La trilogie des Ardennaises (Partie 1)

kublerAvec Paris-Roubaix s’est achevée la première partie de la saison des classiques printanières celles qui, après Milan-San Remo, s’adressent prioritairement aux hommes durs au mal, capables de passer les secteurs ou monts pavés les plus épouvantables. Cette première partie a démontré, si besoin en était, que Cancellara reste l’homme fort des courses d’un jour, comme en témoigne le classement UCI, où il occupe la deuxième place (derrière Contador), mais la première si on ne prend en compte que les classiques. Il est vrai qu’entre ses places à Milan- San Remo (second), à Paris-Roubaix (troisième) et sa victoire dans le Tour des Flandres, son bilan est plus que positif. Et, en dépit de ses 33 ans, il reste encore très au-dessus de ses rivaux plus jeunes, Terpstra (30 ans) malgré sa victoire à Roubaix dimanche dernier, VanMarcke (25 ans), Sagan (24 ans) ou Degenkolb (25 ans), ce dernier s’annonçant comme le futur maître des classiques, comme il l’a prouvé en ayant déjà remporté Paris-Tours l’an passé et Gand-Wevelgem cette année. J’espère au passage que le champion suisse saura se ménager une plage en fin de saison pour enfin s’attaquer au record de l’heure, sous peine de voir le champion du monde c.l.m., Tony Martin, le pulvériser avant lui, d’autant que Martin fut un excellent pistard. Et puisque je parle de pistard, j’en profite pour saluer la neuvième place de Wiggins à l’arrivée de Paris-Roubaix, une performance qui m’étonne beaucoup moins que ses victoires en 2012 dans le Dauphiné et le Tour de France, même si cette victoire dans le Tour aurait dû revenir à Froome.

Fermons la parenthèse et revenons à présent à la deuxième partie de ces classiques du printemps, formée de ce que l’on appelle « les Ardennaises », en raison de leur localisation géographique dans des secteurs beaucoup plus accidentés, qui conviennent beaucoup mieux aux coureurs à étapes. Ces classiques ardennaises sont au nombre de trois aujourd’hui, en fait depuis 1966 et la création de l’Amstel Gold Race, qui se situe à présent le dimanche précédent la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège. A noter qu’à une époque la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège avaient lieu l’une après l’autre, la première le samedi et l’autre le dimanche, ce qui permit de faire un classement d’ensemble aux points, entre 1950 et 1964, appelé le « Week-end ardennais », très prisé par les coureurs et les suiveurs. Le premier vainqueur en fut le Belge Raymond Impanis puis, en 1951 et 1952, le Suisse Ferdi Kubler qui, grâce à ses deux succès consécutifs, confirma qu’il était un très grand champion après sa victoire dans le Tour 1950, ou son titre mondial conquis en 1951. Il est vrai qu’il ne pouvait que sortir vainqueur de ce « Week-end ardennais » en 1951 et 1952, dans la mesure où il avait remporté les deux épreuves. Stan Ockers et Fred De Bruyne feront aussi le doublé, respectivement en 1955 et 1958. Enfin, quatre coureurs ont remporté ce trophée, sans avoir gagné ni l’une ni l’autre des deux épreuves. Il s’agit d’Impanis en 1950, Jean Storms en 1953, Frans Schoubben en 1959, et Rolf Wolfshohl en 1962, ce dernier ayant terminé ex aequo avec Dewolf, mais lui avait gagné la Flèche Wallonne.

Voilà pour la petite histoire du « Week-end ardennais », dont on ne parle plus aujourd’hui. Cela me permet de noter qu’ils sont six dans l’histoire à avoir remporté les deux épreuves en suivant, à savoir outre Kubler, Ockers et De Bruyne, l’inévitable Eddy Merckx en 1972, puis Moreno Argentin l’Italien en 1991, et Alejandro Valverde en 2006. Mais deux autres coureurs ont encore fait mieux qu’eux en remportant en plus l’Amstel Gold Race, Rebellin en 2004 et Philippe Gilbert en 2011, sa grande année. Exploit, il faut bien le dire extraordinaire, puisque Rebellin et Gilbert ont gagné ces trois épreuves en une semaine.

L’Amstel Gold Race est la première course de cette trilogie. Elle doit son nom à une marque de bière et fut créée en 1966, comblant un vide puisque les Pays-Bas, grand pays de cyclisme s’il en est, n’avait pas de grande classique à son calendrier. Elle a été remportée à deux reprises par un Français, d’abord par Jean Stablinski qui inaugura le palmarès, et par Bernard Hinault qui battit au sprint, en 1981, un peloton où il domina notamment Roger de Vlaeminck, coureur qu’il battra quelques semaines plus tard sur le vélodrome de Roubaix. A noter que les routiers des Pays-Bas sont prophètes en leur pays, puisqu’ils l’ont emporté à 17 reprises (Knettemann en 1974, Raas en 1977, 78, 79, 80, et 82 qui est le recordman des victoires, mais aussi Zoetemelk en 1987 etc.) contre 11 seulement aux Belges, dont Eddy Merckx en 1973 et 1975, mais aussi Maertens en 1976, Johan Museeuw en 1994 et Philippe Gilbert en 2010 et 2011 dont j’ai déjà parlé, et 6 aux Italiens ( Zanini, Bartoli, Di Luca, Rebellin, Cunego et Gasparotto).

