Les anni horribiles du XV de France – Partie 2

France-Ecosse 1969Une autre année difficile aura marqué durablement les amateurs de rugby de notre pays, l’année 1969, sans doute un des épisodes les plus caractéristiques de l’inconstance des Français au plus niveau. Rappelons-nous de l’année 1968, avec le premier grand chelem réussi par le XV de France dans le Tournoi. Certes, il fut acquis dans la douleur, certes d’autres XV de France tels que ceux de 1955, 1958, 1959, 1960 ou 1966 auraient sans doute mérité de l’obtenir, mais le résultat était là : l’équipe de France avait battu la même année les quatre nations britanniques. En outre, sa tournée en Nouvelle-Zélande avait été très convaincante, malgré trois défaites (12-9, 9-3 et 19-12) qui n’avaient rien d’humiliant dans la mesure où les Français ont été surtout battus par l’arbitre lors du premier et du troisième test. Un troisième test où les Maso, Trillo, Dourthe, Lux et Campaes, ont laissé un souvenir doré dans ce pays qui ne vit que par, pour et avec le rugby. Enfin, même battu par l’Afrique du sud dans ses tests de novembre (12-9 et 16-11) le XV de France n’avait nullement démérité et s’imposait comme le grand favori du Tournoi 1969.

Hélas, les Français, qui avaient donné tellement de promesses en Nouvelle-Zélande, allaient accumuler les déceptions, avec pourtant une équipe sans doute nettement meilleure que celle qui avait réalisé le grand chelem un an avant. Il suffit pour cela de regarder la composition de l’équipe qui joua contre l’Ecosse le 11 janvier 1969, avec Villepreux à l’arrière, une ligne de trois-quarts composée de J. M.  Bonal, Lux, Maso, Campaes et une charnière Gachassin et Bérot. Aucune autre équipe au monde n’était capable d’aligner autant de purs talents dans les lignes arrières! Et devant ce n’était pas mal non plus, avec Carrère, Dauga et Spanghéro (suite au forfait de dernière minute de Salut) en troisième ligne, plus Lasserre et Cester en seconde ligne, et enfin une première ligne composée de Yachvilli (père de Dimitri) au talonnage entouré par Esponda et Iraçabal.  Résultat, une défaite à Colombes contre l’Ecosse (6-3) malgré les très nombreux ballons utilisés par nos trois-quarts, peu aidés il est vrai par l’arbitrage pointilleux d’un arbitre anglais, puis une autre contre l’Irlande (17-9) pourtant privée de son meilleur joueur, Mike Gibson, les Français ne sachant jamais comment contenir la furia irlandaise. Et malgré huit changements, Bérot et Gachassin étant évincés et Spanghero refusant de jouer parce qu’il n’approuvait pas l’attitude de certains de ses coéquipiers, les Français s’inclinaient lourdement en Angleterre (22-8) et surtout trois essais contre un.

Trois défaites en trois matches, de quoi déclarer la patrie en danger, à tel point que le président Pompidou réclama le retour de Spanghero…et pas seulement je suppose parce que Spanghero n’a jamais caché ses sympathies politiques. En tout cas notre président fut écouté, et Spanghero retrouva sa place comme troisième ligne centre avec à ses côtés un autre Narbonnais, Viard, l’Agenais Biémouret étant l’autre avant-aile. Au total d’ailleurs il y aura 5 Narbonnais dans l’équipe, avec la charnière composée de Sutra-Maso, ainsi que le talonneur Bénésis. En face les Gallois, dont l’équipe allait dominer la planète rugby dans les années suivantes avec leur fameuse paire de demis Edwards-John, mais aussi JPR Williams à l’arrière, ou encore les avants Davies, Thomas, Price ou Lloyd, faisaient figure de grands favoris. Ils justifièrent ce statut en marquant deux essais en première mi-temps, par Gareth Edwards et l’ailier Richards, dont un fut transformé, ce qui faisait 8-0 à la mi-temps. Mais les Français ne se décourageaient pas, et après un beau mouvement d’ensemble, Campaes, le magnifique ailier lourdais,  marqua un essai au pied des poteaux, ce qui, avec la transformation et une pénalité réussie peu avant par Villepreux, permettait aux Français d’obtenir le match nul, malgré une intense domination galloise dans les dernières minutes de jeu. Ouf, la France marquait un point dans ce Tournoi, et évitait une onzième défaite consécutive ! Un an plus tard, le XV de France remportera le Tournoi à égalité avec les Gallois, en écrasant l’Angleterre (35-13) avec à la clé un essai de 100 mètres marqué par J.M. Bonal. Comme quoi, il ne faut jamais s’étonner de rien avec notre équipe !

Enfin, il y a une autre année qui aura laissé un très mauvais souvenir aux supporters français, 1982. Cette année-là le XV de France s’annonçait comme le favori du Tournoi, dans la mesure où il avait réalisé son troisième grand chelem l’année précédente. Certes il avait eu un peu de chance et n’avait rien d’irrésistible comparé à certains autres,  comme en témoignent ses défaites contre l’Australie pendant la tournée d’été et contre les Néo-Zélandais lors des tests automnaux, mais en Europe le XV de France semblait le meilleur, ce qu’il n’allait pas confirmer dans le Tournoi, en débutant par deux défaites contre Galles à Cardiff et contre l’Angleterre au Parc des Princes, plus une encore plus calamiteuse contre l’Ecosse à Murrayfield. Mais, contre l’Irlande, qui venait de remporter ses trois premiers matches, les Français allaient soudain se réveiller pour l’emporter à Paris (22-9), en marquant deux essais, alors que les Irlandais devaient se contenter de trois pénalités, pleurant sur leur grand chelem perdu. La France était-elle redevenue une grande équipe ? Sans doute pas, dans la mesure où à l’automne les Français s’inclinèrent à Bucarest contre la Roumanie (13-9), avant de s’imposer deux fois contre l’Argentine, à Toulouse (25-12) et à Paris (13-6), loin d’être à l’époque à son niveau de ces dernières années.

