La trilogie des Ardennaises (Partie 2)

Thurau Dietrich

Dans la suite de l’article écrit la semaine dernière, je vais parler aujourd’hui de Liège-Bastogne-Liège, mais avant je voudrais m’indigner une fois encore devant la manière qu’ont les commentateurs de cyclisme, sur les sites spécialisés ou à la télévision, de comptabiliser les victoires…et d’en faire un classement. Ainsi, apprend-on que Valverde est le coureur qui compte le plus de succès à ce jour, avec ses 7 victoires, ayant remporté notamment le Tour d’Andalousie, la Roma Maxima, mais aussi le GP Miguel Indurain. Il devance trois coureurs, Alberto Contador et deux sprinteurs Sacha Modolo et André Greipel. Pourquoi est-ce choquant de faire un classement des victoires? Tout simplement parce qu’il n’a rien à voir avec la vraie hiérarchie des coureurs, les trois meilleurs depuis le début de la saison étant Contador, Cancellara et Gilbert. Ce dernier vient de s’adjuger de fort belle manière son troisième Amstel, avant peut-être de s’imposer aujourd’hui au sommet du Mur de Huy, ce qui ne serait que sa troisième victoire de la saison (il a remporté la Flèche Brabançonne), mais ces  succès ont évidemment une tout autre valeur que lever les bras dans une étape d’une course de second rang.

Après ce long préambule, et avant d’évoquer Liège-Bastogne-Liège, je voudrais d’abord avoir une pensée pour un coureur que j’aime beaucoup, qui a remporté cette épreuve en 2009, après une échappée solitaire de plus de 20 km, laissant ses poursuivants Rodriguez, Rebellin, Gilbert etc. à plus d’une minute. Ce jour-là tout le monde a compris qu’Andy Schleck était déjà « un grand », ce qu’il démontra dans le Tour de France quelques mois plus tard, et plus encore dans le Tour 2011, où chacun se rappelle son extraordinaire raid entre l’Izoard et le sommet du Galibier. Quel dommage de voir ce magnifique champion, plein de panache, se retrouver à présent constamment au milieu du peloton, avec des coureurs de second rang, loin, très loin d’avoir sa classe, ce qui l’entraîne aussi dans des chutes qui ne font que retarder ses possibilités de résurrection. Dans le fond, heureusement qu’il a gagné Liège-Bastogne-Liège, car sans ce succès son palmarès serait vierge de toute grande épreuve. Certains me diront qu’il a aussi gagné le Tour de France 2010, mais Andy Schleck sait très bien que ce Tour c’est Contador qui l’a gagné. A ce propos, j’en profite pour redire une fois encore que l’UCI peut apporter toutes les modifications qu’elle veut aux palmarès des grandes courses, les vrais connaisseurs du vélo savent bien que personne ne prend en compte les lignes changées ou vierges des grandes épreuves, sauf en cas de dopage réellement prouvé et démontré dans les jours qui suivent une course. D’ailleurs, que je sache, l’UCI a bien cautionné le retour de Bjarne Riis dans le palmarès des vainqueurs du Tour, ce qui est en contradiction formelle avec le déclassement a posteriori de Lance Armstrong. A quoi rime cette absence de vainqueur de la Grande Boucle entre 1999 et 2006 ? Heureusement que le ridicule ne tue plus !

Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet du jour, à savoir Liège-Bastogne- Liège, appelée aussi « La Doyenne », et dont ce sera le dimanche 27 avril la centième édition. Cette classique est un « véritable monument du cyclisme », une course que tout coureur d’aujourd’hui rêve d’avoir à son palmarès. Pourquoi « La Doyenne » ? Parce que c’est l’épreuve la plus ancienne du royaume belge, créée en 1892 à l’initiative du Liège Cyclist Union, club du premier vainqueur Léon Houa (il remportera les trois premières éditions). Elle figure au calendrier des professionnels depuis 1894, avec certaines éditions au début du vingtième siècle réservées aux amateurs ou aux indépendants. Son parcours est le plus difficile de toutes les classiques, avec 261 km de course agrémentés de nombreuses côtes au nom célèbre, Stockeu,et de nouveau cette année la Haute-Levée, sans oublier dans les derniers kilomètres la côte des Forges et la côte de la Roche-aux-Faucons qui, elles aussi, retrouvent leur place dans un parcours très sélectif, ne pouvant être réservé qu’à un « costaud ».

Le recordman de l’épreuve (gagnée 58 fois par un Belge) est bien évidemment Eddy Merckx, avec cinq succès en 1969, 1971 où il fut vainqueur malgré une terrible défaillance qui lui fit perdre 5 mn sur Pintens en moins de 40 km, 1972 devant Poulidor, 1973 et 1974. L’Italien Moreno Argentin l’emportera quatre fois entre 1985 et 1991, dont une avec beaucoup de chance en 1987, Roche et Criquielion jouant tellement au chat et à la souris dans les derniers hectomètres qu’ils se firent rejoindre et battre au sprint. Quant à Fred De Bruyne, il signera un triplé entre 1956 et 1958. En revanche Van Looy (1961) et De Vlaeminck (1970) ne l’ont gagné qu’une fois, et quelques très grands coureurs ne l’ont jamais remporté, comme les campionissimi Coppi et Bartali pour qui, toutefois, ce n’était pas un objectif, Louison Bobet, mais aussi Felice Gimondi, ou encore Francesco Moser, Greg Lemond, Laurent Fignon, Miguel Indurain et Lance Armstrong. Côté français, Jacques Anquetil et Bernard Hinault l’ont emporté. Anquetil en 1966, avec près de 5 mn d’avance sur Van Schil, et davantage encore sur un groupe où figuraient Gimondi et le tout jeune Eddy Merckx, à l’issue d’une grande envolée (46 km en solitaire) dont il avait le secret…quand il était décidé à se surpasser, peut-être aussi pour montrer à Gimondi, qui venait de faire le doublé Paris-Roubaix et Paris-Bruxelles, qu’il était toujours « le patron ». Quant à Hinault, il a signé à cette occasion un des plus beaux exploits du cyclisme d’après-guerre en 1980, dans une course d’un autre âge.

