2015 ne sera pas du même cru que 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995 pour le cyclisme français

PoulidorJajaEnfin un Poulidor qui gagne ! C’est ce que semblent affirmer ceux qui ne connaissent pas la carrière de celui qui fut le meilleur coureur français, et même mondial, des années 60 (après Jacques Anquetil)  jusqu’au début des années 70, à savoir Raymond Poulidor. Car, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, Poulidor a beaucoup gagné dans sa carrière professionnelle, avec notamment une Vuelta (1964), Milan- San Remo (1961), la Flèche Wallonne (1963), le Dauphiné Libéré (1966 et 1969), , le Grand Prix des Nations qui était à l’époque le véritable championnat du monde contre-la-montre (1963), Paris-Nice (1972 et 1973), la Semaine Catalane (1971) et un titre de champion de France (1961). Rien que ça ! Combien de coureurs d’aujourd’hui peuvent se prévaloir d’un pareil palmarès ? Très peu. En fait seuls Contador, Cancellara, Gilbert et Valverde peuvent s’enorgueillir d’une pareille collection de grandes victoires, avec une diversité que seul Valverde peut revendiquer.

Cela signifie que le petit-fils de Poulidor a de qui tenir d’autant que son papa, Adrie Van der Poel, fut lui-même un beau champion, remportant notamment un Tour des Flandres (1986), Créteil-Chaville appellation à l’époque de Paris-Tours (1987), Liège-Bastogne-Liège (1988) et l’Amstel Gold Race (1990), sans oublier un titre mondial en cyclo-cross (1996). Or, justement, c’est dans cette discipline que Mathieu Van der Poel vient d’être sacré champion des Pays-Bas à l’âge de 20 ans dans la catégorie Elite. Et comme le jeune homme  a déjà remporté le titre de champion du monde sur route juniors en 2013, on voit que son avenir apparaît doré, au point que beaucoup d’observateurs avisés du vélo pensent que c’est peut-être lui le futur crack de la fin des années 2010 et du début des années 2020. Dommage qu’il ait opté pour la nationalité néerlandaise diront les amateurs de vélo franchouillards, mais que les mêmes se consolent en se disant que s’il devient ce qu’il pourrait être, on se chargera de souligner à l’envie qu’il est d’abord le petit-fils de notre Poupou national.

Fermons la parenthèse pour évoquer ce que pourrait être l’année cycliste 2015, qui sera fatalement moins glorieuse pour le cyclisme français que les années 1955, 1965, 1975, 1985 ou 1995. Si j’évoque ces années se terminant par 5, c’est parce que nous sommes en janvier et que les pronostics commencent à fleurir sur la saison à venir, où l’on verra Contador tenter le doublé Giro-Tour, Wiggins et Martin faire une tentative sur l’heure, et Froome et Quintana tenter un doublé inédit, Tour-Vuelta, depuis Bernard Hinault en 1978, à une époque où le Tour d’Espagne se déroulait au printemps. Pour mémoire, l’année 1955 avait été marqué par le troisième succès de Louison Bobet dans le Tour de France, prouvant qu’il était bien le meilleur coureur de son temps, d’autant que cette même année il avait remporté le Tour des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. En 1965, l’exploit de la saison aura été le fabuleux doublé Dauphiné Libéré- Bordeaux-Paris de Jacques Anquetil, sept heures séparant l’arrivée de la course à étapes du départ de ce qu’on appelait le « Derby de la route » dont la distance était de 572 kilomètres. Une victoire hallucinante si l’on songe que Jacques Anquetil avait dormi seulement une heure avant de prendre le départ, en pleine nuit,  de la plus longue classique du calendrier. Evidemment les contempteurs du vélo ne manqueront pas de souligner qu’Anquetil n’avait pas avalé que du sucre pendant la course, mais le résultat était là : le coureur normand avait accompli un exploit insensé.