L’histoire de la Flèche Wallonne est évidemment beaucoup plus ancienne puisque sa première édition eut lieu en 1936, créée par le journal Les Sports. Elle se fit très rapidement une place parmi les grandes classiques belges, et s’adresse à des coureurs nécessairement complets. C’est d’ailleurs à cause de ses difficultés et de son palmarès qu’elle a gardé son prestige, bien que sa distance soit réduite à 200 km depuis la fin des années 80. Elle a lieu à présent le mercredi, entre l’Amstel et Liège-Bastogne-Liège. Comme dans les deux autres classiques ardennaises, on retrouve parmi les vainqueurs des coureurs de grands tours, ce qui explique la qualité de son palmarès. Van Steenbergen, Coppi qui l’emporta après un raid de 100 km en 1950, Merckx, Van Looy, Zoetemelk, Moser, Saronni, Argentin, et Armstrong l’ont gagnée. Elle plaît bien également aux Français puisque Poulidor en 1963, Laurent en 1978, Hinault en 1979 et 1983, Fignon en 1986, J.C. Leclercq en 1987, Laurent Jalabert en 1995 et 1997 en ont été vainqueurs.

Ses nombreuses cotes, moins dures dans l’ensemble que celles de Liège Bastogne Liège, font qu’autrefois on comparait volontiers « la Flèche » à une immense scie. En outre, il y a une grosse difficulté qui généralement fait la sélection depuis que le parcours a été remodelé en 1983, à savoir le Mur de Huy (1,2 km avec un passage à 22%), escaladé trois fois, et où se trouve aujourd’hui la ligne d’arrivée. Cette arrivée convient évidemment à des coureurs capables de grimper, mais aussi et surtout à des puncheurs comme Rebellin (3 fois vainqueur entre 2004 et 2009), comme Gilbert (vainqueur en 2011) ou encore les Espagnols Rodriguez et Moreno, vainqueurs respectivement en 2013 et 2014. A propos de Rodriguez, je voudrais dire que c’est quand même le seul vrai « grimpeur » vainqueur de la Flèche Wallone…depuis 1996, époque où Armstrong n’était pas encore l’escaladeur qu’il fut plus tard dans le Tour, lui-même succédant à un autre coureur capable de grimper les cols avec les meilleurs, Laurent Fignon en 1986.

A ce propos, je voudrais évoquer une victoire quelque peu oubliée, le premier triomphe de Bernard Hinault en 1979, qui le consacrait définitivement comme un super champion, après avoir déjà remporté auparavant le Tour de France 1978, mais aussi Liège-Bastogne-Liège en 1977. Cette année-là Hinault avait démarré sa saison dans la discrétion par manque d’entraînement, et ses supporters et son entourage attendaient qu’il frappe enfin un grand coup dans les classiques ardennaises. Et ce fut le cas dans la Flèche Wallone, sur un parcours qui, pourtant, ne l’avantageait pas parce que moins dur que précédemment. Mais Hinault, comme Merckx auparavant, était un coureur très complet, et il allait le prouver en s’imposant au sprint, après avoir réduit au supplice dans les derniers kilomètres des coureurs comme Thurau, Lubberding, De Wolf ou Martens, ce qui lui avait permis de rejoindre seul, à quelques encablures de l’arrivée, Johansson et l’Italien Saronni, ce dernier réputé pour être très rapide au sprint. Il se croyait d’ailleurs tellement supérieur à ses derniers accompagnateurs, qu’à moins de cinq cents mètres de l’arrivée il se porta en tête, sûr de sa force, mais Hinault surgissant de l’arrière plaça son attaque, débordant le coureur transalpin. Surpris, ce dernier se lança à sa poursuite et reprit très vite les deux longueurs de retard qu’il comptait sur Hinault, mais ce dernier en remit une couche supplémentaire et Saronni, asphyxié, se retrouva de nouveau avec deux longueurs de retard sur la ligne d’arrivée. Le « Blaireau » venait de gagner sa troisième classique belge (après Gand-Wevelgem et Liège-Bastogne-Liège en 1977), et surtout venait de faire taire ses détracteurs et ceux qui commençaient à douter de lui. Il remportera de nouveau la « Flèche » en 1983, juste avant sa deuxième Vuelta victorieuse.

 Michel Escatafal


Jean Forestier, à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire

forestierAprès un Tour des Flandres qui a consacré définitivement Fabian Cancellara au rang des très grands routiers, place ce dimanche à Paris-Roubaix, dont le coureur suisse sera encore le grand favori, ce qui lui permettrait, s’il l’emportait, de réaliser un troisième doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, comme en 2010 et 2013. Paris-Roubaix est une épreuve mythique, appelée aussi « la Reine des classiques », appellation qui convient à beaucoup de monde, parce que s’il y a une course qui fait rêver les coureurs et les suiveurs, c’est bien elle, et cela ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Certes, il n’est pas question de revenir jusqu’à « la préhistoire du vélo », terme qu’emploient ceux qui veulent ignorer l’histoire de ce sport, mais on ne doit jamais oublier que le cyclisme se nourrit autant de sa légende que des courses ayant lieu aujourd’hui.