En ce 20 avril 1980, il neigeait dans les Ardennes comme en plein hiver, avec au moins dix centimètres sur les chaussées qu’allaient emprunter les coureurs. Il faisait tellement froid, qu’après 70 kilomètres de course il ne restait qu’une soixantaine de rescapés sur les 170 coureurs au départ. Combien seront-ils à l’arrivée se demandaient les suiveurs, d’autant qu’on n’annonçait pas de réelle amélioration d’ici l’arrivée. Bien peu en vérité, puisqu’ils n’étaient plus qu’une trentaine à se présenter au pied de ce que l’on appelle « le monstre de Stockeu ». Parmi eux « le Blaireau », qui aurait sans doute abandonné s’il n’avait pas eu à ses côtés son fidèle équipier Maurice Le Guilloux, à qui il avait dit : « S’il neige encore au ravito, j’arrête ». Et comme il ne neigeait plus, Hinault continua la course. Bien lui en prit, car ce qui restait du peloton était déjà à l’agonie, et dans ce cas parmi ceux qui vont à l’arrivée c’est le plus fort qui gagne. Et Hinault à cette époque était incontestablement le maître du cyclisme, comme peut-être aucun autre coureur ne l’avait été à part Eddy Merckx.

Le premier à aborder la côte de Stockeu fut Rudy Pevenage, échappé avec plus de 2 mn d’avance sur un groupe où l’on trouvait le Néerlandais Lubberding, mais aussi l’Allemand Thurau, l’Italien Contini (qui l’emportera en 1982), et Bernard Hinault coiffé d’un bonnet de laine rouge. Un peu plus loin Hennie Kuiper, champion du monde en 1975, chute et passe à pied le raidard, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la deuxième place derrière Hinault qui avait décroché, sans s’en rendre compte, ses compagnons de route dans la côte de la Haute-Levée à 80 km de l’arrivée. Kuiper terminera second à plus de 9 mn du « Blaireau », alors que le Norvégien Willman sera le dernier classé…à la vingt-et- unième place et à 27 mn. Une course d’un autre monde, presque d’un autre temps, comme à l’époque de Trousselier, vainqueur en 1908. Bien d’autres exploits ont eu pour théâtre cette magnifique classique. Nous n’en avons cité que quelques uns parmi les plus caractéristiques, en regrettant tout d’abord que Contador, premier au classement UCI après ses victoires à Tirreno-Adriatico et au Tour du Pays-Basque, et Cancellara, meilleur coureur actuel de classiques, soient absents.

Certes, après leurs exploits récents, il est normal que le « Pistolero » et « Spartacus » veuillent souffler, mais on aurait bien aimé les voir sur « La Doyenne », surtout Cancellara, même s’ils sont nombreux à douter de sa réussite dans cette épreuve. Cela étant, si l’on en croit Sean Kelly, vainqueur en 1984 et 1989, Cancellara peut gagner un jour Liège Bastogne Liège, à condition qu’il en fasse un véritable objectif, ce qui le mettrait à égalité avec les meilleurs coureurs de classiques de l’histoire. Après tout, au palmarès de « la Doyenne », il y a des coureurs qui étaient loin de valoir le remarquable rouleur suisse, par exemple Schoubben et Derijcke (premiers ex aequo en 1957), Melckenbeek (1963), Preziosi (1965), Bruyère (1976 et 1978), Fuchs (1981), ou encore Van der Poel (1988), et Gianetti (1995). En revanche, quinze ans après, je garde le souvenir de la victoire à Liège de Franck Vandenbroucke (en 1999), ce surdoué belge qui avait tout pour devenir un très grand et qui, comme d’autres avant lui, n’a pas réalisé la carrière qui lui était promise.

Parmi ces autres exploits évoqués auparavant, j’ajouterais celui de Dietrich Thurau qui remporta l’édition 1979 de Liège-Bastogne-Liège, sans doute sa plus grande performance, fruit d’une audacieuse échappée solitaire, empêchant notamment Bernard Hinault de réussir un doublé retentissant après sa victoire dans la Flèche Wallone, et clouant le bec à ses équipiers qui lui reprochaient son manque d’esprit d’équipe dans sa formation Ijsboerke, qui lui préférait le jeune belge Daniel Willems. En outre, un peu comme Sagan de nos jours, on commençait à se demander quand ce jeune coureur doué et brillant, au style délié, allait enfin remporter la grande victoire qui manquait tellement à son palmarès. Autant de bonnes raisons pour Thurau de frapper un grand coup en ce 22 avril 1979. Et de fait il allait se donner les moyens de prouver qu’il appartenait bien à la catégorie des grands champions, en s’échappant seul après la longue côte de Rosier, à 75 kilomètres de l’arrivée. Nanti d’une avance maximale de 2mn 20s, il allait subir une légère défaillance dans la côte des Forges à 14 kilomètres de l’arrivée, franchissant le sommet avec quelques centaines de mètres d’avance sur un Hinault dechaîné, qui avait déclenché la contre-attaque dans la côte de la Redoute. Cette offensive du « Blaireau » lui permit de lâcher ses adversaires, à l’exception du Belge Pollentier, et de se rapprocher à une minute de Thurau.

