Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 1)

voigtAvant de parler du nouveau record de l’heure de Jens Voigt et de sa valeur réelle, je voudrais souligner deux ou trois évènements qui ont certainement interpellé les amateurs de cyclisme. Tout d’abord il y a le décès de Pino Cerami à 92 ans, ce qui montre que les cyclistes peuvent aussi mourir à un âge très avancé. Pino Cerami a surtout la particularité d’avoir attendu d’être âgé de 38 ans pour commencer à remporter des épreuves importantes, alors qu’il n’avait quasiment rien gagné jusque-là. Son palmarès en effet recense entre 1951 et 1960 une victoire dans le Tour du Doubs (1951) et le Tour de Belgique (1957). Et puis tout à coup, en 1960, ce fut l’explosion avec une victoire dans Paris-Roubaix, puis la même année la Flèche Wallonne et le Tour de Wallonie. L’année suivante, alors qu’il avait fini ses 39 ans, il s’imposait dans Paris-Bruxelles, une grande classique à l’époque, mais aussi dans la Flèche Brabançonne et de nouveau le Tour de Wallonie, avant de remporter à plus de 40 ans, le grand prix de la Basse Sambre (1962), puis une étape du Tour de France en 1963. Reconnaissons que comme parcours, celui-ci n’est pas banal ! Cela dit, il a eu la chance de ne pas courir au vingt-et-unième siècle, car on imagine qu’avoir obtenu pareils résultats sur le tard aurait alimenté je ne sais quelle suspicion de dopage. En tout cas, je ne sais pas s’il a pris quelque chose d’interdit aujourd’hui pendant sa carrière, mais il est mort très âgé, comme d’autres coureurs nés à son époque, tel Fiorenzo Magni, décédé au même âge.

Et puisque j’ai évoqué le mot dopage, dont on reparlera plus tard, je voudrais souligner la décision de l’Union Cycliste Internationale (UCI), qui vient d’annoncer la création d’un tribunal antidopage indépendant pour les coureurs contrôlés positifs à des substances prohibées. Très bien, mais en espérant que cela se fasse en apportant la preuve irréfutable que le coureur s’est dopé, et non pas en condamnant des coureurs qui ne peuvent en aucun cas apporter la preuve qu’ils ne se sont pas dopés, notamment pour les cas les plus litigieux, en y incluant le passeport biologique. Parmi ces cas je citerais les plus emblématiques, à savoir Valverde, Contador, Pellizotti ou Kreuziger, à qui on a retiré des victoires sur la route, et qui ont même été blanchi par la suite de façon formelle (Pellizotti) ou indirecte (Contador), alors que dans d’autres sports des cas avérés ont été traités avec infiniment plus d’indulgence. Bref, comme je ne cesse de le répéter, le vélo a pris le parti de se maltraiter, au grand dam des vrais amateurs de vélo, mais au grand plaisir de ceux qui ne cessent de critiquer ce sport, auquel ils ne connaissent absolument rien.

Laissons ces contempteurs du vélo à leur ignorance crasse et intéressons-nous rapidement aux résultats des championnats du monde sur route avec la belle victoire de la Française Pauline Ferrand-Prévot. Et comme cette jeune femme n’a que 22 ans, on peut imaginer que son palmarès sera très étoffé dans les années à venir, peut-être pas autant que celui de Jeannie Longo, mais avec une très belle collection de victoires quand même. Cela dit, avec le développement du vélo féminin un peu partout dans le monde, la concurrence s’avère déjà bien supérieure à celle qu’a connue Jeannie Longo…ce qui n’enlève rien à ses mérites.

Autre victoire significative dans ce Mondial, celle de Michal Kwiatowski, jeune coureur polonais de 24 ans, qui a eu raison par son culot et sa classe de tous ses principaux adversaires. La Pologne, avec Kwiatowski et Majka (sixième du Giro et meilleur grimpeur du Tour cette année à 25 ans), dispose à présent de deux coureurs de grande classe, ce qui pourrait en faire une des nations les plus fortes dans l’avenir, et retrouver même le rang qu’elle avait à l’époque chez les amateurs, quand ces derniers ne courraient pas avec les professionnels. On se rappelle notamment de Szurkowski dans Paris-Nice en 1974 (pour la première fois les amateurs affrontaient les professionnels dans une grande course), champion du monde amateur, qui tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge.