Il faut dire que tout au long de cette année 1982, Jacques Fouroux, qui présidait aux destinées de l’équipe de France avait multiplié les essais, avant de trouver enfin la bonne formule…l’année suivante. Lors du premier match à Cardiff, le 6 février 1982, Fouroux avait essayé de faire ce qui avait si bien réussi en 1958, en composant une ligne de trois-quarts presque totalement bayonnaise avec les centres Perrier et Bélascain et l’ailier Pardo, Blanco opérant à l’aile, puisque Sallefranque, arrière de Dax était sélectionné à l’arrière. La charnière, quant à elle était  inédite avec à l’ouverture Lescarboura (US Dax) et à la mêlée le Toulousain Martinez. Devant Lacans et Rodriguez (n°8) formaient la troisième ligne avec J. P Rives le capitaine, alors que Revailler et Lorieux étaient associés en seconde ligne, la première ligne étant composée de Paparemborde et Crémaschi en piliers, entourant le talonneur Dintrans. Cette équipe avait une certaine allure, même si on pouvait regretter que Blanco opère à un poste d’ailier qui n’était pas le sien, alors qu’il était le meilleur arrière du monde.

Tout cela n’empêcha pas les Gallois de s’imposer sans trop souffrir (22-12), les Français étant dominés devant, notamment en touche, sans parler des nombreuses pénalités qu’ils concédèrent, qui permirent à l’arrière Evans de se régaler et de marquer 18 points. En outre, malgré leur valeur, les trois-quarts bayonnais étaient loin du niveau de leurs prédécesseurs lourdais, lesquels étaient sans doute les meilleurs du Tournoi. La suite allait confirmer cette impression, malgré de nombreux changements dont le moindre ne fut pas la mise à l’écart provisoire de Paparemborde contre l’Angleterre au Parc, remplacé par un pilier débutant, Wolf (AS Béziers), ce qui fut une grosse erreur, notre mêlée subissant mille tourments. Pas étonnant dans ces conditions que les Anglais l’emportent sans trembler (27-15) hors de leurs bases. Contre l’Ecosse, à Murrayfield, ce ne sera pas mieux, malgré les retours de Chrémaschi et Revailler dans le pack pour durcir la mêlée. Hélas, ce ne fut pas suffisant pour dominer de faibles Ecossais, nos lignes arrières n’étant guère inspirées quand en de rares occasions elle eurent l’occasion de montrer leur talent. Ce furent au contraire les Ecossais qui, en fin de partie, marquèrent un magnifique essai par leur ouvreur Rutherford. Les Français venaient de toucher le fond, ce qui ne les empêcha pas de battre l’Irlande lors du match suivant comme je l’ai écrit précédemment, et de remporter le tournoi l’année suivante à égalité avec les Irlandais. Et oui, c’est ça le XV de France, qu’il ne faut jamais enterrer, mais qui occasionne parfois de terribles cauchemars à ses supporters !

Michel Escatafal


Les anni horribiles du XV de France – Partie 1

Tournoi 1957Depuis combien de temps le XV de France n’a pas fait un aussi mauvais début de tournoi que cette année ? Réponse : depuis 1982. Autre question, depuis quand la France n’a-t-elle pas eu « la cuillère de bois » ? Réponse : Cela ne lui est jamais arrivé  dans le Tournoi des six Nations, et en ce qui concerne le Tournoi des cinq Nations, il faut remonter à 1957, l’évitant d’extrême justesse en 1969 grâce à un match nul presque miraculeux contre Galles. Voilà trois années qui ont de quoi donner la migraine aux plus farouches supporters du XV de France. Et pourtant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour le rugby français dans l’optique de la Coupe du Monde. L’exemple le plus récent en est cette fameuse finale de Coupe du Monde 2011, que le XV de France aurait dû gagner, pour finalement s’incliner d’un seul point (9-8) face à la « monstrueuse » Nouvelle-Zélande. Or il faut se rappeler que notre équipe a réussi cette prouesse, car c’en est une, avec une équipe composée de bric et de broc, surtout dans les lignes arrières, avec notamment un demi de mêlée qui jouait à l’ouverture, sans parler des invraisemblables changements de joueurs à chaque match disputé. Heureusement pour le sélectionneur de l’époque, Marc Lièvremont, les dieux du rugby étaient avec notre XV national, plus particulièrement en demi-finale, où les Français jouèrent une partition indigne contre les Gallois à 15 contre 14 presque toute la partie…avant de menacer jusqu’à la dernière seconde les All Blacks en finale.

Et oui, c’est cela le XV de France, et j’aurais même tendance à dire le sport français très souvent. Qui aurait imaginé que l’équipe de France de football termine à la troisième place la Coupe du monde de football en 1958 ? Personne, absolument personne! Qui aurait imaginé qu’elle arrive jusqu’en finale de la Coupe du monde de football en 2006 ? Personne! Qui aurait parié un euro que l’équipe de France de basket s’empare de la médaille d’argent aux J.O. de l’an 2000, en menaçant les invincibles Américains ? Personne! Et je pourrais multiplier ainsi les exemples en remplissant des pages et des pages, ce que je ne ferais pas car ce serait trop fastidieux. Il n’empêche, les Français ne sont jamais aussi brillants que quand on les enterre, et ils sont toujours vulnérables quand on les donne pour favoris. C’est ainsi et pas autrement, preuve que la France n’a pas et n’a jamais eu sur la durée ce qu’en mauvais français on appelle la « culture de la gagne ».