Hélas pour Hinault, et heureusement pour Thurau, Pollentier, n’en pouvant plus, ne prit aucun relais, ce qui découragea quelque peu le champion français, d’autant que ceux qu’il avait lâché précédemment, Willems, Baronchelli, Schepers et Van Impe étaient revenus sur eux, et refusèrent de collaborer, Willems notamment respectant à la lettre l’esprit d’équipe, ce que n’avait pas voulu faire Thurau dans le Tour de Belgique quelques jours auparavant, portant une attaque le dernier jour qui condamna Willems, alors que ce dernier avait course gagnée. Cette fois en revanche, l’attitude chevaleresque de Willems allait permettre à Thurau de garder une cinquantaine de secondes d’avance sur le groupe emmené par Bernard Hinault, lequel ne voulait en aucun cas faire seul le travail pour rejoindre Thurau, et se retrouver battu au sprint par des accompagnateurs qui refusaient les relais. Résultat, Thurau remporta un succès mérité et Hinault se contenta de la seconde place, laquelle suffisait à son bonheur compte tenu des circonstances, ce qui montre que même des classiques aussi dures que Liège-Bastogne-Liège ne sont pas faciles à gagner. Cela dit, pour dimanche, je mettrais bien une petite pièce sur Philippe Gilbert et une autre sur Rodriguez, s’il a récupéré de sa chute dans l’Amstel, à moins que Valverde… Logique me direz-vous, mais la logique dans les courses d’un jour est loin d’être celle des grands tours, comme l’a souvent dit à sa façon Jacques Anquetil.

Michel Escatafal


A quand un Français champion du monde sur route?

DarrigadeCette semaine l’actualité du cyclisme est consacrée aux championnats du monde sur route, rendez-vous incontournable de fin de saison. Il semble d’ailleurs que cette année le plateau soit plus riche que les années précédentes, cette impression étant peut-être due au fait que nous sommes à peine sortis d’une très belle Vuelta où le suspens aura duré jusqu’au bout, en fait jusqu’à deux kilomètres du sommet de l’Angliru, terme de l’avant-dernière étape. Cela me fait dire que sur le difficile circuit de Florence, trois des grands protagonistes de ce Tour d’Espagne, l’Italien Nibali et les Espagnols Valverde et Rodriguez auront une belle chance de l’emporter. C’est d’autant plus vraisemblable que la Vuelta est certainement la meilleure préparation pour arriver affûté au championnat du monde, et l’on devrait s’en apercevoir dès aujourd’hui lors de l’épreuve contre-la-montre avec un beau  duel en perspective entre Cancellara et Martin, même si Wiggins ne cesse de gagner dans cette discipline depuis deux ans, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Cela dit je vais parler aujourd’hui d’une victoire particulièrement marquante dans un championnat du monde, d’autant qu’elle fut l’œuvre d’un Français, André Darrigade. Cette victoire eut lieu en 1959, aux Pays-Bas, très exactement à Zandvoort, lieu célèbre pour son circuit automobile où le grand Gilles Villeneuve trouva la mort. Fermons cette parenthèse douloureuse pour dire qu’André Darrigade était à ce moment une des grandes vedettes du cyclisme sur route, mais pas seulement. C’était aussi un excellent pistard, notamment un magnifique coureur de « six-jours », capable de battre dans un sprint pour une grosse prime (Six Jours de Paris 1958) un pur sprinter comme Oscar Plattner (champion du monde de vitesse en 1952). Oui, André Darrigade a bien été le plus rapide routier-sprinter que le cyclisme français ait produit, et, s’il avait persévéré sur la piste, il est vraisemblable qu’il aurait remporté un ou plusieurs titres mondiaux en vitesse. N’avait-il pas battu, lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949), le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes ?

Mais André Darrigade était aussi un coureur complet, bon rouleur, mais aussi capable de passer les bosses les plus dures, ce qui lui permit de s’imposer dans une classique comme le Tour de Lombardie (1956), et de se classer à deux reprises à la seizième place dans le Tour de France, épreuve dans laquelle il remporta 22 étapes, plus le maillot vert à deux reprises. Il allait démontrer toutes ces qualités lors de son championnat du monde victorieux sur le circuit de Zandvoort, car s’il obtint à cette occasion son plus beau succès, ce ne fut pas seulement grâce sa rapidité au sprint, mais surtout parce qu’il prit l’initiative d’une échappée longue de 220 kilomètres, qui semblait être une folie au moment où elle se déclencha.