Fermons cette parenthèse historique pour évoquer aussi la nouvelle médaille obtenue dans ces championnats du monde par Alejandro Valverde. Au total il collectionne six breloques, dont deux en argent en 2003 et 2005 et quatre en bronze en 2006, 2012, 2013 et 2014. Je veux profiter de l’occasion pour rendre hommage à ce coureur qui, ne l’oublions pas, fut suspendu deux ans et interdit de courir en Italie entre 2009 et 2012…sans jamais avoir été contrôlé positif. Cette suspension qui a ému et outré nombre d’amateurs de vélo ne l’a pas empêché de revenir au moins aussi fort qu’avant, puisqu’il est aujourd’hui numéro deux mondial au classement UCI, signe que sa saison a été couronnée de succès. N’oublions pas que s’il a en partie raté son Tour de France (seulement quatrième sans Contador, Froome et Quintana), il a terminé troisième de la Vuelta derrière Contador et Froome, les deux références des courses à étapes de la décennie. En tout cas, comme pour Contador, cela signifie qu’il est revenu à son meilleur niveau après sa suspension, preuve que son présumé dopage n’explique pas ses performances passées. Là aussi, je laisse ceux qui n’aiment pas le vélo à leur rancœur, et j’affirme haut et fort que Valverde est un des plus grands champions de son temps, son palmarès le situant dans l’histoire au niveau de celui de Jan Janssen, Gianni Bugno, Vincenzo Nibali, Hennie Kuiper ou Cadel Evans.

Mais au fait, je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore parlé du record de l’heure de Jens Voigt, et de ce qu’il représente dans la longue histoire du vélo. Et bien, ce n’est pas grave, car je vais en parler dans un autre article, celui-ci s’avérant trop long pour l’historique que je veux développer sur le record du monde de l’heure, dont on peut regretter que nombre de grands champions ne figurent pas au palmarès, soit parce qu’ils ne l’ont pas tenté (Hinault, LeMond, Cancellara…), soit parce qu’on les a carrément rayé des palmarès…après avoir battu ledit record (Moser, Rominger, Indurain). Décidément, modifier les palmarès fut et continue d’être une marotte pour les instances du cyclisme !

Michel Escatafal


Qui a le plus à perdre d’une absence de Contador au Tour 2013? ASO ou Contador?

ContadorComme tous les amateurs de vélo, j’attends de savoir si oui ou non l’équipe Saxo-Tinkoff sera en World Tour l’an prochain. Pourquoi attendre cela avec une telle fièvre, dans la mesure où Saxo-Tinkoff compte dans ses rangs le meilleur coureur de grands tours depuis 2007 (7 victoires gagnées sur la route), plus quelques équipiers de luxe comme Kreuziger, Roche ou encore Bennati ? Et bien, la raison est toute simple : l’équipe Saxo-Tinkoff n’est pas sure d’intégrer cette première division qu’est le World Tour, parce qu’elle n’a pas suffisamment de points pour faire partie des équipes intégrées d’office. Cela en fonction d’un point de règlement tout à fait ridicule, pour ne pas dire scandaleux, qui interdit de comptabiliser les points gagnés sur la route…par les coureurs ayant eu une suspension pour dopage de deux ans. Or justement  Contador est dans ce cas, après son contrôle anormal lors du Tour de France 2010, même si le Tribunal Arbitral du Sport n’a pas pu prouver qu’il y avait intention de se doper de la part du coureur espagnol. Et comme un malheur ne vient jamais seul, l’équipe Saxo-Tinkoff, contrairement à ce que nombre de fans de vélo imaginent, n’est absolument pas sûre de recevoir une invitation de la part des organisateurs du Tour de France, du moins de la recevoir à temps pour que les coureurs, à commencer par Contador, puissent se préparer sereinement.