Mais revenons au XV de France et à son histoire, pour évoquer ces anni horribiles que furent pour le rugby français 1957, 1969 et 1982, parce que cela ne peut que nous redonner foi dans le XV de France, qui vaut évidemment beaucoup mieux que ce qu’il a montré au cours des deux premiers matches du Tournoi contre l’Italie et le Pays de Galles, en notant que les Gallois n’avaient remporté aucun de leurs huit derniers matches. En revanche, l’équipe de France avait remporté tous ses matches de l’automne, notamment contre l’Australie et l’Argentine, ce qui en faisait la favorite du Tournoi avec l’équipe d’Angleterre, laquelle avait dominé le 2 décembre la Nouvelle-Zélande (38-21). Pour les Anglais ce 2 décembre n’était pas Austerlitz mais Trafalgar (grande victoire navale britannique), avec ce succès face aux champions du monde, et chacun de se dire que le fameux « crunch » serait en réalité la finale du Tournoi, et désignerait la meilleure équipe de l’hémisphère Nord du moment. Contrat rempli pour les Anglais qui en sont déjà à deux victoires, alors que les Français en sont à deux défaites dont une contre l’Italie. Mais cela ne signifie aucunement que les Anglais battront les Français lors de leur prochaine rencontre dans leur antre de Twickenham, au contraire cela doit les rendre encore plus vigilants ! L’histoire est là pour leur rappeler que tout excès de confiance, comme je l’ai évoqué précédemment, est proscrit dans une telle situation.

En 1957, le XV de France commença le Tournoi par une défaite humiliante contre l’Ecosse. Elle l’était d’autant plus que la fin du Tournoi 1956 laissait de grands espoirs, avec une défaite injuste à Cardiff, l’arbitre accordant à quelques minutes de la fin un essai qu’il fut le seul à voir valable, le troisième ligne aile Williams ayant pointé derrière la ligne de ballon mort, ce qui entraîna la défaite de l’équipe de France (5-3). Après une victoire normale contre l’Italie à Padoue quelques jours plus tard (16-3), les Français avaient dominé à Colombes les Anglais, qui avaient à ce moment une des plus belles équipes de leur histoire avec notamment leur extraordinaire seconde ligne Currie-Marques, et une troisième ligne qui ne l’était pas moins, composée de Roberts, Robbins et en numéro 8 comme nous dirions aujourd’hui, Ashcroft. Cette victoire obtenue sans problème, avec par parenthèse un certain Denis Thatcher (mari de sa célèbre épouse Margaret) comme juge de touche, laissait présager de beaux succès pour le tournoi suivant. On allait très vite déchanter, dès le premier match, le 12 janvier 1957 contre l’Ecosse !

Et pourtant le XV de France avait conservé les mêmes brillants joueurs dans les lignes arrières, Martine n’étant toujours pas opérationnel. Ces joueurs s’appelaient Vannier à l’arrière, A. Boniface et Dupuy aux ailes de la ligne de trois-quart, M. Prat et Rogé au centre, et une paire de demis composé du merveilleux soliste qu’était Jacky Bouquet et l’incomparable G. Dufau à la mêlée. Du lourd, et même du très lourd ! En revanche, si la qualité des joueurs du pack n’était pas en cause, les sélectionneurs avaient eu l’étrange idée, que n’auraient pas renié Lièvremont et Saint-André, de faire opérer plusieurs joueurs à des postes qui n’étaient pas les leurs habituellement. Laziès, par exemple, qui était un excellent troisième ligne du Stade Toulousain, se retrouva…pilier. Et comme si cela ne suffisait pas la troisième ligne était formée avec trois troisième lignes centre, à savoir le Lourdais Jean Barthe, le capitaine Celaya  (Biarritz) et Robert Baulon de l’Aviron Bayonnais, ce dernier étant le seul à évoluer aussi comme troisième ligne aile. Résultat, le pack écossais prit très vite le dessus sur cette curieuse formation, malgré un excellent Chevallier en deuxième ligne, et les Français furent battus par une pénalité et un drop de l’arrière Scotland (le bien nommé), victoire due aussi au fait que la pluie empêchait nos trois-quarts d’exprimer tout leur talent.

Du coup, pour jouer contre l’Irlande à Dublin au match suivant, on s’attendait à de profonds changements, notamment dans le pack. Il y en eut certes, mais, à la surprise générale, on remplaça le joueur qui avait été le meilleur contre les avants écossais, le sauteur à la touche clermontois, Bernard Chevallier, l’avant peut-être le plus redouté par les Britanniques à ce moment. Parmi les autres changements, il faut noter la première sélection de Darrouy à l’aile, la première aussi de Hoche en seconde ligne et la rentrée du jeune Moncla. Les Irlandais, emmenés par leur flamboyant demi d’ouverture, Jack Kyle, battirent les Français (11-6), marquant deux essais, alors que les Tricolores durent se contenter de deux pénalités de Michel Vannier. Les Français s’en sortaient bien, et on ne donnait pas cher de leurs chances à Twickenham contre l’Angleterre, malgré quatre changements dans l’équipe, notamment Vigier au talonnage à la place de Labadie, et une paire de centres inédite avec le Perpignanais Monié et J. Bouquet, à la place de M. Prat et André Boniface. Les Anglais gagnèrent cette rencontre (9-5) sans qu’il n’y ait rien à redire, mais les Français n’avaient pas démérité.

Restait à jouer le match à Colombes contre le Pays de Galles, loin d’être au niveau de l’équipe de 1955, mais toujours redoutable.Pour les Français, le seul but était à présent d’éviter leur première cuillère de bois de l’après-guerre. Pour ce faire on avait reconstitué la paire de centre M. Prat-A. Boniface, avec Bouquet à la place d’Haget à l’ouverture, le pack restant le même. Ce match, le XV de France le joua à son meilleur niveau, et il aurait dû l’emporter si les malheurs ne s’étaient abattus sur lui, avec Vannier handicapé presque toute la partie et A. Boniface claqué, ce qui obligea le troisième ligne Carrère à jouer trois-quart aile. Et en plus, la grande star galloise de l’époque, l’ouvreur Cliff Morgan, fit un match étincelant. Pourtant l’équipe de France ne s’inclina que 13-19, à l’issue d’un très beau match où elle attaqua beaucoup, peut-être même un peu trop. Mais le constat était sévère, la France subissait un nouveau revers, et recevait la mortifiante cuillère de bois.