Même s’il se savait en grande forme, malgré les séquelles d’une chute qui avait abîmé son genou gauche dans la semaine précédant le championnat, même s’il était convaincu d’être très difficile à battre au sprint, André Darrigade se disait que s’il voulait devenir enfin champion du monde (il avait déjà terminé à la troisième place en 1957 et 1958), il fallait qu’il tente sa chance de loin, car il se méfiait des autres sprinters figurant dans les équipes, belge (Van Looy, Van Steenbergen), néerlandaise (de Hann) ou espagnole (Poblet). Et il allait tenir son pari, malgré deux crevaisons inopportunes aux quinzième et seizième tour qui l’obligèrent à changer de vélo, et surtout qui désorganisèrent l’échappée amorcée au septième des vingt-huit tours. Heureusement pour Darrigade, les échappés de la première heure, au rang desquels figurait aussi l’Italien Gismondi,  reçurent le renfort de coureurs comme l’Anglais Tom Simpson, puis un peu plus tard de Noël Foré, le vainqueur de Paris-Roubaix, de l’Italien Ronchini et de son coéquipier en équipe de France, Henri Anglade, qui avait terminé à la seconde place du Tour de France quelques jours auparavant.

Tout ce joli monde s’entendant à peu près bien, l’écart entre les fugitifs et le peloton, qui était tombé à un certain moment sous la minute, se remit à augmenter, mais dans des proportions insuffisantes pour être certain que l’échappée puisse aller au bout, malgré l’énorme travail accompli par nos deux Français à l’avant…et à l’arrière par Robert Cazala et Jacques Anquetil, grand ami d’André Darrigade, qui s’employaient autant qu’ils le pouvaient à freiner le peloton des poursuivants. Un peloton dont allaient s’extraire Van Steenbergen, accompagné de son équipier belge Baens, les deux hommes étant marqués de près par Robert Cazala, ce qui incita Van Looy à lancer la chasse à son tour, sans que l’on puisse deviner à ce moment si elle était organisée contre Darrigade et ses accompagnateurs…ou contre Van Steenbergen. En tout cas cette poussée de Rik Van Looy provoqua un regroupement des poursuivants, lesquels recommençaient à se rapprocher dangereusement des échappées de la première heure, dont certains préférèrent renoncer à poursuivre leur effort. Et parmi ceux-ci, mauvaise nouvelle pour André Darrigade, il y avait Henri Anglade, lequel n’en pouvait plus de tirer des relais de plus en plus longs.

Heureusement pour Darrigade et ses accompagnateurs, la guerre des deux Rik (Van Steenbergen et Van Looy) faisait rage, les deux hommes se marquant impitoyablement, ce dont allait profiter admirablement André Darrigade. Cette guerre fratricide, comme le cyclisme en a beaucoup connu dans son histoire (Coppi-Bartali, Anquetil-Poulidor, Moser-Saronni…) permettait à l’échappée de suivre son cours malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir, y compris chez les plus forts. Cela incita un homme à tenter seul sa chance, le grand espoir français de l’époque, Gérard Saint, qui quitta le peloton des poursuivants telle une fusée, prenant très vite plus de 30 secondes au peloton, et se rapprochant à 24 secondes des leaders. A ce moment certains commençaient à penser que Gérard Saint allait être champion du monde, tellement le rouleur normand semblait à l’aise, ce qui était logique dans la mesure où avec deux coureurs français à l’avant de la course, il n’avait fait que suivre le mouvement du peloton sans jamais y participer.

A la cloche les fugitifs n’avaient plus qu’une faible avance sur Gérard Saint, et à peine une minute sur ce qui restait du peloton que l’on pressentait déjà être celui des battus, même si les échappés étaient en train de payer tous les efforts consentis depuis le début de leur aventure, rendant l’issue de ce championnat de plus en plus incertaine. C’était sans compter toutefois sur André Darrigade, lequel jetant ses dernières forces dans la bataille finit par amener l’échappée jusqu’à l’arrivée, où ce fut pour lui une formalité de l’emporter au sprint devant Gismondi, Noël Foré, Simpson et Ronchini. Pour sa part, Anquetil remportait le sprint du peloton, qui avait repris Saint, pour s’octroyer la neuvième place à 22 secondes de Darrigade, le nouveau champion du monde, un titre qu’il n’avait pas volé ! Au contraire son audace et sa foi avaient payé, à l’issue d’une course d’anthologie, qui allait rester dans les mémoires malgré un parcours peu propice aux grandes envolées, ce qui prouve que ce sont les coureurs qui font la course. Au fait, et si les Français dimanche créaient la surprise après leur superbe Tour d’Espagne…

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal


Le centième Tour de France pourrait ressembler au cinquantième (1963)

tour 1963Voilà, comme si nous n’avions pas eu assez  de commentaires sur le dopage dans le vélo, le procès Fuentes vient s’inviter dans le débat. De quoi meubler pour quelques temps encore les rubriques sportives sur ce fléau…que l’on ne pourra jamais éradiquer totalement, parce que le sport engendre une telle volonté de gagner que tous les moyens sont bons pour y arriver. Et en plus les sommes investies dans le sport professionnel sont tellement considérables qu’il faut des résultats à tout prix. En attendant j’observe que c’est le cyclisme, et le cyclisme seul, qui va être sur la sellette dans ce procès. Si je dis cela c’est parce que les sportifs appelés à témoigner sont exclusivement des coureurs cyclistes. A croire que le dopage ne sévit que dans ce sport ! Cela étant, Fuentes, qui par parenthèse ne devait pas donner le nom de ses clients, mais en a quand même lâché quelques uns (Osa, Botero et Heras), tous coureurs cyclistes, a reconnu que « cela pouvait être toute sorte de sportifs », reconnaissant qu’il a travaillé « avec des footballeurs, des cyclistes et des athlètes ». En attendant pour le moment les seuls qui ont déjà payé pour leur relation avec Fuentes (Valverde, Basso et même Ullrich pour ne citer qu’eux), sont tous des champions du vélo.