En 1975, c’est Bernard Thevenet qui allait se couvrir de gloire en faisant mordre la poussière au grand Eddy Merckx. Après une victoire au Dauphiné Libéré, Thevenet se sentait prêt pour frapper un grand coup lors du Tour de France et priver ainsi Merckx du record de victoires dans le Tour de France (5 à l’époque). La victoire du coureur bourguignon paraissait à première vue quelque peu utopique, car jusque-là seul Ocana avait vraiment battu le fantastique coureur belge à la régulière. Et pourtant, malgré un début de Tour un peu poussif, avec une perte de 52 secondes sur 16 km c.l.m. à Merlin-Plage (sixième étape), Thévenet ne perdait pas espoir, parce qu’il ne concédait que 9 secondes au « Cannibale » entre Fleurance et Auch sur une distance de 37 kilomètres (neuvième étape), preuve que la marge de Merckx n’était pas si importante. La confirmation viendra un peu plus tard sur les pentes du Puy-de-Dôme (quatorzième étape), où Van Impe s’imposait au sommet devant Thévenet, avec l’épisode imbécile d’un « beauf » sur le bord de la route, celui-ci donnant un coup de poing au foie à Merckx, lequel fut handicapé sur la fin de la montée. Mais ce coup de bêtise du spectateur n’expliquait pas tout, puisque lors de la première étape alpestre Thévenet allait reléguer Merck à près de 2 minutes, ce dernier s’effondrant après une descente du col d’Allos à tombeau ouvert, où il avait pris pratiquement une minute à Thevenet. Le lendemain Bernard Thévenet, revêtu de jaune, allait porter l’estocade définitive dans l’Izoard, là où tellement de grands champions (Bobet, Coppi…) ont écrit quelques unes de leur plus belles pages d’histoire.

En 1985, c’est Bernard Hinault qui réalisera de nouveau le doublé Giro-Tour, après avoir été dominé l’année précédente par Laurent Fignon dans le Tour de France. Cela étant, en 1984, malgré toute sa bravoure, Hinault ne pouvait rien contre le meilleur Laurent Fignon que l’on ait connu, en raison aussi des suites de son opération un an auparavant. L’année suivante en revanche Hinault retrouvera toute sa verve et s’imposera devant son équipier Greg Le Mond, malgré une chute à Saint-Etienne où il eut le nez cassé, et grâce aussi, il faut bien le dire, à la bienveillance de son directeur sportif, Paul Koechli, qui avait interdit à l’Américain d’attaquer son adversaire blessé. Cela permettait à Hinault de rentrer dans le club très fermé des quintuples vainqueurs du Tour  avec Anquetil, Merckx, et dix ans plus tard Indurain, lesquels seront dépassés dans les années 2000 par Armstrong, qui l’emportera à 7 reprises…même s’il ne figure plus au palmarès, contrairement à d’autres coureurs ayant avoué s’être dopés. Comprenne qui pourra !  Trente ans après, Hinault est toujours le dernier vainqueur français du Tour de France, et ce n’est pas en 2015 qu’il aura un successeur, même si cette année deux Français (Péraud et Pinot) sont montés sur le podium…en l’absence pour raison diverses de Froome, Contador et Quintana.