Quelques mois plus tard, le XV de France commencera tout aussi mal le tournoi 1958, avec deux défaites contre l’Ecosse à Murrayfield (11-9), puis contre l’Angleterre à Colombes (14-0), avant que les sélectionneurs ne décident de faire appel, contre l’Australie et pour le reste du Tournoi, à la ligne de trois-quarts lourdaise (Rancoule, Martine, M. Prat et Tarricq), plus Labazuy à l’ouverture, sans oublier deux autres Lourdais en troisième ligne, Domec et Barthe, associés à M. Crauste, le pack étant dirigé par Lucien Mias. On connaît la suite, avec l’Australie pulvérisée à Colombes (19-0), une victoire à Cardiff contre les Gallois (16-6), une autre à Colombes contre les Irlandais (11-6), plus une en Italie (11-3). Tout cela préfigurant la formidable tournée victorieuse en Afrique du Sud (voir mon article Le plus bel été du XV de France). Voilà un bel exemple à prendre pour les supporters déçus par notre équipe nationale, à condition pour Saint-André et son staff de savoir tirer les conclusions des trop nombreux échecs du XV de France ces dernières années. Faire confiance à une charnière talentueuse (Michalak, Machenaud), faire jouer les joueurs à leur vrai poste, et ne pas se contenter de sélectionner des joueurs…parce qu’ils sont en forme. Bref, construire une vraie équipe en vue de la Coupe du Monde, laquelle aura lieu dans deux ans. Presque deux ans de perdus !

Michel Escatafal


La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes

Quelle est le lien qui unit le F.C. Lourdes des années 50 et le Stade Toulousain depuis l’avènement du rugby professionnel ? Réponse, leur domination sur le rugby français. Je serais même tenté de dire la domination du F.C. Lourdes sur ce que j’appellerais le « rugby des champs » et celle du Stade Toulousain sur le « rugby des villes ». Si j’emploie ces expressions à propos du rugby, c’est parce que dans le rugby professionnel il y a les clubs des grandes villes qui écrasent la concurrence…et les clubs des petites villes (Brive, Agen, La Rochelle…) qui ressemblent encore un peu aux clubs de l’époque amateur. Ces derniers ont des budgets infiniment inférieurs à ceux des grosses écuries, et cela évidemment se voit en termes de résultats, même si les gros clubs sont « pillés » une partie de l’hiver ou cet automne avec la Coupe du Monde, par l’équipe de France. Cela étant le phénomène existait déjà à l’époque du rugby amateur, et j’y reviendrai.

Aujourd’hui  je vais donc parler du F.C. Lourdes à travers son joueur emblématique, Jean Prat. Dans toute grande équipe, quel que soit le sport, il y a toujours un joueur que l’on fait ressortir au milieu des autres qui, très souvent, sont quasiment aussi forts que lui mais qui n’ont pas la même influence. A Lourdes donc, après-guerre, le symbole de ce club fut un joueur né le 1er août 1923 de parents agriculteurs, dont la ferme jouxtait le stade. Mieux même, le terrain où allait s’illustrer Jean Prat appartenait à l’origine à ses parents, avant que le club ne l’achète en 1928. Quelle coïncidence, d’autant que Prat signifie « pré » en occitan ! Il était donc fatal que le jeune Jean Prat finisse par franchir le portillon d’un  stade si près de chez lui. Et comme par hasard, l’endroit préféré du gamin pour voir évoluer les joueurs de l’équipe première, les jours d’entraînement, se situait sous les poteaux. En fait c’était le meilleur endroit pour récupérer les ballons qui trainaient au-delà des limites du terrain…et le moyen idéal pour s’accoutumer à attraper un ballon aux rebonds capricieux.

Cet apprentissage forcé avec le maniement du ballon, à la main comme au pied, fut sans doute pour beaucoup dans la grande maîtrise technique qui habita Jean Prat tout au long de sa carrière. Il récupéra même un de ces ballons ovales diaboliques, parce que son père l’avait trouvé dans son jardin  derrière les gradins du stade. Un vieux ballon aux coutures usées et au cuir labouré qui était devenu hors d’usage pour les entraînements des « grands ». Ce ballon allait tellement faire le bonheur du petit  Jean Prat que son père dut lui confisquer à maintes reprises pour qu’il ne néglige pas trop ses devoirs scolaires. En fait le père ne risquait pas grand-chose, car si le jeune garçon était doué pour le rugby, il se débrouillait très bien à l’école, puis ensuite au collège, puisqu’il obtint sans retard son brevet élémentaire, un diplôme qui n’existe plus depuis longtemps, mais qui permettait autrefois d’enseigner. Et pour bien montrer que le jeune homme avait tous les dons, c’était aussi un très bon clarinettiste de l’harmonie municipale.

Mais quand même Jean Prat était plus doué pour le rugby que pour tout le reste puisqu’à 15 ans, en 1938, un certain Brandan, qui était à la fois pilier ou talonneur du F.C. Lourdes mais aussi concierge du stade, donc voisin de ses parents, demande à sa mère l’autorisation d’emmener « Jeannot » à Soustons, parce qu’on avait besoin de lui.  Sentant l’inquiétude de la mère du prodige, Brandan ajoute : «Soyez rassurée. Nous le ménagerons, je vous le promets. Il jouera à l’arrière ». Et c’est ainsi que Jean Prat débuta dans le XV fanion du F.C. Lourdes à moins de 15 ans…alors qu’il n’avait pas de licence enregistrée à la F.F.R., parce qu’il fallait avoir 15 ans révolus pour en obtenir une, mais comme il s’agissait d’une rencontre amicale il n’y avait pas de problème. En tout cas les entraîneurs et les dirigeants du club ne cachaient pas leur bonheur d’avoir récupéré un tel joyau du rugby. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le F.C. Lourdais opérait en division d’honneur, et qu’il allait monter en division d’excellence à la fin de la saison. Cela dit Jean Prat allait se souvenir toute sa vie de cette année 1938, comme il se souviendra de l’année 1948, et plus encore peut-être de 1958. Bref, tous les dix ans, il allait se passer un évènement exceptionnel pour ce joueur hors-normes.