D’ailleurs, malgré ses difficultés et les attaques incessantes et stupides de certains de ses fans, si le vélo est de nos jours un des quatre ou cinq grands sports de la planète en termes d’audience globale, c’est d’abord à son passé et notamment à l’époque de son âge d’or qu’il le doit. Une époque où les coureurs ne se concentraient pas sur un seul objectif comme aujourd’hui, mais « faisaient toute la saison ». Tous les plus grands champions, y compris les potentiels vainqueurs de grands tours, participaient à Paris-Roubaix pour ne citer que cette classique, parce qu’on considérait qu’un palmarès ne se composait pas uniquement d’une ou plusieurs victoires dans le Tour ou le Giro. Cela dit, il y a quelques décennies, la saison de cyclisme sur route commençait beaucoup plus tard, la première grande épreuve du calendrier, Paris-Nice, se situant au mois de mars, alors qu’aujourd’hui la plupart des coureurs ont déjà à ce moment nombre de jours de course dans les jambes.

Fermons cette longue introduction pour nous retrouver au départ de ce Paris-Roubaix 1955, le jour de Pâques comme c’était la tradition depuis le dimanche 19 avril 1896, d’où son appellation « La Pascale », une date qui avait fort irrité les autorités religieuses…parce que les coureurs et les suiveurs ne pouvaient pas faire leurs Pâques. En 1955, la saison avait commencé avec trois grandes victoires remportées par des coureurs ayant l’habitude de vaincre dans les courses d’un jour, à savoir Germain De Rycke (Milan-San Remo), Briek Schotte (Gand-Wevelgem) et notre Louison Bobet qui avait battu au sprint dans le Tour des Flandres Koblet et Van Steenbergen. Bien entendu, les coureurs dont nous venons de citer les noms figuraient parmi les grands favoris au départ de Paris-Roubaix cette année-là, en précisant que, déjà à ce moment, les organisateurs avaient pour tâche de trouver un nouvel itinéraire afin de maintenir la tradition des secteurs pavés. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le parcours d’une vingtaine de kilomètres (249 km), puisqu’on avait ajouté les secteurs pavés en faux-plat de Moncheaux et Mons-en-Pévèle.

Le début de course fut marqué par quelques escarmouches, mais les 159 coureurs qui avaient pris le départ sous un ciel maussade, avec le froid, la pluie et un fort vent contraire au fur et à mesure que l’on avançait dans le parcours, allaient se réchauffer très rapidement grâce à trois échappées matinales, qui ont obligé les favoris à s’employer pour ne surtout pas manquer le rendez-vous crucial de Mons-en-Pévèle. Mais la course n’allait réellement s’animer qu’après le troisième regroupement à Amiens, sous l’impulsion notamment du Belge Raymond Impanis, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres l’année précédente, certainement un des meilleurs routiers dans les années 50. Cependant le coureur belge allait montrer ses limites dans la côte de Doullens, contrairement à Raphaël Géminiani, Jacques Dupont (ex-champion olympique du km en 1948, champion de France en 1954, et deux fois vainqueur de Paris-Tours en 1951 et 1955), et plus encore à Louison Bobet, lequel avait tellement secoué le peloton que les trois hommes se retrouvèrent en tête.

Toutefois, à Arras, un regroupement général s’opéra en vue des premiers secteurs pavés. En fait la course allait réellement commencer à une quarantaine de kilomètres de Roubaix, à Courcelles, où Scodeller s’extirpa du peloton avant d’être rejoint peu après par Bernard Gauthier et Jean Forestier. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de la côte de Champeaux, Jean Forestier décida d’accélérer en vue de Mons-en Pévèle, secteur stratégique pour lui. Peu avant, dans la côte, il s’était testé et s’était aperçu qu’il avait les mêmes « bonnes jambes » qu’à l’entraînement, ce qui le confortait dans l’idée qu’il pouvait être un protagoniste important dans cette épreuve qui lui convenait parfaitement.

Il faut savoir que, malgré son jeune âge (25 ans), Jean Forestier était déjà un excellent coureur. Il évoluait certes dans l’équipe Follis (maillot vert à bande blanche), ce qui était un handicap car il était le seul coureur de niveau international de cette formation, mais précédemment il avait inscrit son nom au palmarès de la Polymultipliée, et surtout du Tour de Romandie en 1954, devançant Fornara, un des meilleurs coureurs italiens de la décennie 50, et Carlo Clerici, qui allait remporter le Giro quelques semaines plus tard. Forestier confirmera cette réputation de grand coureur les années suivantes, en remportant le Tour des Flandres en 1956, puis le Critérium National, de nouveau le Tour de Romandie et en étant le premier « maillot vert » du Tour de France en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil.