Enfin il faut ajouter la formidable saison réalisée par Laurent Jalabert en 1995, avec au printemps ses victoires dans Paris-Nice, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, le Critérium International et à la fin de l’été la Vuelta. Ouf, n’en jetons plus ! Laurent Jalabert était bien à ce moment le meilleur coureur du monde, même si Indurain pouvait lui contester cette suprématie en ayant gagné cette même année 1995, le Dauphiné Libéré, le Tour de France et le championnat du monde contre-la-montre. Il n’empêche, en 1995, comme en 1996, 1997 et 1999, Jalabert terminera premier au classement UCI. Personnellement, si je devais souligner une victoire plus qu’une autre en cette année 1995 bénie pour lui, ce serait Milan-San Remo, où il fut le seul à résister à la terrible attaque de Fondriest, champion du monde en 1988 et vainqueur en 1993 de la Primavera, dans la montée du Poggio. A cette occasion Jalabert fit preuve, dans la descente qui menait à l’arrivée, d’un sang-froid extraordinaire, en roulant avec son adversaire pour conserver les 8 secondes d’avance qu’ils avaient au sommet, tout en ne se découvrant pas trop pour l’emporter au sprint , ce qu’il fit à l’issue d’un mano a mano d’anthologie, les deux hommes terminant aux deux premières places avec quelques mètres d’avance sur leurs poursuivants. Magnifique succès de « Jaja », d’autant  qu’il était le super favori des suiveurs, preuve qu’il était bien considéré comme le meilleur. Quand un autre Français remportera-t-il la magnifique classique italienne ? Je ne sais pas, même si nos deux jeunes sprinters, Bouhanni et Démare, sont en grands progrès depuis deux ans. Mais sera-ce suffisant pour vaincre sur la Via Roma ? Je le souhaite très fort, sans trop y croire cependant. Peut-être un jour Bryan Coquard, coureur très véloce et remarquable pistard, capable en outre de passer de courtes bosses ?

Meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2015.

Michel Escatafal


Le cyclisme, un sport où les crétins sont légion…qu’ils soient champions, pratiquants ou supporters

wigginsStybarDeux informations récentes m’ont interpellé…à propos du dopage, et pas grand-monde ne s’en est beaucoup offusqué. Il est vrai que le cyclisme est sans doute l’unique sport où ses pratiquants et ses supporters sont les seuls à passer leur temps à se flageller et à se dénigrer les uns les autres. Par exemple, je n’ai guère entendu d’indignation à propos de la convocation par le Comité Olympique national italien de Paolo Savoldelli, double vainqueur du Giro, pour « violation des règles antidopage »…pendant la période 2005-2006 (il courrait à l’époque avec Armstrong). Oui, j’ai bien dit la période 2005-2006, c’est-à-dire il y a huit à neuf ans. On croit rêver, d’autant qu’en 2005 il a gagné le Tour d’Italie, ce qui signifie vraisemblablement qu’il va perdre ce Giro, ce qui ne fera qu’un changement de plus dans le palmarès de l’épreuve. C’est Simoni qui va être content ! Enfin, le sera-t-il réellement ? Pour ma part j’en doute, car tout cela ne fait pas très sérieux. Et puis, va-t-on rayer d’un trait de plume Coppi et Anquetil des palmarès, alors qu’ils ont avoué l’un et l’autre s’être dopés pendant leur carrière ? Tout cela relève vraiment du délire !

Mais plus délirant encore,  si c’est possible, voilà qu’un récent vainqueur du Tour de France, Bradley Wiggins, affirme (sans rire) qu’on peut compter sur les doigts d’une seule main les coureurs qui ont remporté le Tour de France « de manière propre ». Evidemment il s’inclut dans ce « petit club », ce qui signifie que pour lui il y a au moins 53 coureurs sur les 58 ayant remporté le Tour de France, à l’avoir gagné en se dopant. Chapeau l’artiste ! Pour ma part j’aimerais quand même que Wiggins nous donne la définition du coureur « propre »…ce qu’il ne fait pas, sauf à préciser qu’il n’a « aucune casserole ou squelette dans un placard ». Très bien, mais pour moi cela est insuffisant, car nombre de coureurs sont passés à travers tous les contrôles sans jamais se faire prendre, avant d’avouer plus tard qu’ils s’étaient dopés. Au fait, Bjarne Riis s’était-il fait prendre aux contrôles antidopage, avant de reconnaître des années plus tard avoir ingéré des produits interdits de 1993 à 1998? Certes, certains avaient des suspicions à son propos, mais tous ses contrôles avaient été négatifs…comme un certain Armstrong, comme Virenque et tant d’autres.