Au passage, j’en profite pour rappeler ce que Contador a répondu à ceux qui l’accusent de mettre la pression sur les organisateurs du Tour (ASO) : « Chacun sait comment se passe la préparation à un grand Tour et en particulier le Tour de France. On sait qu’il faut avoir cette course dans la tête au début de la saison ». Evidemment, il faut avoir été coureur au plus haut niveau pour bien comprendre ce message ou, tout simplement, savoir deviner que pour gagner un grand Tour il y a des obligations incontournables. La preuve, nous l’avons eu avec les difficultés qu’a connues Contador cette année dans la Vuelta. Et pourtant tout le monde sait le soin qu’a mis le Pistolero dans sa préparation…sans que tout cela puisse effacer son manque de compétition.

Fermons la parenthèse et revenons à mes propos du début, pour noter que le vélo est un des rares sports qui n’autorise pas nécessairement ses meilleurs représentants à participer aux plus grandes épreuves. Certes me direz-vous, si le Pistolero ne participe pas au Tour de France, il ira courir le Giro et la Vuelta, deux épreuves qui ne font pas la fine bouche pour inviter les meilleurs coureurs. Peut-être, mais justement Contador, mais aussi ses employeurs et sponsors, auraient souhaité que le crack espagnol se prépare tout spécialement pour remporter un quatrième Tour de France sur la route. Et en plus, s’il réussissait dans son entreprise, ce serait en ayant battu la nouvelle vedette des courses à étapes, le Britannique Froome, privé de la victoire dans la Vuelta 2011 et sans doute dans le Tour 2012 par le jeu d’une équipe entièrement au service de Wiggins, mais aussi Cadel Evans (vainqueur en 2011) et Andy Schleck, trois fois second sur la route consécutivement (2009, 2010, 2011). Autant dire qu’en cas d’absence de Contador, la course perdrait évidemment beaucoup de son intérêt, ce qui en revanche ferait le bonheur du Giro, où les organisateurs seraient ravis de voir l’affrontement entre Contador, Wiggins et les meilleurs coureurs italiens sur les routes transalpines. Cela donnerait un sacré lustre à la grande course italienne, ce qui ne serait que justice, car après tout le Giro a lui aussi une belle histoire et un palmarès que le Tour de France ne surpasse guère. En fait parmi les très grands champions seuls Armstrong, Bobet et Le Mond n’ont pas gagné le Giro.

Et puisque j’ai cité le nom d’Armstrong (désolé je ne peux pas faire comme s’il n’avait jamais été coureur cycliste!), le Giro, comme la Vuelta, a déjà un avantage sur le Tour de France, à savoir le fait que son palmarès n’est pas amputé de plusieurs éditions. Autre chose, l’épreuve italienne a su conserver une certaine tradition, sans succomber à un gigantisme qui devient de plus en plus pesant dans la course française. Cela donne une ambiance qui plaît aux coureurs, lesquels ne cessent de louer la passion des tifosi…et leur objectivité, ce qui aurait pu prêter à sourire il y a quelques décennies tellement les coureurs italiens bénéficiaient sans vergogne de poussettes illicites, ce qui n’empêchait pas les étrangers d’adorer le Giro. Koblet, grand rival de Bartali et Coppi, mais aussi Anquetil, puis plus tard Merckx et Fignon, pourtant sévèrement traités par les organisateurs et les supporters ont toujours évoqué avec émotion le Giro, pardonnant tout ce qui avait été négatif pour eux pour ne retenir que la passion du vélo dans ce pays. Une remarque à méditer en France, ce qui explique en partie qu’on attend toujours depuis Hinault et Fignon, un vainqueur du Tour ou du Giro, pendant que les italiens accumulaient les victoires dans les grandes courses à étapes.

