Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?

vitesseL’une des plus belles spécialités du cyclisme, la piste, est en train de mourir de sa belle mort. Plusieurs raisons expliquent le phénomène : j’en retiens au moins trois, à savoir la mondialisation à marche forcée, la multiplication des épreuves, et l’évolution technologique…ce qui ne veut pas dire que ce sont les seules. En tout cas, ce ne sont pas les résultats des derniers championnats du monde qui diront le contraire. En effet, le bilan de cette petite semaine des mondiaux sur piste a donné une idée des forces en présence avec 9 médailles pour la Grande-Bretagne, 8 pour l’Allemagne, 5 pour l’Australie et 3 pour la Russie et la Chine. On observera au passage l’absence quasi totale dans ce classement des médailles des grands pays à tradition cycliste marquée au cours du vingtième siècle. Le premier d’entre eux, l’Espagne, se situe au huitième rang des récompenses avec deux médailles (dont une seule en or), tandis que l’Italie se trouve au onzième rang avec une seule médaille d’or, juste devant les Pays-Bas, qui ont obtenu certes quatre médailles, mais aucun titre.

Quant à la France et la Belgique, si puissantes autrefois dans les épreuves sur piste, elles se retrouvent respectivement aux quatorzième et dix-huitième rang. Cela étant, tout le monde semble content dans le petit monde des fédérations cyclistes, malgré l’indifférence à peu-près totale dans laquelle se sont déroulés ces championnats. Les plus anciens doivent se dire que le monde du vélo a bien changé…ce qui est vrai puisque 45 pays ont participé, dont 20 ont eu au moins une breloque. La mondialisation a bien marché, mais il semble patent que la qualité des participants s’est bien diluée, surtout si on la compare avec celle que l’on connaissait à l’âge d’or du vélo. Désolé, cela fait ancien combattant, mais c’est la colère d’un passionné de vélo qui regrette infiniment de n’avoir pas vraiment connu cet âge d’or, où le niveau des participants était extrêmement élevé, et où la piste faisait partie des grandes heures du sport en hiver, dans tous les vélodromes européens et américains. Sans parler du faste des six-jours un peu partout sur ces deux continents, qui réunissaient les meilleurs pistards et les routiers également spécialistes de la piste. Partout on faisait le plein, que ce soit pour les réunions où s’affrontaient les meilleurs sprinters, les meilleurs poursuiteurs, les spécialistes de l’américaine (souvent les mêmes), ou les six-jours dans des endroits aussi divers que Milan, Bruxelles, Gand, Anvers, Zurich, Copenhague, Arrhus et Odensee (Danemark), Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Cologne, Munich, Hanovre, Paris, Madrid, Los Angeles, Buenos-Aires etc. Que reste-t-il de nos jours de ces réunions ? Rien, je dis bien rien, malgré la création d’une ridicule Coupe du Monde, qui comportait cette saison (entre le 31 octobre et le 17 janvier)…3 manches disputées à Cali, Cambridge et Hong-Kong.

Si j’ai parlé de mondialisation à marche forcée, c’est parce que nombre de gens se réjouissent de voir le vélo s’étendre sur tous les continents, ce qui est très bien. A ce propos, sur la piste la mondialisation existe depuis bien longtemps, à la fois en ce qui concerne les épreuves et les coureurs qui y participaient. Certains des plus grands pistards étaient britanniques à une époque où la Grande Bretagne était une nation très mineure dans le cyclisme, notamment Reginald Harris, champion du monde vitesse professionnel en 1951 et 1954, ou australiens, comme le poursuiteur Patterson, champion du monde de poursuite professionnel en 1952 et 1953. Et dans ces années-là, il fallait vraiment être très fort pour remporter le titre mondial, car la concurrence était infiniment plus rude que de nos jours où des inconnus s’emparent du titre. Qui connaissait Filippo Gana avant de remporter la médaille d’or de la poursuite cette année ? Personne. Certes c’est un très bon coureur (champion d’Italie). Certes cela fait plaisir de voir un Italien prendre le maillot arc-en-ciel dans une discipline majeure de la piste (voir mes articles Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1 et Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2), même si elle ne figure plus au programme des Jeux Olympiques…ce qui est scandaleux, et sans justification sérieuse.