Passons, et parlons à présent de sport à l’orée de la saison de cyclisme, une saison qui verra la centième édition du Tour de France, épreuve phare du calendrier sur route. Et bien entendu, tout le monde voudra gagner cette épreuve, avec le supplément de prestige qu’en recevra le vainqueur, surtout pour la postérité. Rappelons que le cinquantième Tour de France (1963) fut remporté par un des quatre ou cinq plus grands champions de l’histoire, Jacques Anquetil, et comme si cela ne suffisait pas, le maillot vert du classement par points revint au seul coureur ayant remporté toutes les classiques du calendrier, Rik Van Looy, et le grand prix de la montagne à un des tous meilleurs escaladeurs que le cyclisme sur route ait produit, Federico Bahamontes. Bref, cette édition 1963 fut un grand cru, puisqu’elle couronna le meilleur coureur à étapes du moment, le meilleur coureur de classiques et le meilleur grimpeur du peloton, en notant qu’à cette époque le trophée du meilleur grimpeur avait une signification autrement plus importante que de nos jours.

Est-ce que cette année nous aurons le même résultat pour le centième Tour de France ? Difficile à dire, même si je verrais bien Alberto Contador s’imposer pour la quatrième fois sur la route, Philippe Gilbert remporter le classement par points et Andy Schleck ou Joaquim Rodriguez gagner le classement du meilleur grimpeur, la montagne étant cette année bien présente dans le Tour, comparée à l’année dernière. Un tel résultat serait aussi un bon moyen de rendre au Tour de France un lustre qu’il a quelque peu perdu en 2012, tellement celui-ci fut insipide, en raison d’une part de l’impossibilité pour Froome d’attaquer son leader absolu, Wiggins, et aussi à cause du manque de concurrence dû à l’absence simultanée pour des raisons diverses de Contador, d’Andy Schleck et de Joaquim Rodriguez, c’est-à-dire des trois meilleurs coureurs à étapes du moment. Pour mémoire, je rappellerais que Contador a remporté sur la route 3 Tours de France, deux Tours d’Italie et deux Tours d’Espagne, et qu’Andy Schleck a terminé trois fois second sur la route du Tour de France depuis 2009 et une fois second du Giro en 2007, alors qu’il était âgé de 22 ans. Quant à Rodriguez, il a terminé l’an passé second du Giro et troisième de la Vuelta, épreuve dans laquelle il a fait plus que jeu égal avec Contador dans la montagne.

Cela dit, il y aura d’autres outsiders dans la quête du maillot jaune, mais, à part Froome qui se mêlera au concert des favoris, les autres seront nécessairement derrière ce quatuor, pour peu que tous arrivent à leur meilleur niveau, chose qui n’est pas acquise, car dans le cyclisme sur route les risques de chutes ou de maladie sont plus présentes que dans les autres grands sports. L’an passé par exemple, Andy Schleck n’a pas pu défendre ses chances dans le Tour en raison d’une fracture du coccyx, laquelle l’a tellement handicapé que sa saison fut totalement blanche. Fermons la parenthèse pour dire que Nibali sera de nouveau présent aux avant-postes, mais derrière Contador, Schleck, Froome et Rodriguez, qui lui sont supérieurs en montagne, la même remarque valant pour le vainqueur de l’an passé, Wiggins, qui n’est pas assez fort en haute montagne pour s’imposer cette année, malgré tous les progrès qu’il ait pu accomplir depuis 2009. N’oublions pas qu’en 2011, malgré l’aide et le sacrifice de Froome, il fut battu par Cobo dans la Vuelta. Quant à Evans, vainqueur du Tour 2011, il semble que cette victoire ait marqué son chant du cygne, après une très belle carrière. Pour mémoire Evans aura en juillet prochain 36 ans, alors que Contador vient à peine d’avoir 30 ans, que Froome en aura 28 en mai tout comme Andy Schleck en juin. Quant à Rodriguez il aura au même moment l’âge d’Evans quand il gagna le Tour (34 ans).

Et les autres me direz-vous ? Et bien, ils sont soit trop jeunes, soit trop limités pour se mêler au concert des favoris. Certains me diront que Pereiro a remporté le Tour en 2006, suite au déclassement de Landis pour dopage avéré, ce qui signifie qu’un coureur en état de grâce bénéficiant d’une échappée au long cours peut toujours l’emporter, comme en 1956 avec Walkowiak, voire même comme en 1966 avec Lucien Aimar. Cela dit, personne n’imagine que l’Américain Van Garderen (25 ans), les deux Français Rolland (27 ans) et Pinault (23 ans), ou encore le Belge Van den Broek et le Français Voeckler, qui ne sont plus des espoirs, puissent s’imposer. En revanche, même s’il ne gagnera pas, Valverde reste un candidat crédible pour un éventuel podium, surtout s’il retrouve la forme qu’il avait lors de la dernière Vuelta, en rappelant toutefois que si Contador (qui n’avait pas couru depuis presque un an) et Froome (qui venait d’achever le Tour en ayant travaillé tant et plus pour Wiggins) avaient été au sommet de leurs possibilités, Valverde aurait terminé beaucoup plus loin. Et même s’il a devancé Rodriguez dans cette Vuelta, ce dernier est nettement plus performant en haute montagne que lui, ce qui lui confèrera un avantage décisif dans le Tour 2012.