Autant de raisons qui me font dire que si le Tour s’obstine à ne plus vouloir attirer en juillet les meilleurs coureurs sous un prétexte dit éthique, cela pourrait à terme se retourner contre lui…ce qui serait ridicule. Si j’écris cela, c’est parce que je me rappelle que l’Equipe (ASO fait partie du groupe de presse Amaury qui est propriétaire de l’Equipe) avait fait des révélations fracassantes en août 2005, affirmant qu’Armstrong avait pris de l’EPO en 1999. Pourtant cela n’avait pas empêché Armstrong d’être accueilli à bras ouverts dans le Tour de France en 2009, l’année de son retour. Bref, ne pas accepter Contador et son équipe dans le Tour priverait à coup sûr les fans de vélo d’une course de légende pour sa centième édition, ce qui pourrait faire les affaires des autres grands tours.

 D’ailleurs tous les observateurs, spectateurs et téléspectateurs ont souligné cette année que la Vuelta avait été autrement plus attrayante que le Tour insipide que l’on a vécu. Elle l’a été d’autant plus qu’aucun autre coureur n’est capable d’animer la course comme Contador en montagne, alors que des coureurs comme Evans ou Wiggins manquent cruellement de ce panache qui rend une course attractive et émouvante. Que retiendra-t-on dans quelques années du Tour 2012 ? Peu de choses, à part voir le train Sky se déployer dès que la route s’élevait, et plus encore le fait que Froome, après avoir simulé une attaque en deux ou trois occasions, se soit retourné pour voir où était son leader…et l’attendre. En revanche tout le monde se souviendra pendant des années de l’étape Santander-Fuente Dé, où Contador construisit sa victoire dans la Vuelta, comme on se souviendra de l’attaque de ce même Contador dans l’Etna lors du Giro 2011, sans oublier l’offensive de Schleck dans l’étape du Galibier dans le Tour 2011, ou celle de Contador dans ce même Tour de France le lendemain vers l’Alpe d’Huez. On le voit, Contador reste le meilleur animateur d’une course…quand il a le droit d’y participer.

Mais au fait lequel d’ASO (organisateur du Tour) ou de Contador peut le plus se passer de l’autre ? Difficile à dire, même si pour ma part je pense que le grand perdant serait le Tour de France, comme cela fut démontré cette année. En revanche, s’il ne participe pas au Tour de France, Contador peut acquérir la gloire sur d’autres routes que celles du Tour, comme il l’a prouvé pendant les deux mois qu’a duré sa saison 2012. Pour un sponsor,  même si le Tour bénéficie d’une plus grande couverture médiatique que le Giro et plus encore la Vuelta, le fait qu’on parle énormément de Contador et de son équipe pendant les trois semaines que durent le Giro et la Vuelta, suffit à rendre son investissement rentable. Pour ASO, en revanche, le fait de ne pas avoir tous les meilleurs coureurs peut lui être beaucoup plus préjudiciable, surtout si en plus le parcours n’offre pas les mêmes possibilités d’attaque en montagne, comme ce fut le cas cette année avec la part trop belle faite aux rouleurs.

A ce propos, l’histoire du Giro est là pour nous rappeler que le cyclisme sans grandes étapes de montagne et sans grands grimpeurs est beaucoup moins attractif. Si je dis cela à propos du Giro, c’est parce que cette épreuve a beaucoup souffert dans les années 80 de parcours faits sur mesure pour Moser et Saronni. En revanche, y compris l’an passé grâce à l’envolée de Thomas de Gendt dans le Stelvio lors de la dernière étape de montagne, les dernières éditions du Giro ont été globalement très intéressantes, notamment celles de 2008 (vainqueur Contador), de 2010 (vainqueur Basso) et 2011 (vainqueur Contador sur la route). Et il ne faut pas oublier que si Contador ne participe pas au Tour de France 2013, faute d’avoir été invité ou de l’avoir été trop tard, l’année suivante le Pistolero pourrait très bien choisir un programme comportant le Giro et la Vuelta, ce qui lui permettrait d’arriver en grande forme aux championnats du monde 2014 disputés en Espagne sur des parcours taillés pour lui, que ce soit contre-la-montre ou sur la course en ligne.