Si j’écris cela, c’est parce que lesdits championnats du monde sur piste ont tellement multiplié les épreuves que plus personne ne s’y retrouve, d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes aux Jeux Olympiques. En outre, plus personne ne connaît les détenteurs du maillot arc-en-ciel, et si on les connaît c’est parce que dans une discipline comme l’américaine, le titre a été remporté par Cavendish et Wiggins, qui retrouvaient leurs premières amours avec la piste. Evidemment, les féminines qui détiennent les titres mondiaux sont tout aussi inconnues, ce qui n’est pas leur faute…puisqu’en dehors des championnats du monde et de la fantomatique Coupe du Monde, personne n’entend jamais parler d’elles. Mais l’Union Cycliste internationale est contente, car elle distribue au total 60 médailles, pas une de moins !!! Il y a vraiment de la quantité !!! En revanche les courbes d’audience à la télévision sont inversement proportionnelles à ce trop plein de médailles. Par ailleurs, mis à part quelques pistards britanniques et encore, quel coureur peut dire qu’il vit très bien de la piste de nos jours, alors que dans les années 1940, 1950 ou 1960, les vrais pistards gagnaient des petites fortunes? D’ailleurs, ce n’était pas pour rien si autant de routiers de renom (Van Steenbergen, Bevilacqua, Schulte, Coppi, Post, Anquetil, Rivière, Sercu, Merckx etc.) faisaient aussi de la piste, où leur talent était aussi reconnu que sur la route.

Aujourd’hui, avec l’évolution du cyclisme et du World Tour, la saison commence en janvier en Australie et en Argentine et s’achève au Japon en novembre. Très bien, mais il n’y a définitivement plus de place pour que les meilleurs coureurs participent à des réunions en hiver…qui n’existent quasiment plus. Qui pourrait citer le nom d’un seul six-jours en dehors de quelques dizaines ou centaines d’initiés de par le monde ? Et c’est là que les promoteurs de la mondialisation ont leur part de responsabilité, dans la mesure où le calendrier est très mal fait. Si l’on avait voulu essayer de développer la piste, et lui permettre de retrouver une seconde jeunesse, il fallait que les épreuves routières de l’hémisphère Sud se placent au mois d’octobre et novembre (donc au printemps dans ces pays), en faisant démarrer la saison sur route en mars, comme autrefois. Il fallait aussi que la semaine des championnats du monde devienne la quinzaine, afin que les meilleurs routiers puissent éventuellement briguer un titre. Et enfin, il n’était pas nécessaire d’avoir 10 épreuves au menu, puisque la piste ne devrait compter comme épreuve que la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes, le kilomètre, et  l’américaine. Ce serait bien suffisant, ces épreuves devant être aussi celles des Jeux Olympiques. Au moins il y aurait de la visibilité avec cette quinzaine mondiale.

Certains vont me faire remarquer que cela supprimerait les championnats espoirs ou juniors sur route, mais à cela je réponds que l’on pourrait toujours les organiser plus tôt dans la saison, ce qui ne serait pas préjudiciable car personne ne s’y intéresse…pas plus qu’on ne s’intéresse aux autres épreuves inscrites aux J.O. Le vélo a certes évolué, j’en conviens, mais à force de vouloir faire plaisir à toutes les fédérations de la terre en multipliant les disciplines, on en est arrivé à ce paradoxe que seule une victoire dans le Tour de France, et à la rigueur au Giro, à la Vuelta et à 4 ou 5 classiques, donne l’idée à quelques sponsors d’investir dans le vélo. Des sponsors qui n’investissent pas ou si peu pour la piste, ce qui explique que des champions du calibre de Baugé et Pervis (multiples champions du monde) puissent à peine survivre de leur sport, alors que s’ils étaient nés 50 ans plus tôt, ils auraient gagné beaucoup d’argent. Voilà la réalité du cyclisme d’aujourd’hui, un cyclisme gangréné par nombre d’affaires en tous genres, ou quelques traces d’anabolisant ou quelques anomalies dans le passeport biologique font perdre deux ans de leur carrière à des coureurs, alors que nombre de coureurs ayant pris de l’EPO n’ont jamais été inquiétés, sans parler de ceux qui ont couru avec des vélos électriques, puisque certains semblent dire que cela a existé bien avant la découverte d’un vélo avec un moteur dissimulé, comme ce fut le cas lors des championnats du monde de cyclo-cross en janvier dernier pour une concurrente belge.