C’était donc un concurrent à prendre au sérieux, d’autant que peu avant le secteur de Mons-en Pévèle, il était accompagné par deux remarquables coureurs, Gilbert Scodeller, vainqueur de Paris-Tours en 1954, et Bernard Gauthier, qui avait déjà remporté deux de ses quatre Bordeaux-Paris. Et pourtant, à la grande surprise de Forestier, les vedettes du peloton temporisèrent, ce qui incita Forestier à poursuivre son effort. Ainsi, il allait décrocher à la régulière Bernard Gauthier du côté de Mérignies, puis un peu plus loin Scodeller, victime d’une crevaison. A présent la voie était libre pour le coureur lyonnais, et il ne lui restait plus qu’à foncer vers la ligne d’arrivée. Il est vraisemblable que dans toute autre course Forestier aurait dû capituler face à ses poursuivants, mais Paris-Roubaix avec ses portions pavées est véritablement une course spéciale. Et avec son énorme développement (52×14) pour l’époque, Forestier allait résister à ses poursuivants jusqu’à l’arrivée. Ces poursuivants n’étaient pas n’importe lesquels, puisqu’ils s’appelaient Scodeller, mais aussi Bobet et Coppi qui avaient rejoint le coureur nordiste, lesquels avaient distancé le reste du groupe avec Impanis et Koblet.

Trois coureurs dont Bobet et Coppi, l’actuel et l’ancien maître du peloton, aux basques de Jean Forestier pendant 30 kilomètres, avec en plus une roue voilée! Qui aurait imaginé que Forestier pût aller au bout de son aventure ? Personne sans doute…à part lui, parce qu’il savait qu’il « marchait » admirablement, et aussi peut-être parce qu’il s’imaginait que Coppi et Bobet ne s’entendraient pas suffisamment pour mener une vraie chasse. Et de fait nous assistâmes à un duel de prestige entre les deux cracks français et italien…qui ne pouvait que favoriser les desseins de Forestier, d’autant que Scodeller lui-même semblait quelque peu à bout de souffle. Pour être juste, il faut dire que Coppi et Scodeller se méfiaient surtout du finish de Louison Bobet, incontestablement le plus rapide du lot, mais qui ne voulait pas emmener sur un plateau ses adversaires jusqu’à l’arrivée, ce qu’il fit vertement savoir à Coppi à l’arrivée. A la décharge du Campionissimo, même s’il avait encore de beaux restes à bientôt 36 ans, il faut avouer qu’il n’était plus le même qu’auparavant.

Résultat, Jean Forestier résista au prix du plus beau contre-la-montre de sa vie, où il découvrit pour la première fois de sa carrière la douleur inhérente aux plus grands exploits, au point de s’effondrer littéralement sur la pelouse du vélodrome roubaisien, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il avait réussi à garder une petite quinzaine de secondes sur ses prestigieux poursuivants, Coppi terminant second devant Louison Bobet, qui ne disputa pas le sprint, et Scodeller. Un peu plus loin, avec 42 secondes de retard, arrivait un petit groupe de quatre coureurs emmené par Impanis devant son compatriote Sterckx, le Suisse Hugo Koblet et Bernard Gauthier, Jacques Dupont terminant à la neuvième place avec 1mn08s de retard. Pour sa part le jeune Jacques Anquetil (quinzième) arriva avec un groupe réglé au sprint par Rik Van Steenbergen, à plus de trois minutes du grand vainqueur du jour, qui est  à présent le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix.

Jean Forestier prouvera l’année suivante sa grande classe dans ce même Paris-Roubaix, terminant à la troisième place de l’épreuve, derrière Fred De Bruyne lui-même battu au sprint par Louison Bobet, qui remportait enfin la « Reine des Classiques ». Mais auparavant Jean Forestier avait remporté le Tour des Flandres, en démarrant à environ cinq cents mètres de l’arrivée pour l’emporter avec quelques secondes d’avance sur les sprinters belges surpris par ce démarrage, lesquels mirent très longtemps à réaliser qu’ils avaient perdu une course qu’ils ne pouvaient pas perdre, surtout en pensant qu’ils prirent neuf des dix premières places…derrière Forestier. Là aussi certains diront qu’il avait profité des circonstances, notamment la chasse menée derrière De Bruyne, longtemps échappé, qui fut rejoint à quatre kilomètres de l’arrivée. Néanmoins force est de constater que ce coureur aux cheveux noirs et abondants, qui faisait penser à un danseur de flamenco andalou, était un combattant de premier ordre et une merveille d’opportunisme. En tout cas il figure à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire, et nombreux sont ceux qui pensent qu’avec un peu de chance et un peu plus de confiance en lui, il aurait pu remporter un Tour de France, épreuve dont il prit la quatrième place en 1957.

Michel Escatafal


La légende dorée de Coppi s’apparente à celle de Napoléon

CoppiLe sport recèle dans son histoire quelques figures mythiques et légendaires qui resteront à jamais comme les références absolues de leur discipline. Et, bien entendu, plus ce sport est universel et plus grande est la gloire de ceux qui ont contribué à sa légende. Ils ne sont d’ailleurs pas très nombreux…parce qu’on n’arrive pas à leur trouver de défaut dans l’exercice de leur métier, ce qui permet de gommer leur imperfection d’humain. N’oublions pas qu’à l’origine la légende racontait la vie des saints, et c’est aussi pour cela que les grands sportifs sont considérés comme des demi-dieux, sortes d’Heraklès des temps modernes, héros par excellence parce que capables d’accomplir des exploits inimaginables pour tous les autres. On retrouve d’ailleurs chez ceux qui aiment et magnifient le sport les accents des historiens antiques ou modernes, ceux qui affirmaient que jamais le génie d’un Annibal n’avait aussi grand qu’au Lac Trasimène ou à Cannes en Apulie, ou que celui de Napoléon ne s’était exprimé aussi clairement qu’à Arcole, Austerlitz ou Iéna.