Et rien ne dit que Contador ne sera pas imité dans son approche des championnats du monde 2014 par d’autres grimpeurs patentés comme Andy Schleck ou Froome, sans parler de Rodriguez ou Valverde. Dans ce cas qui participera au Tour de France ? Oui, décidément le Tour de France a beaucoup à perdre en voulant jouer les pères la vertu, car une baisse de la qualité de la participation pendant quelques années aurait  vite fait de ramener une épreuve, pour aussi prestigieuse qu’elle soit, à un rang inférieur à celui qu’elle a aujourd’hui. En fait, ASO aurait tort de croire que la vertu est une exclusivité française, comme les Français l’imaginent trop souvent, et que le prestige du Tour est suffisant pour le protéger contre tout ce qui pourrait l’atteindre. Cela étant, je suis persuadé au fond de moi-même qu’ASO, malgré ses dénégations, saura trouver les motifs d’attirer pour la centième édition de son épreuve les meilleurs coureurs…comme c’est le cas dans tous les autres grands sports. Imagine-t-on le championnat du monde de Formule 1 sans Ferrari, Red Bull, Mac Laren, Mercedes ou Lotus ? Pourquoi le vélo s’infligerait-t-il toutes ces peines….contre l’avis de la quasi-totalité des gens qui vont sur les routes voir les coureurs ? C’est un mystère, et comme tous les mystères il est inaccessible à la raison.

Michel Escatafal


Le cyclisme et ses guerres picrocholines

Le cyclisme professionnel, et même amateur, vit une époque difficile, et pas seulement à cause de l’affaire Armstrong. Si je dis cela, c’est parce que nombre de ceux qui vont voir défiler le peloton sur le bord des routes italiennes, belges, françaises ou espagnoles sont déjà passés à autre chose. Peu leur importe qu’on ait destitué de la plupart de ses titres celui que l’on appelait le « boss ». Pour eux, Armstrong reste le recordman des victoires dans le Tour de France, d’autant qu’ils savent  que nombreux sont les vainqueurs à avoir avoué des pratiques dopantes dans leur carrière et plus particulièrement dans le Tour. Cela signifie que pour les sponsors, ce qui compte, tout autant que l’éthique,  c’est l’image du cyclisme avec ses centaines de milliers de spectateurs sur les pentes des cols mythiques des courses à étapes, avec les retombées publicitaires que cela procure…sans débourser des sommes folles comme dans le football ou la Formule1. En revanche, si le cyclisme est malade, c’est parce que ses règles sont à géométrie variable, et que plus personne n’y comprend rien. Voilà où est le problème du vélo, et pas ailleurs. Est-ce uniquement de la faute de l’UCI (Union Cycliste Internationale) ? Je ne le pense pas, dans la mesure où tout le monde participe à dévaloriser le vélo, et à le rendre peu visible dans son développement.

Certes l’UCI, dans son désir de mondialiser le vélo, essaie d’imposer des épreuves auxquelles les équipes World Tour doivent participer, mais cela relève d’une démarche maladroite, car le cyclisme est né en Europe occidentale, et cette région du globe est pour de nombreuses années encore la place forte de ce sport. Même les Etats-Unis et l’Australie, malgré l’apparition chaque année de champions en provenance de leur pays, sont bien conscients que le développement du cyclisme chez eux ne peut se faire que pas à pas. Cela signifie que pour la Chine et le Japon, le chemin sera encore plus long, puisque ces nations n’ont pas (encore) eu la chance de découvrir un champion de haut calibre, comme le furent Le Mond et Armstrong pour les Etats-Unis ou Cadel Evans pour l’Australie. C’est pour cela que cette marche forcée vers la mondialisation a ses limites, ce qu’apparemment l’UCI n’a pas compris, parce qu’elle ne voit que le côté commercial de ce développement.