D’ailleurs Wiggins lui-même, n’avait-il pas subi les doutes de nombreux suiveurs quand, après avoir terminé 134è du Giro 2008 et 71è de ce même Giro en 2009, il avait obtenu la 4è place au classement général du Tour de France cette même année 2009, derrière Contador, Andy Schleck et Armstrong, qui ne le précédait que de 37 secondes, devançant un autre grand spécialiste des courses à étapes, Franck Schleck, de 3 secondes.  Ces doutes n’avaient d’ailleurs fait que s’amplifier l’année suivante, quand, lors du Giro 2010, il arriva avec 25 minutes de retard au Zoncolan, montrant par là qu’il ne supportait guère la haute montagne, ce qui sera confirmé dans le Tour de France quelques semaines plus tard, perdant presque 5 minutes sur Contador et Schleck dans l’étape où se trouvait le redoutable col de la Madeleine. En revanche, lors de sa victoire dans le Tour 2012, année où il gagna tous les contre-la-montre auxquels il participa alors que jusque-là il n’en remportait aucun, Nibali ne put rien contre lui en montagne, malgré plusieurs attaques tranchantes dans les cols, terminant même derrière Wiggins lors de l’arrivée à Peyragudes. Et pourtant Nibali n’est pas n’importe qui, puisqu’il a remporté en 2010 une Vuelta très montagneuse et en 2013 le Giro en écrabouillant tous ses adversaires en montagne. Allez, j’arrête là, car tout cela est réellement affligeant. Pour ma part, je considère que Wiggins a gagné le Tour de France 2012 en étant « propre », comme Froome l’était en 2013, puisque leurs contrôles étaient négatifs, comme Contador l’était en 2010, puisque personne n’a pu prouver qu’il s’était réellement dopé cette année-là.

Au fait, je viens de m’apercevoir que j’avais écrit une page entière sur ces balivernes, alors que ce n’était pas le sujet que j’avais choisi d’aborder aujourd’hui, à savoir le cyclocross et son évolution. Ce sera pour une autre fois, même si je tiens d’ores et déjà à souligner combien les amateurs de vélo savent se comporter comme des crétins. Pour preuve, la manière scandaleuse dont a été accueillie la victoire du Tchèque Stybar au championnat du monde de cyclo-cross, qui a eu lieu la semaine dernière à Hoogerheide (Pays-Bas). A ce propos, et c’est autrement plus rafraîchissant que les déclarations de Wiggins, la vedette de la discipline, le Belge Sven Nys (second), a avoué avoir été très choqué par les huées des spectateurs présents sur la course à l’encontre d’un coureur, dont le principal défaut est d’être d’abord un routier. Comme si c’était le premier champion du monde de cyclocross à être à la fois routier et remarquable spécialistes des sous-bois.

Pour mémoire, je rappellerais que Jean Robic (vainqueur du Tour de France 1947), l’Allemand Rolf Wolfsholl (vainqueur de la Vuelta 1965 devant Poulidor), le Belge Roger De Vlaeminck (victorieux de 13 classiques et d’un Tour de Suisse dans les années 70), le Suisse Pascal Richard (champion olympique en 1996 et vainqueur d’un Tour de Lombardie et de Liège-Bastogne-Liège),  le Néerlandais Adrie Van der Poel (vainqueur d’un Tour des Flandres, de Liège-Bastogne-Liège et de l’Amstel Gold Race dans les années 1980 et 1990), ont été de grands champions sur la route. Ils ont d’ailleurs un palmarès autrement plus conséquent que celui de Stybar sur la route, le Tchèque n’ayant que l’Eneco Tour comme victoire relativement significative, alors qu’il a été à trois reprises (2010, 2011, 2014) champion du monde de cyclo-cross. Et je suis persuadé que parmi les imbéciles qui ont sifflé Stybar aux Pays-Bas, il y en avait beaucoup qui avaient applaudi, en 1996, la victoire de leur compatriote Van der Poel. Comprenne qui pourra…à supposer que l’on puisse comprendre le comportement des champions, des pratiquants ou des supporters du vélo !

Michel Escatafal