Cela dit, et ce n’est pas fait pour nous consoler, petit à petit le vélo est moins seul à subir la traque du dopage, puisque Maria Sharapova, l’emblématique joueuse de tennis, vient d’être contrôlée positive à un produit qu’elle prend depuis dix ans, le meldonium…inscrit sur la liste des produits dopants depuis le 1er janvier, alors qu’il est utilisé depuis des années. Cela lui vaut d’être suspendue sine die, de recevoir des tombereaux d’injures chez nombre d’internautes, et même la vindicte de certaines de ses collègues (Capriati notamment qui veut qu’on lui enlève ses titres), de perdre des sponsors etc. J’ai l’impression que le tennis commence à être dans le collimateur de ceux qui veulent laver plus blanc que blanc. Comme si tous les sports n’étaient pas atteints par le dopage ! Et la créatine au fait, quand va-telle être inscrite sur la liste des produits interdits ?

Revenons au cyclisme, après avoir évoqué le vélo électrique, pour souligner que la technologie (normale a priori) a aussi contribué à tuer la piste, dans la mesure où les performances ne veulent plus rien dire. On était revenu en arrière à propos du record de l’heure après les performances ahurissantes de Moser, Obree, couché sur son vélo, d’Indurain, Rominger ou Boardman, dans les années 80 et 90, avant de retomber dans les travers de la technologie, au point d’avoir vu ce record battu 5 fois en un an (septembre 2014 et juin 2015). Certes le dernier détenteur, Wiggins, ne dépare pas au palmarès, même s’il souffre de la comparaison avec ces extraordinaires rouleurs qu’étaient Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, mais il y a quand même une gêne à voir les coureurs chevaucher des vélos de plus en plus chers et sophistiqués et atteindre des distances stupéfiantes (54.526 km). N’oublions pas qu’entre 1937 (Archambault) et 2000 (Boardman avec un vélo normal), ce record n’a augmenté que de 3.624 km, alors qu’entre 2000 et 2015 avec Wiggins, il a progressé de 5.085 km. Les temps en poursuite et en vitesse ont évidemment subi la même amélioration, même si en poursuite on s’en préoccupe moins…parce que quasiment personne ne sait que Ganna a été sacré champion du monde la semaine dernière en réalisant 4mn16s141. J’arrête là, car je pourrais écrire pendant des heures, sans que cela me console de voir ce qu’est devenu le cyclisme sur piste de nos jours, en espérant que le cyclisme sur route ne subisse pas un jour ou l’autre le même recul. Certes tant qu’il y aura le Tour de France et les quelques épreuves médiatisées, cela continuera (un peu) comme avant, mais le jour où les sponsors n’investiront plus que se passera-t-il ? Je n’ose pas y penser.

Michel Escatafal

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Pervis, prince du sprint et roi des vélodromes

pervisEt si François Pervis venait de réaliser l’exploit du nouveau siècle pour le sport français…dans une quasi indifférence chez nous? Si j’écris cela c’est parce que je suis fâché, outré et scandalisé par le fait qu’il fallait être abonné à beIN Sport pour avoir droit à des images en direct des championnats du monde sur piste à Cali. De qui se moque-t-on dans ce pays qui se dit sportif, mais qui ne l’est absolument pas? Cela dit, je persiste et je signe : François Pervis vient de marquer profondément l’histoire du sport français et du cyclisme, en remportant tous les titres de vitesse en individuel, ce qu’aucun sprinter n’avait jamais fait, y compris les plus grands depuis 1980, année à partir de laquelle on peut faire la comparaison. Cela signifie que depuis 34 ans, personne n’avait été capable d’enlever le titre mondial, sur le kilomètre, le keirin et dans la discipline reine de la piste, la vitesse.