Cela étant l’UCI n’est pas la seule fautive, dans la mesure où il n’y a aucune entente entre des protagonistes importants du vélo, et là je veux parler des organisateurs et des dirigeants des équipes professionnelles. Des organisateurs, parce que l’arrivée dans le milieu d’une organisation professionnelle, comme on essaie à intervalles réguliers de la constituer, serait un considérable manque à gagner pour eux. Des dirigeants, parce que ceux-ci sont incapables de s’entendre pour promouvoir des règles simples, applicables à tous les participants. Qu’est-ce qui fait en partie le succès de la Formule1 ? Sa simplicité. En effet, il y a 20 grands prix, et le champion du monde des pilotes comme celui des constructeurs est désigné par le nombre de points glanés au cours de la saison. Pourquoi ne pas imaginer la même chose pour le vélo, avec un certain nombre d’épreuves réservées servant à désigner le champion du monde?

On peut imaginer un système comme celui que j’ai appliqué dans le palmarès des grandes épreuves, à savoir 120, 100, 80, 50 et 40 points pour un certain nombre d’épreuves par étapes, et 60 et 40 points pour les classiques les plus importantes, en fonction de leurs difficultés, plus 60 points pour une course c.l.m. sur le modèle de feu le Grand Prix des Nations ou du Chrono des Herbiers. Ainsi chacun des amateurs de vélo s’y retrouverait facilement, d’autant plus que ces épreuves seraient accessibles aux équipes regroupant les meilleurs coureurs, avec une montée et une descente en fin d’année en fonction des résultats. Cela aurait le mérite d’être à la fois simple et clair, ce qui n’empêcherait pas le développement du cyclisme ailleurs dans le monde en introduisant ça et là une épreuve figurant dans ce championnat, quitte à la pérenniser en cas de gros succès commercial.

Mais me direz-vous, pourquoi les équipes et les sponsors n’imposent-ils pas leurs desiderata à l’UCI, comme aux organisateurs ? Réponse : parce qu’ils sont totalement désunis, et parce que cette désunion est basée à la fois sur les différences de budget…et sur les moyens de lutter contre le dopage. Différences de budget considérables entre par exemple des équipes comme Sky (Wiggins, Froome), Katusha (Rodriguez), RadioShak (Cancellara et Schelck), OPQS (Boonen, Martin, Chavanel), BMC (Evans, Gilbert), Movistar (Valverde), Canondale (Basso), Saxo-Bank (Contador, Kreuziger), et les équipes françaises comme Cofidis, Saur-Saujasun, AG2R, FDJ ou Europcar. Les unes, j’en suis sûr, sont très favorables à ce circuit professionnel, ne serait-ce que pour les retombées publicitaires que cela pourrait apporter aux sponsors, alors que les autres (les équipes françaises) ne cessent d’insister sur l’éthique ou si l’on préfère des règles encore plus drastiques sur le dopage…qu’elles sont presque les seules à demander.

C’est d’ailleurs à ce niveau que proviennent les principales difficultés, chacun faisant sa propre police dans son coin, avec des signatures ou non de charte, alors que d’autres veulent créer une commission indépendante…très difficile à mettre en place, ce qui retarde  d’autant sa mise en oeuvre. Comme si avec une commission on allait régler définitivement le problème du dopage ! Il est vrai que parler sans cesse du dopage  fait d’autant plus de mal au vélo, que c’est le sport qui a les règles les plus sévères en la matière, avec des délais en cas de problème excessivement longs. Combien de temps a-t-il fallu pour obtenir un jugement pour Alberto  Contador ? Presque deux ans, pendant lesquels le Pistolero a été autorisé tout à fait légalement  à courir et à gagner (Giro, Volta etc.), avant de voir l’UCI lui enlever ces victoires acquises proprement, après un jugement où on n’a pas pu apporter la preuve qu’il y avait eu intention de dopage. Deux ans pour en arriver là ! Comment les gens peuvent-ils réagir après un tel jugement ? En fait, ils s’en moquent, car pour eux le vainqueur du Giro ou du Tour de Catalogne en 2011 s’appelle Alberto Contador. Cela dit, pendant ces deux ans, le cyclisme sur route a été pollué par cette affaire, le coureur lui-même ayant sans doute été plus atteint qu’on ne l’imagine.