Mais avant de se projeter aussi loin, il y eut d’abord la guerre où le rugby passait après tout le reste, ce qui incita Jean Prat à faire aussi souvent qu’il pouvait de l’athlétisme, et notamment du cross. Il courut même le championnat national des juniors où il arriva vingt-deuxième. Certes il eut préféré jouer au rugby, mais le cross lui avait donné le goût de courir en solitaire sur les coteaux autour de Lourdes.  Et puis, la fin de la guerre approchant, le F.C Lourdes allait se reconstituer sous la présidence d’un homme qui allait marquer à jamais le F.C. Lourdes et le rugby français, Antoine Beguère, au point de donner son nom au stade où jouait le club.

Et de fait le F.C. Lourdes allait très vite devenir un club habitué aux phases finales du championnat, avec deux accessions à la finale en 1945 et 1946, mais aussi deux défaites respectivement face au S.U. Agenais (7-3) et à la Section Paloise (11-0). Ces deux finales perdues allaient modifier profondément l’approche du jeu lourdais, car Jean Prat considérait que le jeu proposé par les Lourdais était beaucoup trop restrictif. Il voulait que le F.C. Lourdes jouât comme l’équipe de France dont il était devenu une des figures marquantes. Cette équipe de France en effet, avec les Dauger, Junquas et autre Desclaux, évoluait avec une sorte d’allégresse collective bien loin du jeu pratiqué par Lourdes jusque-là.  Cela nécessitait une grande purge dont les frères Soro firent les frais, alors précisément que les combinaisons du pack s’articulaient autour d’eux. Chacun savait que la transition ne serait pas facile, mais Bordes l’entraîneur comme Jean Prat savaient que l’avènement du grand F. C. Lourdes était proche. La saison 1947-1948 allait le prouver.

Cette saison devait être celle de la consécration avec de jeunes attaquants très prometteurs et un pack toujours très solide, dont la mêlée enfonça celle du R.C. Toulon. Dix après ses débuts en équipe première, Jean Prat devenait champion de France en compagnie de son frère qui, à l’époque, jouait arrière. Cependant la suprématie lourdaise sur notre rugby mettait un certain temps à se confirmer, et il fallut attendre l’année 1952 pour que les Lourdais soulèvent de nouveau le Bouclier de Brennus contre l’USAP (20-11). Pourquoi tant de temps entre le premier et le second titre ? Parce qu’il fallait que la nouvelle génération arrive à maturité. Cette nouvelle génération c’était la deuxième ligne Guinle et Lafont, c’était aussi le formidable troisième ligne Henri Domec,  mais aussi la charnière composée des frères Labazuy, et une paire de centres qui allait émerveiller la planète rugby en France et ailleurs pendant toute la décennie cinquante, composée de Maurice Prat et Roger Martine, reléguant à l’aile un des pionniers du changement de stratégie lourdais vers un rugby plus complet, Jean Estrade.

C’était le vrai début de la domination lourdaise jusqu’en 1960. L’année suivante, en 1953, c’est le Stade Montois qui tombera sous les assauts lourdais (21-16) avec cinq dernières minutes hallucinantes où les Lourdais, pourtant dominés devant et menés 11-16, allaient renverser la vapeur en marquant deux essais, tous deux transformés par Jean Prat, ce qui me permet de préciser que Jean Prat était aussi un excellent buteur, ayant marqué notamment nombre de drop goals au cours de sa longue carrière. Personne n’oubliera ce somptueux final ! En revanche les deux années suivantes furent plutôt décevantes, du moins pour un club qui venait de remporter trois titres en cinq ans. Cela dit, en 1954, les Lourdais furent éliminés en demi-finale par une surprenante équipe de l’US Cognac, emmenée par le pilier international René Biénes,  pour un seul  point (21-20). Et encore les Cognaçais ne durent leur salut et leur accession à la finale qu’à la transformation manquée par A. Labazuy d’un essai marqué par Roger Martine à la dernière minute de jeu.

En 1955, les Lourdais étaient de nouveau en finale du championnat (à Bordeaux) contre l’USA Perpignan, qui réalisa ce jour-là un match d’une vaillance inouïe, qui avait brisé la merveilleuse technique lourdaise. Et pourtant les Lourdais menaient 6-0 après vingt minutes de jeu, dont un drop de 40 m de Jean Prat. Il faut dire aussi que l’USAP disposait d’excellents joueurs devant  (Sanac, Roucariès), mais aussi derrière avec les demis Gauby et Serre, sans oublier le centre Monié et l’ailier Torreilles. Enfin on ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des fatigues ou blessures (Domec, Maurice Prat, Martine) dues en 1954 et 1955 à l’apport du F.C. Lourdes à l’équipe de France.

En revanche en 1956, 1957 et 1958, les Lourdais allaient se révéler irrésistibles. Et pour devenir champion de France, ils allaient démontrer qu’ils étaient capables de jouer comme ils le voulaient et en fonction de l’adversaire. En 1956, en finale du championnat à Toulouse, privé de leur meilleur attaquant, Roger Martine, opéré de l’épaule, le F.C. Lourdes offrit à l’équipe de Dax une extraordinaire leçon de réalisme en prenant à leur propre jeu des Dacquois, qui voulurent imposer d’entrée une terrible épreuve de force avec leurs avants surpuissants, notamment Berilhe, Lasserre ou Lapique.  Hélas pour les Landais, en moins de dix minutes, entre la vingt-cinquième et la trente-sixième  minute, ils encaissèrent deux drops de Jean Prat, et un essai de Tarricq.  Tout était consommé, et entre les coups de pied manqués de Pierre Albaladejo et l’impuissance générale de leurs avants, les Dacquois allaient subir une cinglante défaite sur le score sans appel de 20 points à zéro.