Un exploit phénoménal dans un sport dont je rappellerais qu’il fut olympique dès l’année 1896 à Athènes, avec pour mémoire la victoire d’un Français, Masson, dans ce que l’on appelait autrefois le chrono (333.33m en 24s) et en sprint, épreuve qui se courait à l’époque sur 2000m dans un temps (4mn56s) nettement supérieur à celui de la poursuite individuelle de nos jours (les 4 km en 4mn22s582 pour le champion du monde Edmondson à Cali). A noter que Masson lors de ces J.O. avait aussi enlevé le 10km, ce qui lui faisait trois médailles d’or, mais le 10 km ne peut être considéré comme une épreuve de vitesse. En outre la concurrence n’était pas la même que celle de nos jours. Un sport aussi, qui a créé ses premiers championnats du monde sur piste en 1893 avec l’épreuve de vitesse amateur (remportée par l’Américain Zimmermann) et chez les professionnels en 1895 (dont le vainqueur fut le belge Protin).

Voilà pour la lointaine histoire, mais si je l’ai évoquée, c’est pour bien mesurer que la piste fait bien partie de l’histoire du cyclisme au même titre que la route, ce que semblent ignorer ce qui disent s’intéresser au vélo de nos jours, mais qui accordent autant, voire même plus, d’importance à une victoire dans la Drome Classic ou le Tour du Haut-Var qu’à un triomphe au championnat du monde de vitesse. Il suffit d’ailleurs de constater le peu de réactions sur l’énorme performance de François Pervis la semaine dernière avec son triplé inédit, ou celles qu’il a accomplies en fin d’année 2013 quand il a pulvérisé les records du monde du km et du 200m lors de la manche de Coupe du Monde à Aguascalientes (Mexique). Et le plus triste est que c’est le cas dans d’autres pays de vélo, comme j’ai pu le relever en lisant un article de Biciciclismo où, pour les aficionados, Pervis est seulement « un pistero ». Pourtant, un temps de 56s303c sur le kilomètre ou de 9s347 sur 200m lancé sont autant d’exploits stratosphériques que ceux de Bolt en athlétisme avec ses 9s58 sur 100m ou ses 19s19 sur 200m ! Il est vrai, comme je l’écris et le dis souvent, que nombre d’amateurs de vélo sont  davantage intéressés par une affaire présumée de dopage, que par des performances exceptionnelles sur la piste, performances qui subissent aussi leur pesant de sous-entendus suspicieux. C’est ça aussi le vélo…et c’est tellement dommage !

Au passage, je voudrais souligner que ces exploits réalisés par Pervis sont d’autant plus admirables qu’il a dû affronter énormément de difficultés, notamment financières, pour faire de la piste son métier. A ce propos, on peut noter le manque total de discernement des groupes professionnels français, dont aucun n’a voulu l’engager depuis la fin de l’année 2010, qui a vu l’équipe Cofidis mettre fin à son engagement pour la piste, pour mieux se concentrer sur la route…où elle n’a remporté aucune victoire vraiment significative. Et oui, la France, grand pays de cyclisme et de tradition de la piste, ne compte aucune équipe professionnelle de la piste, contrairement à la Grande-Bretagne avec Sky, l’Allemagne avec Ardgas ou l’Australie avec Jayco, autant de gros sponsors. A ce propos on notera que ce gros sponsoring de la Sky ne l’a pas empêché d’être aussi sur la route une des meilleures équipes, si ce n’est la meilleure avec les deux derniers vainqueurs du Tour de France, Froome et Wiggins. En revanche combien de grandes courses ont gagné les équipes professionnelles françaises ces dernières années ? Réponse : aucune, car pour moi grande course signifie les grands tours, le championnat du monde (route et c.l.m.) et les principalesclassiques du calendrier. Désolé, mais je suis élitiste, ce qui veut dire qu’une victoire d’étape au Tour de Vendée ou à celui de Langkawi ne me fait pas rêver !