Mais puisque nous sommes sur un site consacré essentiellement à l’histoire du sport, je voudrais revenir sur le Tour de France 1963, parce qu’il fut un des plus beaux aux dires de tous les suiveurs, et qu’il présente certaines analogies avec le Tour de cette année. Par la participation d’abord, mais aussi un peu par son parcours montagneux, au point que l’Espagnol Bahamontes, surnommé l’Aigle de Tolède, avait le maillot jaune sur les épaules au départ de la dix-septième étape allant de Val d’Isère à Chamonix. C’est d’ailleurs à cette occasion que Jacques Anquetil allait réaliser un de ses plus beaux exploits face au redoutable grimpeur espagnol, toujours fringant malgré ses 35 ans, même s’il avait quelque peu perdu de son agilité par rapport à l’année 1959, qui l’avait vu ramener le maillot jaune à Paris.

En 1963, Jacques Anquetil avait gagné la Vuelta, ce qui lui avait permis d’effacer l’humiliation subie l’année précédente où il avait été battu par Rudi Altig, son équipier. Cette victoire dans la grande épreuve espagnole l’avait comblé, au point qu’il envisagea un moment de ne pas courir le Tour de France. En fait, il ne l’aurait pas couru s’il n’y avait pas eu le challenge de battre le record des victoires dans le Tour de France (3) détenu par Philippe Thys et Louison Bobet. Homme de défi, le Normand ne pouvait pas ne pas tenter la passe de quatre. Et il allait réussir dans son entreprise d’une manière très différente de celle à laquelle nous nous attendions. En effet, c’est d’abord dans la montagne qu’il réussit à s’imposer, en s’octroyant l’étape Pau-Bagnères de Bigorre, donc une grande étape pyrénéenne, et la grande étape alpestre qui passait par le Petit Saint-Bernard et le Grand Saint-Bernard, avec pour dernier col la très difficile Forclaz.

Mais si la victoire de « Maître Jacques » fut très difficilement acquise face à Bahamontes, c’est parce que ce dernier, contre toute attente, se glissa dès le premier jour, entre Nogent-sur-Marne et Epernay, dans une échappée qui lui permit de prendre 3 minutes à tous les favoris, à commencer par Jacques Anquetil. Faisant aucune faute d’inattention, il allait préserver la plus grande partie de cet avantage, gagnant même l’étape de Saint-Etienne-Grenoble en se détachant dans le col de Porte, ce qui lui avait permis de prendre le maillot jaune. L’affaire se présentait idéalement bien pour le fier Espagnol, d’autant qu’il restait donc deux étapes alpestres pour qu’il puisse consolider son avantage sur Anquetil, inférieur à la minute, sachant que le coureur normand  lui prendrait au minimum deux minutes sur les 54 km contre-la-montre entre Arbois et Besançon. L’équation était donc assez simple, avec d’un côté Bahamontes devant impérativement lâcher Anquetil pour le reléguer au-delà de 3mn, et pour Anquetil de résister suffisamment pour garder toutes ses chances en attendant le c.l.m.

Dans cette étape ce fut Poulidor qui mit le feu aux poudres dans le Grand Saint-Bernard, donc avant la Forclaz, une attaque un peu trop prévisible dans la mesure où c’était sa seule chance (infime d’ailleurs) de renverser la situation à son avantage. Hélas pour lui, malgré sa grande forme ce jour-là, il ne put rien face au vent dans la vallée, se trouvant démuni de forces au pied du col de la Forclaz à un peu moins de 40 km de l’arrivée. En revanche tous les observateurs furent surpris de voir Jacques Anquetil, non seulement tenir tête à Bahamontes sur les pentes redoutables de la Forclaz, mais le mettre en difficulté. Comment il pouvait en être ainsi ? Tout simplement grâce à une astuce de Geminiani, le directeur sportif d’Anquetil, lequel avait déjà escaladé ce col par ce côté en 1948, et il en avait gardé un mauvais souvenir. Du coup il décida, aussitôt après le franchissement du Grand-Bernard, de simuler un bris de dérailleur sur le vélo d’Anquetil, lui donnant une autre bicyclette plus légère et munie d’un braquet de 42×26 ( 3m45 de développement) mieux approprié à la pente à escalader sur une route en très mauvais état. C’est ainsi qu’Anquetil put résister facilement à Bahamontes, le battre au sprint à l’arrivée à Chamonix et prendre le maillot jaune grâce à la bonification d’une minute.

Il faut préciser qu’à l’époque le changement de machine n’était autorisé qu’en cas d’incident mécanique, d’où la simulation de Geminiani. Il faut aussi ajouter à propos de cette étape que celui qui arriva troisième s’appelait…Rik Van Looy, celui-ci terminant seulement à 18s du duo Anquetil-Bahamontes. Il avait bien mérité son maillot vert, d’autant qu’il avait remporté quatre victoires d’étapes. Ce n’est pas Cavendish, ni Greipel qui pourraient terminer une étape de haute montagne à moins de 20s des meilleurs du classement général ! C’était une autre époque, une époque où le règlement s’adaptait à la rouerie des coureurs ou directeurs sportifs. La preuve, après cet épisode, le changement de vélo fut autorisé sans restriction…suite à la réclamation portée conjointement par les directeurs sportifs de Poulidor (Antonin Magne) et de Bahamontes ((Raoul Rémy), qui ne fut pas acceptée.