Un an après les Lourdais étaient de nouveau en finale, mais contre un adversaire d’un autre calibre, le R.C. de France qui, suite à la blessure à la tête (cuir chevelu) de son talonneur (Labèque) peu avant la mi-temps, bénéficia de l’appui total du public. Un public qui assistait à un match extraordinaire entre les deux meilleures équipes du moment. Le match fut d’autant plus intense que les Lourdais durent faire face en seconde mi-temps à la blessure à la cheville d’Antoine Labazuy, qui ne joua plus que les utilités comme deuxième arrière, ce qui obligea J. Prat à jouer centre et Martine ouvreur. Heureusement pour les Lourdais, Martine à l’ouverture égalait Martine au centre, et sur une merveilleuse percée de ce même Martine, Rancoule allait aplatir l’essai de la victoire, transformé par l’arrière Papillon Lacaze. Le Racing s’inclinait finalement 16-13, à l’issue d’une partie mémorable par sa beauté et son intensité.

Mais le summum fut atteint l’année suivante contre le S.C. Mazamet. Cette finale de 1958, voyait s’affronter deux équipes que tout opposait…à commencer par leurs deux capitaines, les deux plus grands qu’ait connus le XV de France dans son histoire passée et récente. D’un côté Jean Prat, l’homme aux 51 sélections (recordman à l’époque), l’homme qui commandait le XV de France en mars 1955 quand l’équipe de France fut privé de grand chelem par le XV du Pays de Galles (partageant la première place du tournoi), mais aussi l’homme que les Britanniques avaient surnommé « Monsieur Rugby », contre celui que l’on commençait à appeler le « Docteur Pack », Lucien Mias, qui allait conduire l’équipe de France à son plus grand exploit en Afrique du Sud quelques semaines plus tard, et qui allait remporter seule le Tournoi 1959, ce qui constituait une première.

En écrivant cela, tout était dit à propos de l’avant-match. En revanche de match il n’y eut point ou presque, tellement les coéquipiers lourdais de Lucien Mias en équipe de France furent brillants, au point d’infliger à Mazamet une défaite lourde (25-8) et même humiliante si l’on juge par la réaction de Lucien Mias, sortant des vestiaires comme un diable de sa boîte au milieu d’un groupe de supporters, pour apostropher Jean Prat en s’écriant : « Toi, ce n’est pas Monsieur Rugby qu’on devrait t’appeler. Tu es Monsieur Anti-Rugby » ! C’était une réflexion aussi insultante qu’idiote de la part du docteur Mias, mais la réplique de Jean Prat ne fut pas plus intelligente, celui-ci répliquant en disant : « Et toi quand on t’enlève ta grande gueule il ne reste plus rien» ! 

Là, pour le coup, il y avait match nul…de nullité, car Jean Prat était tellement fort qu’il pouvait dignement être considéré comme un « Monsieur Rugby », et Lucien Mias allait prouver en Afrique du Sud en juillet et août qu’il était aux dires de la presse sud-africaine « le plus grand avant de rugby qu’on ait jamais vu en Afrique du Sud ».  Et en matière de jeu d’avants, on s’y connaît au pays des Springboks ! Fermons la parenthèse pour dire que ce titre remporté en 1958 par le F.C. Lourdes était en quelque sorte le chant du cygne de cette formidable armada* lourdaise commandée par Jean Prat. L’année suivante cette équipe lourdaise sera lourdement étrillée par le Racing en demi-finale (19-3), et ce sera le dernier match de championnat de Jean Prat.

La boucle était bouclée pour lui avec son club, lequel sera de nouveau champion en 1960, avec une équipe en partie renouvelée où subsistaient toutefois Martine, Tarricq, A. Labazuy dans les lignes arrières, plus six joueurs  du pack de la finale de 1958, Crancée et Crauste remplaçant respectivement Barthe (parti jouer à XIII) et Jean Prat. Enfin en 1968, le F.C. Lourdes remportera son dernier titre avec des joueurs comme Gachassin, Arnaudet, Masseboeuf ou encore Hauser, le gendre de Jean Prat, cette équipe étant commandée par Michel Crauste, et entraînée par Roger Martine. Cette fois la boucle était bouclée pour le F.C. Lourdes, club qui nous aura fait vivre pendant une vingtaine d’années les plus pages de notre rugby de club jusqu’à l’avènement du grand Stade Toulousain de Guy Novès. Curieusement, si on fait le résumé de cette époque, on retrouve toujours des années exceptionnelles se terminant par le chiffre huit : 1938, premier match de Jean Prat en équipe première, 1948, premier Bouclier de Brennus, 1958, sans doute le titre le plus accompli, et 1968, le dernier Bouclier. Et en parlant du Stade Toulousain, on pourrait presque dire, que la saison de l’équipe championne de France 2008 fut peut-être la plus accomplie, comme pour mieux entretenir cette filiation dans l’excellence.

Un dernier mot enfin, pour noter que Jean Prat disputa 51 matches avec le XV de France du 1er janvier 1945 au 10 avril 1955, qu’il fut capitaine 16 fois entre le 10 janvier 1953 et 23 mars 1955, et que pendant son capitanat l’équipe de France avait battu pour la première fois les Néo-Zélandais (1954), et avait remporté le Tournoi des Cinq Nations en 1954 et 1955. Pendant sa période d’international, Jean Prat a inscrit 149 points avec le XV tricolore, extraordinaire performance pour un avant. Enfin, pour mémoire, il fut six fois champion de France avec le F.C. Lourdes (1948, 1952, 1953, 1956, 1957 et 1958), plus deux fois vainqueur de la Coupe de France (1945 et 1946), et trois fois  victorieux du Challenge du Manoir qui avait remplacé la Coupe de France.