Fermons la parenthèse pour revenir à Pervis, qui a attendu d’avoir 29 ans pour acquérir le statut qui est le sien dans le monde du vélo et dans son pays, la France. D’abord il a vécu dans l’ombre d’un autre très grand sprinter, Baugé, qui fut quatre fois champion du monde de vitesse. Baugé qui est sans doute plus pur sprinter que Pervis, mais qui est loin d’avoir sa panoplie de coureur de vitesse. C’est un peu la même chose pour Sireau, qui est loin d’avoir la classe et le palmarès de Baugé et Pervis, mais qui passait quand même pour être devant le triple médaillé d’or de Cali aux yeux du staff de l’Equipe de France jusqu’à cet hiver. Ensuite Pervis a dû se débrouiller seul, comme je le rappelais précédemment, ce qui l’a incité à partir au Japon à deux reprises pour participer à la saison de keirin…où il a beaucoup travaillé et appris dans des conditions très spartiates (voir article sur Koichi Nakano, décuple champion du monde de vitesse). Il garde d’ailleurs un tel souvenir de ces deux tournées japonaises, qu’il s’est écrié à sa descente du podium de keirin à Cali : « Le Japon m’a vraiment changé la vie » ! On veut bien le croire, au vu de ses résultats de fin 2013 et début 2014, comme on imagine qu’il sera (enfin) pris dans une équipe professionnelle française dans les semaines à venir, ce qui est encore le plus simple pour ladite équipe pour obtenir des résultats probants et des médailles d’or.

Néanmoins, même si la vie semble plus belle pour Pervis, elle ne l’est pas pour le cyclisme national sur piste bien que la France se soit classée au deuxième rang des médailles (4 médailles d’or et une de bronze) lors des championnats du monde qui viennent de s’achever, juste derrière l’Allemagne (4 médailles d’or et 4 d’argent), mais devant l’Australie ( 3 médailles d’or, deux d’argent et 3 de bronze) et la Grande-Bretagne (2 médailles d’or, une d’argent et deux de bronze), cette dernière nation ayant beaucoup perdu de sa superbe après ses fracassants Jeux Olympiques à Londres (8 médailles d’or et 12 au total). En effet, l’ambiance a l’air tendue chez les sprinters français, et surtout, à part Pervis qui est très autonome, ils semblent traîner un mal-être contagieux, à commencer par Baugé qui n’est que l’ombre du quadruple champion du monde que l’on a connu jusqu’en 2012. Il est le seul d’ailleurs qui aurait pu pousser Pervis dans ses retranchements s’il avait été en grande forme. D’Almeida, autre sprinter plusieurs fois médaillé sur le kilomètre aux championnats du monde, reconnaît que la réussite de Pervis est une sorte de cache-misère. Certes Baugé, Sireau et D’Almeida ont remporté la médaille de bronze en vitesse par équipes, mais le sprint français aurait considérablement régressé sans la réussite extraordinaire de Pervis…qui est l’arbre qui cache la forêt.

Il est vrai que, comme souvent dans le sport français, les décisions qui sont prises au niveau fédéral peuvent donner lieu à discussion, à commencer, nous dit-on, par la nomination d’un entraîneur néo-zélandais à la place de Florian Rousseau, ancien super crack du sprint dans les années 90-2000, qui avait démissionné avec fracas après les J.O. de Londres (2 médailles d’argent pour la piste et une seule pour le sprint). En plus, malgré la mise en route (enfin !) du Vélodrome National de Saint-Quentin en Yvelines, il y a eu la fermeture du pôle d’Hyères, qui avait permis à nombre de nos sprinters de briller par le passé (Gané, Bourgain etc.), et qui a entraîné le départ à l’étranger de Benoît Vétu qui avait succédé à Daniel Morelon à Hyères d’abord, avant de partir entraîner en Russie, notamment Dmitriev (médaille d’argent en vitesse en 2013 et médaille de bronze en 2014), et à présent en Chine. Cela dit, Pervis de son côté défend son actuel entraîneur, après avoir manifesté son désaccord avec Florian Rousseau qui ne l’avait pas sélectionné pour les J.O. de Londres où, rappelons-le une nouvelle fois, il n’y avait qu’un seul coureur engagé en vitesse…ce qui est révoltant.