Michel Escatafal


La grande différence entre Cavendish et Van Looy

A 27 ans, Mark Cavendish est incontestablement le meilleur routier-sprinter de son époque. Personne n’oserait le nier. Si pour le moment il n’a gagné qu’une grande classique, Milan San Remo (en 2009), en revanche il a déjà été champion du monde, l’an passé, et a ramené le maillot vert du Tour de France à Paris (2011) et celui du Tour d’Espagne (2010). Tout cela après une carrière professionnelle qui a commencé en 2007, ce qui signifie que le jeune homme n’a pas perdu de temps. A son palmarès il faut aussi ajouter deux titres de champion du monde à l’américaine (2005 et 2008) sur la piste, ce qui explique en partie la supériorité qu’il manifeste dans les arrivées au sprint, notamment par rapport à la plupart des autres routiers-sprinters qui sont loin d’avoir sa formation et ses habitudes de pistard. D’ailleurs, quelle que soit l’équipe dans laquelle il court, et quel que soit « le train » qui l’emmène, il s’impose avec la même dérisoire facilité, comme il vient de le démontrer ces derniers jours dans le Giro, avec ses trois victoires d’étapes.

Pour autant peut-on comparer Cavendish avec les grands routiers-sprinters de l’histoire ? Certainement pas, parce que ce qui le différencie d’un Rik Van Looy par exemple, lui aussi presqu’imbattable au sprint à son époque, ou de coureurs comme Van Steenbergen, Fred De Bruyne, Miguel Poblet ou André Darrigade, c’est qu’ils se faisaient un devoir de terminer les grands tours auxquels ils participaient. Tous les coureurs que je viens de citer se savaient inférieurs en montagne aux grands cracks de leur époque, mais aussi à bon nombre d’autres champions qui n’avaient pas leur notoriété, mais pas question pour eux de déserter une épreuve ou de s’en désintéresser au moment où les difficultés s’annonçaient.

D’ailleurs, comme leur objectif était aussi de triompher au classement par points, il leur fallait impérativement passer les étapes de montagne pour pouvoir gagner ce classement. Et pourtant, à cette époque, les délais étaient calculés au plus juste dans la mesure où la bagarre se déclenchait parfois très tôt entre les meilleurs, ce qui pénalisait d’autant les non-grimpeurs. Force est de constater que de nos jours, dans les grandes épreuves par étapes, la bagarre (si bagarre il y a) se situe essentiellement dans les derniers kilomètres, voire même dans les derniers hectomètres de l’étape, surtout en l’absence d’Alberto Contador, qui est le seul des grands champions capable de gagner un Giro ou un Tour avec du panache. Il suffit de comparer le Giro de l’an passé avec celui de cette année!

Et puisque je parle de panache, profitons-en pour revenir sur Mark Cavendish…qui en est totalement dépourvu, sans que cela ne gêne grand-monde, preuve que les gens qui disent aimer le vélo ne connaissent rien à son histoire. Car enfin, même si l’on sait qu’en Italie il y a longtemps eu des poussettes, surtout pour les coureurs italiens, voir Cavendish se laisser pousser en montant un col qui n’a rien d’effrayant, comme le Passo della Cappella dans la sixième étape du Giro, a quelque chose d’inconvenant, surtout pour un champion du monde. Cela dit, il n’a pas fait cette année (pas encore) ce qu’il avait fait l’an passé, à savoir abandonner le Tour d’Italie avant les grandes étapes de montagne, comme l’ont fait d’autres sprinters tels que Goss, vainqueur de la troisième étape, ou Renshaw, Haedo et Démare, qui eux n’ont rien gagné sur ce Giro.

Mais, au fait, est-ce vraiment la faute des coureurs s’ils ont ce comportement ? Sans doute pas. En tout cas ce n’est pas que de leur faute, car les organisateurs ont aussi leur part de responsabilité dans ces comportements bizarres pour ceux qui aiment le vélo. Par exemple l’an passé, quand les organisateurs du Tour de France ont repêché un grand nombre de coureurs, comme Cavendish, à l’issue de l’étape arrivant au sommet du Galibier. Certes, s’ils avaient éliminé les coureurs arrivés hors délai, cela aurait singulièrement amoindri le peloton puisqu’en tout 88 coureurs étaient dans ce cas, mais la course aurait été plus régulière, ne serait-ce que celle concernant le classement par points…que Cavendish n’aurait jamais dû gagner. Est-il normal que Rojas, le champion d’Espagne, ait été privé de ce maillot vert, alors qu’il avait fait l’effort d’arriver dans les délais au contraire de Cavendish, qui a misé sur la mansuétude des commissaires pour le conserver ? Certainement pas. Et après on viendra nous faire la leçon sur l’éthique, concernant les infimes quantités de clembutérol trouvées dans les urines de Contador lors du Tour 2010, qui en aucun cas ne pouvaient améliorer ses performances !

Fermons la parenthèse pour revenir à Rik Van Looy, sans doute un des plus grands champions de l’histoire du cyclisme, dans les dix premiers au classement des plus beaux palmarès depuis 1945. D’abord Rik Van Looy courait à la fois les classiques, toutes les classiques, et pas seulement celles qui lui convenaient. Il est vrai qu’elles lui convenaient toutes…puisqu’il est le seul à les avoir toutes gagnées, exploit unique que même Eddy Merckx n’a pas réalisé. Ensuite il participait aux grands tours et s’y illustrait. Pour mémoire je rappellerais qu’outre ses 32 victoires d’étapes (7 dans le Tour, 12 dans le Giro et 13 dans la Vuelta), Rik Van Looy a terminé quatrième du Giro en 1959, troisième de la Vuelta en 1959 et 1965, et dixième du Tour de France 1963. Même s’il n’était pas assez fort en montagne pour battre les spécialistes des grandes épreuves par étapes, c’était un champion complet, ce que ne sera jamais Cavendish…qui n’est qu’un remarquable routier-sprinter.