Bref, il avait bien mérité son surnom de « Monsieur Rugby », ce dont Lucien Mias convenait volontiers en secret. On aurait aussi pu le surnommer « Grand Chef » tellement il voulait qu’on respectât les consignes sur un terrain, au point de gifler son frère en plein match parce qu’il avait coûté une pénalité en gardant un ballon à terre. On aurait pu aussi l’appeler « le Professeur » parce qu’il cherchait perpétuellement la perfection pour lui et son équipe, au point d’imposer à l’entraînement des heures et des heures à répéter les gestes de base du rugby, la passe par exemple.  Il a rejoint le paradis des rugbymen le 25 février 2005, et gageons qu’avec ses vieux copains lourdais disparus, ils doivent discuter de passes croisées ou de mêlées enfoncées comme sur les près de France et d’ailleurs qu’ils ont foulés ensemble.

Michel Escatafal

*L’équipe de la finale de 1958 était ainsi composée : P. Lacaze ; Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq ; A. Labazuy, F. Labazuy ; Domec, Barthe, J. Prat ; Guinle, Lafont ; Taillantou, Deslus, Manterola.


Merveilleux frères Boniface…

Le 26 janvier 1954 à Colombes, débutait un jeune homme, né dans les Landes, jouant à Mont-de-Marsan, qui avait à peine vingt ans et qui allait devenir un des plus grands joueurs que le rugby ait produit. Ce jeune homme s’appelait André Boniface et il avait un frère, Guy, de trois ans plus jeune que lui, qui allait jouer à ses côtés jusqu’à sa mort une triste nuit de réveillon au passage des années 1967 et 1968. Cette fratrie allait tellement faire parler d’elle qu’elle allait aussi susciter les plus folles passions que notre rugby ait connues, car finalement rien ne sera simple pour les « Boni » dans notre pays, alors que partout ailleurs sur la planète rugby ils auraient été considérés comme des demi-dieux.

Décidément les Français forment un peuple curieux, avec une aversion marquée pour les gagnants…surtout s’ils ont du génie. Il suffit de voir par parenthèse l’attitude de ces mêmes Français, à l’époque où jouaient les frères Boniface, vis-à-vis d’Anquetil et Poulidor pour s’en convaincre, Anquetil ayant pour principal défaut de gagner la plupart des grandes courses dans lesquelles il s’alignait. Fermons la parenthèse et revenons à André Boniface qui, s’il avait été britannique ou néo-zélandais, aurait été un élément jugé incontournable pour leur équipe.

Tel ne fut pas le cas en France, loin de là, car André Boniface dérangeait. D’abord c’était un beau gosse, ce qui provoquait la jalousie de ceux qui l’étaient beaucoup moins. Ensuite cette beauté physique apparaissait encore plus évidente quand il jouait au rugby, avec un port altier dont aucun autre joueur ne pouvait se prévaloir. En outre c’était un merveilleux technicien du rugby, un de ces joueurs constamment à la recherche de la perfection. Enfin il avait toutes les qualités de vitesse et de puissance pour compléter un bagage exceptionnel à son poste de trois-quart centre.

Et pourtant, ce n’est pas à son poste de prédilection qu’il débuta sa carrière en équipe de France (le 26 janvier 1954), puisqu’il joua son premier match à l’aile. Il avait aussi profité de la méforme de Pomathios, le titulaire lors des matches précédents pour qu’on le sélectionnât contre l’Irlande à Colombes. Cela n’empêcha pas le jeune prodige de se signaler très vite à l’attention en inscrivant en première mi-temps un essai, hélas refusé. Mais il allait se rattraper peu après la reprise en délivrant un bijou de coup de pied de recentrage au profit de Maurice Prat qui allait marquer l’essai. Cet essai en bonne position ne fut pas transformé par A. Boniface, mais notre jeune Montois allait de nouveau se faire remarquer en deuxième mi-temps suite à une passe croisée avec Roger Martine, lequel donna la balle à son compère au centre Maurice Prat qui marquait son deuxième essai de la journée.

Je viens d’évoquer Maurice Prat et Roger Martine qui, avant les frères Boniface, formèrent eux aussi une des plus belles paires de centres de l’histoire du rugby, à la fois dans leur club du F.C. Lourdes, et en équipe de France. J’ai déjà eu l’occasion de parler d’eux dans un précédent billet en évoquant l’année 1958 et la tournée en Afrique du Sud. Mais revenons à André Boniface pour dire que son second match en équipe de France, il le disputera un mois plus tard (le 27 février 1954 à Colombes) contre les All Blacks néo-zélandais, joueurs représentant de tout temps une nation phare du rugby. Ce match les Français le remportèrent sur un score de football, trois points à zéro (essai de Jean Prat), malgré une intense domination des visiteurs. Et ce fut André Boniface qui sauva la patrie en danger en toute fin de match en récupérant une balle tapée à suivre par l’ailier all black Jarden, qui tomba dans les bras de Boniface. C’était le premier succès des Français sur les All Blacks.

La carrière internationale de Dédé Boniface ne pouvait pas mieux commencer, et on lui prédisait un très long bail avec le XV de France. A. Boniface allait jouer son premier match à son vrai poste de trois-quart centre contre l’Italie, à Rome (le 24 avril 1954 à Rome), et ce fut une nouvelle victoire pour notre équipe. Pour l’occasion A. Boniface avait été associé à Maurice Prat, Roger Martine passant à l’ouverture. Que de talents offensifs réunis dans les lignes arrières ! Ensuite A. Boniface allait continuer à évoluer assez régulièrement en équipe de France, mais pas avec la régularité qu’on aurait pu attendre d’un jouer aussi doué, surtout après la retraite internationale de Maurice Prat (1958) et Roger Martine (1961). C’était d’autant plus incompréhensible qu’à la fin de la décennie 50 on commençait à beaucoup parler du duo, toujours au centre de la ligne de trois-quart, que formaient André et Guy Boniface, ce dernier presque aussi doué qu’André. Problème, les sélectionneurs n’ont jamais réellement vu d’un très bon œil cette association entre les deux frères, qui s’entendaient à merveille, et qui faisaient les beaux jours du Stade Montois, au point d’amener ce club au titre de champion de France en 1963, après avoir été finaliste en 1959.