Bref, beaucoup d’états d’âme chez nos sprinters, ce qui laisse à penser que les J.O. de Rio de Janeiro ne se présentent pas sous les meilleurs auspices pour nos sprinters, même si Pervis n’a peut-être pas encore atteint son niveau maximum, et même si l’on peut penser que l’échéance de Rio sera une source de motivation supplémentaire pour Baugé, Sireau et D’Almeida. En outre, aux Jeux Olympiques, il n’y a pas le kilomètre, ce qui signifie qu’avec Pervis à la place de D’Almeida nous avons de réelles chances de médaille d’or dans la vitesse par équipes, dans la mesure où les Français ont été battus à Cali de moins d’une demi-seconde par les vainqueurs néo-zélandais. Tout cela pour dire que s’il y a urgence à se mettre tous d’accord en vue des J.O., il ne faut pas encore désespérer de l’Equipe de France. Et peut-être que le bilan des Français à Rio sera meilleur qu’on ne l’imagine car, ne l’oublions pas, Pervis sera à coup sûr encore très fort dans deux ans. Et je parierais bien qu’il réalisera un exploit comparable à celui de Hoy à Pékin, en enlevant trois médailles d’or avec la vitesse, le keirin et la vitesse par équipes. D’ici là, il y aura d’autres manches de Coupe du Monde et les championnats du monde en 2015 et 2016 pour nous permettre d’espérer encore davantage. En attendant savourons une nouvelle fois le fantastique exploit de François Pervis, qui s’est assuré à jamais une place unique dans l’histoire du cyclisme en particulier et du sport en général.

Michel Escatafal


Le cyclisme, c’est aussi la piste

michel rousseauAlors que les championnats du monde de cyclisme sur piste commencent ce soir à Minsk, et que les mauvaises nouvelles s’accumulent pour la délégation française, avec les problèmes de santé d’un de nos plus sûrs espoirs de médaille, Michael D’Almeida (kilomètre), qui s’ajoutent au forfait du quadruple champion du monde de vitesse sur la piste, Baugé, je voudrais de nouveau évoquer la piste en reprenant un article que j’avais écrit précédemment retraçant en bref l’histoire des championnats du monde. Et la première réflexion qui me vient à l’esprit est que cette année les championnats du monde ont lieu en plein hiver, et non au printemps comme l’an passé, où ces championnats, déjà peu médiatisés dans de nombreux pays, subissaient la concurrence de la plupart des grandes classiques du calendrier. Ensuite, je repense à ce qui s’est passé l’été dernier aux J.O. de Londres, où les Britanniques ont écrasé la concurrence comme jamais aucun pays ne l’avait fait auparavant, avec sept titres sur les dix qui étaient attribués, ce qui situe le fossé séparant la piste britannique des autres. A commencer par la piste française qui survit surtout par ses sprinters, à travers la vitesse par équipes, le kilomètre, et la vitesse individuelle.

A propos de cette discipline, je voudrais rappeler que la France a la chance d’avoir encore aujourd’hui un des meilleurs sprinters de l’histoire, quadruple champion du monde entre 2009 et 2012, Grégory Baugé. Si je dis quadruple champion du monde, c’est parce que je considère comme nulle la suppression par l’UCI de sa troisième victoire en 2011, une décision qui ne peut que paraître loufoque aux yeux des vrais amateurs de cyclisme, pour un manquement aux obligations de localisation alors qu’il avait été autorisé à concourir. Du coup le titre était revenu à son rival battu en finale, le Britannique Jason Kenny, lequel a enfin réussi à battre notre Français en finale de l’épreuve aux Jeux Olympiques l’an passé, se vengeant de sa défaite en finale des championnats du monde 2012.

Cependant même si la supériorité britannique est aujourd’hui écrasante, depuis les débuts de l’ère open (1993), c’est la France qui est largement en tête au classement des médailles d’or (56) aux championnats du monde, devant l’Australie (46) et la Grande-Bretagne (44), nations traditionnellement fortes sur la piste déjà avant l’époque open (les Britannique Harris, Porter ou les Australiens Patterson, Nicholson, Johnsson etc.), alors que, par parenthèse, l’Italie a presque complètement disparu des palmarès après les avoir meublés dans les années cinquante et soixante (Bevilacqua, Maspes, Sacchi, Morettini, Ogna, Gaiardoni, Messina, Faggin etc.).