Pour ma part je ne citerais comme figures légendaires que Pelé, le footballeur brésilien, Ray Sugar Robinson le boxeur américain, et Fausto Coppi, le champion cycliste italien. Certes quelques autres monstres sacrés méritent aussi une place à part (Merckx, Hinault, Fangio, Senna, Blanco, Wilkinson, Marciano, Mohammed Ali, Leonard, Owens, Zatopek, Morrow, Kutz, Elliot, Carl Lewis, El Guerrouj, Bekele, Bolt, Spitz, Phelps, Di Stefano, Cruyff, Pancho Gonzales, Laver, Federer, Nadal, Michael Jordan, Tiger Woods, Loeb, etc.), mais Pelé, Robinson et Coppi avaient incontestablement une autre dimension.

Aujourd’hui je vais parler de Fausto Coppi , né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont, et décédé le 2 janvier 1960 à Tortona, victime de la malaria après un séjour en Haute-Volta (Burkina Faso aujourd’hui), en compagnie de quelques autres grands champions (Géminiani, Anquetil, Rivière, Anglade, Hassenforder), où il avait pu sacrifier à la chasse, sa grande passion. Pour mémoire je rappellerais que Coppi n’eut pas la chance de Raphaël Geminiani, qui lui aussi contracta la même maladie, mais qui, contrairement à Fausto Coppi, fut diagnostiquée très tôt et traitée à la quinine. Pour mémoire aussi, j’ai gardé l’image de la reconnaissance qu’inspirait le campionissimo à ses gregari à travers ce geste d’Ettore Milano, un de ses coéquipiers préférés, veillant jusqu’au bout son ancien leader au pied de son lit, et exécutant pour la dernière fois un ordre…qui rappelait celui qu’il avait fait tant de fois sur la route quand il lui apportait de l’eau dans le peloton. Cette fois ce n’était pas de l’eau que lui demandait le campionissimo, mais de l’air. Et en bon gregario qu’il était resté, Milano changea la bombonne d’oxygène pour la dernière fois.

Le campionissimo allait mourir quelques heures plus tard à l’âge de 40 ans, inscrivant dans la postérité un mythe naît une quinzaine d’années auparavant, qui perdure depuis cette époque, et qui sans doute perdurera longtemps encore. Ce sera d’autant plus le cas, que Fausto Coppi est mort jeune, et que les dieux lui auront évité d’affronter la vieillesse, à défaut de l’avoir protégé du déclin, un déclin accentué par ses ennuis familiaux. Cela étant, l’histoire n’a retenu de lui que ses exploits sur la route ou la piste et sa manière de s’affranchir des obscurantismes de son époque, faisant oublier la lente agonie cycliste d’un champion qui n’en finissait plus d’achever une carrière extraordinaire, la plus belle à coup sûr de l’histoire à cette époque. Et pourtant cette carrière, tellement brillante, avait été interrompue pendant plus de deux ans (1943 à 1945) en raison de la deuxième guerre mondiale à laquelle il participa comme soldat, ce qui lui valut d’être fait prisonnier et d’attraper une première fois la malaria. En outre cette période où le monde était à feu et à sang avait provoqué, évidemment, l’arrêt des plus grandes compétitions du calendrier (Tour de France, Giro, classiques, championnats du monde).

Quelle serait l’ampleur du palmarès de Coppi sans la guerre ? Personne ne peut le dire avec certitude, mais il est vraisemblable qu’il aurait remporté en plus de tout ce qu’il a gagné  plusieurs Tours d’Italie, Tours de France, Tours de Suisse, quelques grandes classiques et le championnat du monde sur route. Sans doute serait-il tout près d’Eddy Merckx au nombre de grandes courses gagnées, avec toutefois une très grande différence de concurrence. N’oublions pas que la fin des années 40 et le début des années 50 ont regorgé de très grands champions, comme Bartali, Koblet, Kubler, Magni, Bobet et Van Steenbergen, pour ne citer qu’eux. Jamais Merckx n’a eu à affronter une telle pléiade de concurrents hors norme, pas plus qu’Hinault quelques années plus tard, ce qui veut dire qu’il se situait au-dessus de ces deux fuoriclasse.

Je rappellerais à ce propos qu’il est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi avec, et j’insiste là-dessus, une concurrence infiniment plus redoutable.

Peut-être est-ce pour cela que, cinquante quatre ans plus tard, le mythe Coppi existe toujours, l’amour des fans étant nourri d’une génération à l’autre. Il est vrai que Coppi incarne un modèle absolu, tellement absolu que les coureurs actuels, y compris les plus jeunes, ne prononcent son nom qu’avec infiniment de respect. Peut-être aussi que sa mort absurde lui a donné un supplément de sacralité, et a contribué à enrichir encore un peu plus une légende où l’épopée et le tragique se côtoyaient, mais où celui que l’on appelait « le campionissimo » finissait toujours par triompher. Cela avait permis à l’ancien apprenti charcutier de Novi Ligure de découvrir les plaisirs de la vie de star, comme nous dirions aujourd’hui, sans oublier les rencontres avec les grands du monde de son époque : Orson Wells, Maurice Chevalier…et Winston Churchill, comme je l’ai découvert en lisant la Gazzetta dello Sport.