S’il fallait d’ailleurs apporter la preuve de la grande classe de Van Looy, nous l’aurions à travers deux des plus beaux épisodes de sa vie de coureur professionnel. Tout d’abord lors du championnat du monde 1961, sur le circuit très sélectif de Berne, Van Looy réussit à s’imposer au nez et à la barbe des meilleurs coureurs à étapes.  Et parmi ceux-ci, il y avait cette année-là le jeune Raymond Poulidor, qui avait remporté en mars Milan San-Remo, et trois mois plus tard  le championnat de France. Et compte tenu de la dureté du circuit proposé aux coureurs, beaucoup avaient fait de Poulidor le favori de ce championnat du monde, à commencer par son directeur sportif, Antonin Magne, qui s’était imposé sur ce circuit en 1936. Et il s’en fallut de peu que notre Poupou national confirme ce pronostic, notamment quand il démarra comme un fou dans la dernière côte du circuit.

Ce jour-là en effet, sans un très grand Rik Van Looy, Poulidor aurait revêtu le maillot arc-en-ciel, mais précisément c’était sans compter sur « l’Empereur d’Hérentals » comme on surnommait Henri Van Looy, qui  au prix d’un effort inouï réussit à revenir sur Poulidor, emmenant avec lui une quinzaine de coureurs qu’il battit évidemment au sprint, dont l’Italien Defilippis qui termina second juste devant Poulidor. On imagine aisément qu’une telle prouesse est hors de portée d’un coureur comme Cavendish qui, pour être champion du monde, ne peut que bénéficier d’un circuit totalement plat. En fait, ce qui réunit les deux hommes, c’est leur rapidité dans les derniers 200 mètres d’une course, et une équipe à leur totale dévotion pour préparer les sprints. Dans le cas de Van Looy, c’était l’équipe Faema, que l’on avait appelé sa « garde rouge » en raison de la couleur des maillots, équipe composée en majorité de Flandriens comme lui.

Autre épisode qui montre à quel point Rik Van Looy était beaucoup plus qu’un sprinter, son Tour de France 1963. Un Tour qu’il avait préparé avec minutie pour essayer de jouer sa chance au classement général. En fait, il ne put faire illusion pour le maillot jaune que jusqu’à la grande étape pyrénéenne arrivant à Luchon, dans laquelle il perdit un quart d’heure. En revanche, outre ses quatre victoires d’étape, il accomplit un exploit dont personne ne le croyait capable compte tenu de son gabarit (avec ses lourdes cuisses) dans l’étape de Chamonix, où s’est joué le Tour de France. Ce jour-là, Rik Van Looy s’empara de la troisième place de l’étape derrière…Anquetil et Bahamontes, mais à seulement 18 secondes de ces deux coureurs luttant pour la victoire finale, et devant des bons grimpeurs comme l’Espagnol Perez-Frances et l’Allemand Junkermann. Il confirmait son résultat de la veille entre Grenoble et Val d’Isère, par les cols de la Croix-de-Fer et de l’Iseran, où il avait terminé l’étape à la quatrième étape devant Perez-Frances, Battistini, Anquetil, A. Desmet, Junkermann, Gimmi et Bahamontes.

Et pour bien montrer qu’il avait encore des réserves, il terminera dans les dix premiers de l’étape contre-la-montre entre Arbois et Besançon (54 km), certes loin de Jacques Anquetil (3mn 53s), mais à seulement 19 secondes de Poulidor. Autant d’exploits inimaginables pour Cavendish, qui en outre ne gagnera jamais une Flèche Wallonne ou un Liège-Bastogne Liège, et sans doute pas davantage un Tour des Flandres, ni un Paris-Roubaix. Bien sûr on va me rétorquer que le cyclisme a évolué, et que les coureurs ne peuvent plus réaliser les exploits que l’on accomplissait dans les années cinquante ou soixante. Peut-être, mais le cyclisme reste le cyclisme, et il y avait à cette époque comme de nos jours des grimpeurs, des sprinters et des rouleurs, mais la différence est qu’aujourd’hui un sprinter se contente de gagner des sprints, un rouleur de gagner des courses contre-la-montre et un grimpeur des courses à étapes…à quelques exceptions près, toutefois.

Parmi celles-ci je citerais Cancellara, quadruple champion du monde et champion olympique contre-la-montre, mais aussi vainqueur d’un Tour de Suisse et de plusieurs grandes classiques (Paris-Roubaix à deux reprises, Tour des Flandres et Milan San-Remo) ou encore Alberto Contador, meilleur grimpeur du peloton et capable de battre Cancellara dans une étape contre le chrono dans le Tour de France (2009). Il est vrai que ces deux coureurs sont à mes yeux les deux seuls qui puissent être comparés aux plus grands champions du passé, catégorie dans laquelle Van Looy a pleinement sa place, mais pas du tout Cavendish. En écrivant cela, j’ai l’impression que je ne vais pas me faire que des amis ! Tant pis, parce que la légende du vélo ne s’est pas faite avec des coureurs au registre limité.

Michel Escatafal