Guy allait débuter sa carrière internationale en 1960 (26 mars) contre le Pays de Galles à l’Arms Park de Cardiff, et lui aussi allait commencer par une victoire (16-8), les Français ayant battu ceux qui furent leurs grands rivaux au cours de la décennie précédente. Ensuite Guy Boniface allait accumuler les sélections, sans son frère, jusqu’en juillet 1961 à Auckland contre la nouvelle-Zélande, où les sélectionneurs reconstituèrent le duo magique. Hélas, Guy Boniface était très vite handicapé par une entorse à la cheville, et les Français n’ont pas pu exploiter le potentiel de notre ligne d’attaque. Résultat, la France fut vaincue par les All-Blacks (13-6). Un peu plus tard les deux frères allaient de nouveau être associés au centre, mais dans un match où le pack néo-zélandais avait dominé son homologue français comme rarement ce fut le cas. Et cela se termina par un désastre (32-3), ce qui n’aidera pas les sélectionneurs à considérer que la paire de centres naturelle du XV de France était composée des frères Boniface.

Du coup c’était tantôt l’un qui jouait, tantôt l’autre, sauf en 1963, avant que le tandem ne soit reconstitué le 27 mars 1965 à l’occasion du match contre le Pays de Galles à Colombes, un match d’anthologie où les Français marquèrent quatre essais, après une première mi-temps extraordinaire. Nos tricolores finirent par l’emporter (22-13), mais le score aurait été plus lourd si l’arbitre français, Bernard Marie, qui était le premier arbitre français à officier dans le Tournoi en remplacement de l’Irlandais RW Gilliland, qui s’était blessé en début de deuxième mi-temps, ne s’était montré aussi vétilleux, ne laissant pas le jeu se développer. Ensuite les Français poursuivirent victorieusement sur leur lancée, sauf un match nul contre l’Ecosse à Paris, jusqu’à ce fameux match du 26 mars 1966 à Cardiff contre le Pays de Galles.

Fameux, parce qu’il allait sceller pour de bon le destin de l’association au centre des frères Boniface, avec Jean Gachassin à l’ouverture. Aucune autre équipe au monde ne pouvait se targuer d’avoir pareille attaque que celle du XV de France, avec Darrouy et Duprat aux ailes et Claude Lacaze à l’arrière. Ce jour-là les Français avaient parfaitement joué le coup et assuré leur domination par deux essais de 60 mètres marqués par Duprat et Rupert, les Gallois ne répliquant que par deux pénalités. Les Français auraient d’ailleurs dû ajouter deux points à leur compteur, car Claude Lacaze avait manqué la transformation facile de l’essai de Duprat en mettant la balle sur le poteau droit. Petite cause, grands effets, comme nous l’allons voir !

En effet, à une dizaine de minutes de la fin, alors que les Français étaient tranquillement installés dans le camp gallois, Lilian Cambérabéro, demi de mêlée français, ouvrit sur Gachassin. Celui-ci aurait pu tenter le drop par exemple. Non, cet invétéré adepte du jeu offensif décida d’attaquer la ligne galloise, et apercevant l’ailier gallois S. Watkins esseulé, adressa à Darrouy une balle en cloche qui, arrivée à destination, aurait permis à l’ailier français de marquer un essai sans opposition. Hélas pour Gachassin et le XV de France, une rafale de vent modifia la trajectoire du ballon…qui atterrit dans les bras de S. Watkins qui au bout de 80 mètres de course aplatit dans l’en-but français.

Mais tout n’était pas fini car l’essai ne fut pas transformé, ce qui laissait les Français à un point seulement des Gallois. Et de fait, à la dernière minute, Claude Lacaze eut l’occasion de se rattraper de sa bévue sur l’essai de Duprat, en bénéficiant d’une pénalité à 35 mètres (en coin) des poteaux gallois. Une fois encore ce fut le vent qui eut le dernier mot, car le coup de pied fut dévié hors des poteaux par une rafale encore une fois malvenue. Cette fois c’en était fini des espoirs de notre équipe, et ce furent Gachassin…et les frères Boniface qu’on accusa de la défaite. Si l’ouvreur lourdais ne fut pas condamné définitivement, jamais plus les frères Boniface ne portèrent le maillot tricolore. Guy avait commencé sa carrière internationale à Cardiff, il la terminera six ans plus tard au même endroit…pour la plus grande honte des sélectionneurs de l’époque.

La sanction en effet, avait paru tellement démesurée que le journal l’Equipe fit une souscription auprès de ses lecteurs (un franc chacun) pour envoyer les trois joueurs à Naples, où devait jouer l’équipe de France contre l’Italie deux semaines après le match de Cardiff. La souscription obtint un grand succès et les trois joueurs assistèrent au match dans les tribunes. Quel gâchis ! Désormais les frères Boniface n’allaient plus être que des joueurs de club et des retraités de l’équipe de France, par la faute de sélectionneurs aveugles sur le talent de cette merveilleuse fratrie. Un an et demi plus tard Guy perdait la vie, et laissait son frère orphelin et tout à son chagrin. Décidément la vie aura été dure pour « les Boni » comme on les appelait. Cela dit, tout le monde a oublié le nom de ceux qui les ont condamnés, mais chacun de ceux qui les ont vu évoluer ont en mémoire leurs multiples exploits, ces passes croisées qu’ils exécutaient les yeux fermés, bref tout ce qui faisait la beauté du rugby à cette époque. Un dernier mot enfin : quel était le meilleur des deux Boniface ? Réponse de Bernadet l’ancien arrière ou ailier de Lourdes : « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». On ne peut rien ajouter de plus.

Michel Escatafal