Il fut aussi à sa façon une sorte de précurseur, n’hésitant pas au début des années cinquante à afficher son amour pour Julia Occhini, appelée aussi la Dame Blanche, après avoir quitté son épouse légitime, véritable crime dans l’Italie de l’immédiate après-guerre, au point que ladite Dame Blanche fut incarcérée trois jours pour cause d’adultère sur dénonciation de son mari. Mais surtout il l’avait été par son comportement dans le métier de coureur cycliste. Il avait notamment senti l’importance du personnel médical autour de lui, de la diététique avec une alimentation équilibrée, de l’entraînement en montagne, autant de choses banales de nos jours, mais inédites à l’époque.

Enfin on ne soulignera jamais assez que c’était un homme généreux au vrai sens du terme, ce qui lui permit de recevoir l’affection et le respect de tous, à commencer par ses pairs, les autres coureurs. Et pourtant, dans ses grands jours, beaucoup l’ont maudit tellement il semblait facile là où les autres « finissaient à pied » comme on dit dans le jargon du vélo. Cela dit, sa supériorité était telle parfois que celui qui arrivait second derrière lui considérait cela comme une victoire. Ce fut notamment le cas de Maurice Diot à l’issue de Paris-Roubaix en 1950. Bref, pour moi comme pour beaucoup d’autres sportifs et amateurs de sport, Fausto Coppi a été et restera sans doute pour l’éternité « le meilleur des meilleurs », pour le cyclisme en particulier et pour le sport en général.

Michel Escatafal


A quand un Français champion du monde sur route?

DarrigadeCette semaine l’actualité du cyclisme est consacrée aux championnats du monde sur route, rendez-vous incontournable de fin de saison. Il semble d’ailleurs que cette année le plateau soit plus riche que les années précédentes, cette impression étant peut-être due au fait que nous sommes à peine sortis d’une très belle Vuelta où le suspens aura duré jusqu’au bout, en fait jusqu’à deux kilomètres du sommet de l’Angliru, terme de l’avant-dernière étape. Cela me fait dire que sur le difficile circuit de Florence, trois des grands protagonistes de ce Tour d’Espagne, l’Italien Nibali et les Espagnols Valverde et Rodriguez auront une belle chance de l’emporter. C’est d’autant plus vraisemblable que la Vuelta est certainement la meilleure préparation pour arriver affûté au championnat du monde, et l’on devrait s’en apercevoir dès aujourd’hui lors de l’épreuve contre-la-montre avec un beau  duel en perspective entre Cancellara et Martin, même si Wiggins ne cesse de gagner dans cette discipline depuis deux ans, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Cela dit je vais parler aujourd’hui d’une victoire particulièrement marquante dans un championnat du monde, d’autant qu’elle fut l’œuvre d’un Français, André Darrigade. Cette victoire eut lieu en 1959, aux Pays-Bas, très exactement à Zandvoort, lieu célèbre pour son circuit automobile où le grand Gilles Villeneuve trouva la mort. Fermons cette parenthèse douloureuse pour dire qu’André Darrigade était à ce moment une des grandes vedettes du cyclisme sur route, mais pas seulement. C’était aussi un excellent pistard, notamment un magnifique coureur de « six-jours », capable de battre dans un sprint pour une grosse prime (Six Jours de Paris 1958) un pur sprinter comme Oscar Plattner (champion du monde de vitesse en 1952). Oui, André Darrigade a bien été le plus rapide routier-sprinter que le cyclisme français ait produit, et, s’il avait persévéré sur la piste, il est vraisemblable qu’il aurait remporté un ou plusieurs titres mondiaux en vitesse. N’avait-il pas battu, lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949), le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes ?

Mais André Darrigade était aussi un coureur complet, bon rouleur, mais aussi capable de passer les bosses les plus dures, ce qui lui permit de s’imposer dans une classique comme le Tour de Lombardie (1956), et de se classer à deux reprises à la seizième place dans le Tour de France, épreuve dans laquelle il remporta 22 étapes, plus le maillot vert à deux reprises. Il allait démontrer toutes ces qualités lors de son championnat du monde victorieux sur le circuit de Zandvoort, car s’il obtint à cette occasion son plus beau succès, ce ne fut pas seulement grâce sa rapidité au sprint, mais surtout parce qu’il prit l’initiative d’une échappée longue de 220 kilomètres, qui semblait être une folie au moment où elle se déclencha.

Même s’il se savait en grande forme, malgré les séquelles d’une chute qui avait abîmé son genou gauche dans la semaine précédant le championnat, même s’il était convaincu d’être très difficile à battre au sprint, André Darrigade se disait que s’il voulait devenir enfin champion du monde (il avait déjà terminé à la troisième place en 1957 et 1958), il fallait qu’il tente sa chance de loin, car il se méfiait des autres sprinters figurant dans les équipes, belge (Van Looy, Van Steenbergen), néerlandaise (de Hann) ou espagnole (Poblet). Et il allait tenir son pari, malgré deux crevaisons inopportunes aux quinzième et seizième tour qui l’obligèrent à changer de vélo, et surtout qui désorganisèrent l’échappée amorcée au septième des vingt-huit tours. Heureusement pour Darrigade, les échappés de la première heure, au rang desquels figurait aussi l’Italien Gismondi,  reçurent le renfort de coureurs comme l’Anglais Tom Simpson, puis un peu plus tard de Noël Foré, le vainqueur de Paris-Roubaix, de l’Italien Ronchini et de son coéquipier en équipe de France, Henri Anglade, qui avait terminé à la seconde place du Tour de France quelques jours auparavant.