Mais ce que subit un autre coureur espagnol, Ezequiel Mosquera, que tout le monde a oublié depuis septembre 2010, est pire encore, puisqu’il y a eu des résultats d’analyse anormaux lors de la Vuelta 2010, qu’il a terminé à la deuxième place, pour la prise d’un produit  qui serait autorisé en cas d’ingestion par voie orale, mais interdit par injection intraveineuse. Pour ma part je ne suis pas compétent, mais finalement il a fallu plus d’un an pour que Mosquera soit suspendu pour une durée de deux ans à compter du 16 novembre 2011, soit en fait trois ans sans possibilité de courir, puisque son équipe l’avait suspendu provisoirement en attente du jugement de son affaire. Certes les gens ne se sont pas passionnés pour ce contrôle anormal, d’autant qu’on était en plein dans le déroulement de l’affaire Contador, mais tout cela fait vraiment désordre dans le milieu du cyclisme…et lui porte un grave préjudice. Et personne ne s’indigne dans le milieu, comme si on refusait de regarder ce qui est gênant.

Autre chose, toujours à propos des règles de l’UCI : la participation ou non des équipes dans le World Tour, qui permet « théoriquement » aux meilleures équipes et aux meilleurs coureurs d’avoir accès aux plus grandes courses. Or que voit-on en ce mois de novembre 2012 ? Tout simplement que l’équipe Saxo-Bank, celle de Contador, pourrait ne pas faire partie du World Tour, et donc ne serait pas inscrite d’office aux grandes courses du calendrier, par manque de points UCI, Contador ne pouvant inscrire les siens à cause de sa suspension. Pire même, par les temps qui courent suite à l’affaire Armstrong, il serait même très possible que l’équipe du meilleur coureur à étapes de ces cinq dernières années (7 victoires dans les grands tours remportées sur la route)  ne figure pas parmi les engagées, faute d’invitation des organisateurs du Tour de France. On croit rêver, mais c’est tout à fait envisageable, ce qui obligerait Contador à courir le Giro…avant toute décision des organisateurs du Tour de France. Oui, c’est aberrant, d’autant que dans l’équipe Saxo-Bank, il y a aussi Kreuziger, vainqueur d’un Tour de Suisse (2008) et d’un Tour de Romandie (2009) et cinquième du Giro 2011, mais aussi Nicolas Roche, Breschel et le sprinter italien Bennati, vainqueur de 11 étapes dans les trois grands tours, et à deux reprises du Tour du Piémont et du Tour de Toscane, deux des semi-classiques italiennes les plus prisées. En revanche il y aura quatre équipes françaises à coup sûr. Tant mieux pour elles, mais tant pis pour le sport si Contador ne peut pas affronter Froome, Andy Schleck et Evans dans le prochain Tour de France, confrontation dont salivent déjà tous les amateurs de vélo.

Oui, le vélo a vraiment besoin d’un sérieux lifting, sous peine de perdre la place prééminente qui est la sienne parmi les grands sports. Oui le vélo doit se réformer, en misant sur la qualité de ses épreuves, et sur un professionnalisme renouvelé, ce qui n’est nullement incompatible avec la lutte contre le dopage. Mais de grâce, essayons de faire en sorte que le sport reprenne ses droits, afin que tous les amoureux de cyclisme aient le bonheur d’assister aux compétitions où se retrouvent les meilleurs coureurs. C’est ce que demande le public, qui n’a que faire des querelles picrocholines entre les uns et les autres, et qui font la joie des chroniqueurs qui ont chaque année de quoi alimenter leur rubrique cyclisme…à travers des affaires qui ne devraient pas en être ou qui n’en sont plus. Et le pire est que toute cette énergie dépensée en vain, est aussi un frein au développement de la piste, pourtant si importante à l’âge d’or du vélo (dans les années 50), où 20.000 spectateurs se déplaçaient pour voir un match France-Italie ou pour assister à une poursuite avec Fausto Coppi. C’était le bon temps, et même si j’étais trop jeune pour y assister, j’en ai quand même un grand souvenir, grâce à mon père qui m’a raconté, et grâce aussi aux multiples lectures que j’en ai faites, au point que Coppi est devenu ma grande idole…alors que je ne l’ai jamais vu courir..

Michel Escatafal