Tout ce joli monde s’entendant à peu près bien, l’écart entre les fugitifs et le peloton, qui était tombé à un certain moment sous la minute, se remit à augmenter, mais dans des proportions insuffisantes pour être certain que l’échappée puisse aller au bout, malgré l’énorme travail accompli par nos deux Français à l’avant…et à l’arrière par Robert Cazala et Jacques Anquetil, grand ami d’André Darrigade, qui s’employaient autant qu’ils le pouvaient à freiner le peloton des poursuivants. Un peloton dont allaient s’extraire Van Steenbergen, accompagné de son équipier belge Baens, les deux hommes étant marqués de près par Robert Cazala, ce qui incita Van Looy à lancer la chasse à son tour, sans que l’on puisse deviner à ce moment si elle était organisée contre Darrigade et ses accompagnateurs…ou contre Van Steenbergen. En tout cas cette poussée de Rik Van Looy provoqua un regroupement des poursuivants, lesquels recommençaient à se rapprocher dangereusement des échappées de la première heure, dont certains préférèrent renoncer à poursuivre leur effort. Et parmi ceux-ci, mauvaise nouvelle pour André Darrigade, il y avait Henri Anglade, lequel n’en pouvait plus de tirer des relais de plus en plus longs.

Heureusement pour Darrigade et ses accompagnateurs, la guerre des deux Rik (Van Steenbergen et Van Looy) faisait rage, les deux hommes se marquant impitoyablement, ce dont allait profiter admirablement André Darrigade. Cette guerre fratricide, comme le cyclisme en a beaucoup connu dans son histoire (Coppi-Bartali, Anquetil-Poulidor, Moser-Saronni…) permettait à l’échappée de suivre son cours malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir, y compris chez les plus forts. Cela incita un homme à tenter seul sa chance, le grand espoir français de l’époque, Gérard Saint, qui quitta le peloton des poursuivants telle une fusée, prenant très vite plus de 30 secondes au peloton, et se rapprochant à 24 secondes des leaders. A ce moment certains commençaient à penser que Gérard Saint allait être champion du monde, tellement le rouleur normand semblait à l’aise, ce qui était logique dans la mesure où avec deux coureurs français à l’avant de la course, il n’avait fait que suivre le mouvement du peloton sans jamais y participer.

A la cloche les fugitifs n’avaient plus qu’une faible avance sur Gérard Saint, et à peine une minute sur ce qui restait du peloton que l’on pressentait déjà être celui des battus, même si les échappés étaient en train de payer tous les efforts consentis depuis le début de leur aventure, rendant l’issue de ce championnat de plus en plus incertaine. C’était sans compter toutefois sur André Darrigade, lequel jetant ses dernières forces dans la bataille finit par amener l’échappée jusqu’à l’arrivée, où ce fut pour lui une formalité de l’emporter au sprint devant Gismondi, Noël Foré, Simpson et Ronchini. Pour sa part, Anquetil remportait le sprint du peloton, qui avait repris Saint, pour s’octroyer la neuvième place à 22 secondes de Darrigade, le nouveau champion du monde, un titre qu’il n’avait pas volé ! Au contraire son audace et sa foi avaient payé, à l’issue d’une course d’anthologie, qui allait rester dans les mémoires malgré un parcours peu propice aux grandes envolées, ce qui prouve que ce sont les coureurs qui font la course. Au fait, et si les Français dimanche créaient la surprise après leur superbe Tour d’Espagne…

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal


A propos de Rik Van Steenbergen, dit Rik 1er

Hier a eu lieu la vingt et unième édition du Mémorial Rik Van Steenbergen à Aartselaar remporté par le Néerlandais Kenny Van Hummel (Skil), devant l’Allemand Greipel et le Russe Galimzyanov. Bien entendu, si aujourd’hui je parle de cet évènement ce n’est pas pour évoquer uniquement une course intéressante, mais surtout pour se remémorer la carrière de Rik Van Steenbergen, sans doute un des plus grands coureurs de l’histoire du vélo. Dans mon classement basé sur les grandes courses du calendrier historique, je le situe juste devant des coureurs comme Kubler, Fignon, Lemond et Magni, et immédiatement derrière les 15 coureurs ayant le plus beau palmarès. C’est dire ! Et en plus, il faut ajouter que c’était un des meilleurs pistards que le cyclisme ait produit, étant un des très rares coureurs à avoir battu (une fois) Coppi en poursuite.

A titre personnel je me souviens très bien de lui, car il a remporté quelques uns de ses plus beaux succès à une époque où je commençais à m’intéresser au sport en général, et au vélo en particulier. Mais c’est surtout par mon père que je me suis intéressé à lui, car il admirait profondément le sprinter qu’était Rik 1er, surnommé ainsi par comparaison avec un autre immense coureur belge portant le même prénom que lui, Rik Van Looy. Van Steenbergen avait débuté dans la vie comme…rouleur de cigares, mais très tôt il allait devenir un grand champion. En effet à l’âge de 20 ans (en 1944), il était déjà triple champion de Belgique, sur route, en poursuite et en omnium. Et vingt ans après, il courait toujours et tenait encore le haut du pavé sur la piste, notamment dans « les six jours » (40 victoires), avec parmi ses équipiers des coureurs comme Severeyns, Ockers, Bugdhal, De Bruyne, Bahamontes (à Madrid), Motta, De Bakker, Faggin…et son gendre Pall Lykke, mari de sa fille aînée.

Son palmarès est bien évidemment extraordinaire (1053 victoires recensées dont 338 sur la route et 715 sur piste), avec sur la route trois titres de champion du monde (1949, 1956 et 1957), trois de champion de Belgique, mais aussi une ou plusieurs victoires dans quelques unes des plus grandes classiques,  Milan San-Remo, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, ces deux dernières à deux reprises. A cela il faut ajouter la Flèche Wallonne en 1949 et 1958. Si je mets à part la Flèche Wallonne, c’est parce qu’en 1949 il allait affronter dans la classique belge le grand Fausto Coppi lui-même, qu’il allait battre finalement, mais au prix d’une de ces polémiques qui illustrent l’histoire du cyclisme sur route. En effet, à environ 100 km de l’arrivée, le campionissimo plaça un de ces démarrage dont il avait le secret, auquel un seul coureur put répondre, l’Italo-Belge Pino Cérami. En revanche les autres coureurs, dont Rik Van Steenbergen, ne pouvaient suivre. Bien entendu, compte tenu des multiples raids solitaires victorieux de Coppi, tout le monde se disait que la course allait se terminer par la victoire du crack italien, d’autant que son compagnon d’échappée, Cérami, ne rechignait pas à la besogne pour relayer.

Or, à une dizaine de km de l’arrivée et contre toute attente, les deux fugitifs sont rejoints par trois coureurs belges, Ward Peeters, De Mulder et Van Steenbergen, les cinq hommes se disputant la victoire à Liège, là où se situait l’arrivée à l’époque. Bien évidemment  ce sprint ne pouvait échapper à Van Steenbergen, redoutable routier-sprinter, qui l’emportait devant Coppi, ce qui était normal. Ce qui l’était moins, en revanche, c’est que Van Steenbergen, Peeters et un peu plus tard De Mulder aient pu rejoindre Coppi et Cérami qui se relayaient parfaitement. Coppi n’était-il pas le meilleur rouleur du peloton ? En réalité Van Steenbergen avait sans doute bénéficié du sillage des voitures pour revenir. Coppi ne dira rien, mais il n’en pensait pas moins, sentant qu’il avait été volé d’une victoire qu’il avait méritée amplement.  Par contre les spectateurs belges exultaient, prétendant que le plus fort avait gagné…ce qui n’était certainement pas vrai.

Cela dit Rik van Steenbergen n’avait pas forcément besoin des suiveurs pour gagner une course, bien au contraire. Par exemple au championnat du monde 1957 à Waregem, quand il revint à la régulière sur un petit groupe qui s’était détaché dans la côte dite du Renard. Dans ce petit groupe figuraient De Bruyne, qui avait attaqué le premier, immédiatement suivi par Jacques Anquetil et Louison Bobet qui au début collaborèrent avec De Bruyne…avant de le laisser se débouiller seul, car De Bruyne était un redoutable sprinter. Cela permit à Van Steenbergen et Darrigade de revenir sur les échappés et de disputer le sprint, que Darrigade aurait pu remporter s’il n’avait commis l’erreur de lancer le sprint face au vent avec De Bruyne et Van Steenbergen dans sa roue. Finalement ce fut Van Steenbergen qui l’emporta devant Bobet et Darrigade, à l’issue d’un sprint d’anthologie où Van Steenbergen se dégagea juste à l’endroit et au moment où il le fallait.

Ce fut un exploit parmi tant d’autres du grand  « Rik 1er », que ce soit sur la route où sur la piste. Il remporta en effet cinq fois le Critérium de l’Europe à l’Américaine (1958 à 1961 et 1963), mais aussi le Critérium de l’Europe de l’Omnium (1960). Il faillit récidiver en 1962 (à 38 ans), puisqu’il ne fut battu que par Rudi Altig, double champion du monde de poursuite et de treize ans son cadet. Ce ne fut pas son dernier exploit, car il continua de courir à un haut niveau sur la piste jusqu’en 1966, à l’âge de quarante deux ans. En fait, d’après la légende, Rik Van Steenbergen voulait continuer sa carrière  jusqu’à ce que chacun de ses enfants puisse avoir un immeuble en héritage à Anvers. Il aura réussi dans son entreprise au-delà de toute espérance, mais chacun est convaincu que cet appât du gain l’a sans doute condamné à « courir le cachet », surtout l’hiver, ce qui l’a privé de quelques succès retentissants supplémentaires dans les classiques d’un jour, même si sur ce plan il figure parmi les tous premiers. Il décèdera à 78 ans le 15 mai 2003, rejoignant ainsi le paradis des coureurs cyclistes où l’attendaient quelques uns de ses grands rivaux de l’époque, Coppi, Bobet ou encore Fred De Bruyne.

Michel Escatafal