La tradition française en vitesse

Pour revenir à la vitesse, discipline reine des épreuves sur piste, un peu comme le 100m en athlétisme, on ne compte plus les titres remportés par les coureurs français, que ce soit chez les amateurs ou les professionnels jusqu’en 1991 ou depuis le début de l’ère open en 1993. Depuis cette date les Français ont remporté onze médailles d’or, même si les chiffres de l’UCI en comptabilisent dix puisqu’on en a retiré une à Baugé, avec tout d’abord les trois de Florian Rousseau en 1996, 1997 et 1998, puis les deux de Laurent Gané en 1999 et 2003, celle d’Arnaud Tournant en 2001 et enfin celles de Baugé en 2009, 2010, 2011 et 2012. De quoi réjouir notre entraîneur national qui n’est autre que le grand Florian Rousseau lui-même.

En outre, pour bien montrer que la filière française de vitesse fonctionne parfaitement, l’Equipe de France de vitesse par équipe a remporté onze médailles d’or (dix pour l’UCI en retirant celle de 2011 suite à l’affaire Baugé) et quatre d’argent en dix-huit éditions des championnats du monde, plus des médailles de chaque métal en quatre éditions des Jeux Olympiques depuis 2000, ce qui est tout simplement exceptionnel. Mais puisque nous sommes dans l’histoire, il faut aussi ajouter que Daniel Morelon a été le sprinter le plus titré (derrière le Japonais Nakano qui remporta dix titres consécutifs chez les professionnels entre 1977 et 1986), avec sept titres dans les années 60 et 70, plus deux titres olympiques en vitesse, tous acquis chez les amateurs qui, à l’époque, étaient meilleurs que les professionnels. D’autre part, avec Lucien Michard, deux fois titré chez les amateurs en 1923 et 1924 et quatre fois chez les professionnels entre 1927 et 1930, plus Michel Rousseau qui fut champion olympique de vitesse en 1956, puis deux fois champion du monde amateur en 1956 et 1957, mais aussi champion du monde professionnel en 1958, la France a compté dans ses rangs quelques uns des plus beaux modèles de la discipline, en plus de ceux que j’ai cités précédemment (Rousseau, Gané, Tournant et Baugé)..

Deux anecdotes qui ont marqué l’histoire des championnats du monde de vitesse

A propos de Michard, il aurait dû être champion du monde une fois de plus, car il fut privé du titre en 1931…en raison d’une erreur de jugement qui profita à son concurrent danois qui s’appelait Falk-Hansen. Cette année-là les championnats du monde sur piste étaient organisés à Copenhague, ce que les mauvaises langues n’ont pas manqué de noter, parce que toutes les photos de l’arrivée indiquaient que Michard avait gagné d’une roue. Problème, le juge, au nom bien français d’Alban Collignon, ne vit pas que Michard avait remporté la manche lui donnant le titre…parce qu’il se situait du côté du coureur extérieur, ce qui lui donna l’illusion que Falk-Hansen avait dominé Michard qui se trouvait à l’intérieur. Bien entendu il y eut réclamation de la part des Français, la presse parla de cela pendant des semaines, mais rien n’y fit et la décision du juge fut sans appel.

Parlons maintenant de Michel Rousseau, un des plus doués parmi les « aristocrates de la piste » comme on surnomme les sprinters. C’était un coureur que tout le monde trouvait sympathique, peut-être en raison de son côté « titi parisien ». Ses mensurations étaient impressionnantes pour l’époque, puisqu’il mesurait 1.73m et pesait un peu plus de 80 kg, ce qui lui donnait une impression de puissance à nul autre pareil, et lui valut d’être surnommé « le costaud de Vaugirard ». Il avait tout d’un très grand sprinter, mais il ne fit pas la carrière qu’on aurait pu attendre de lui, laissant après 1958 la vedette à l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde professionnel entre 1955 et 1964. Et pourtant, en 1958, pour sa première année chez les professionnels, Michel Rousseau jongla littéralement avec lui en demi-finale des championnats du monde, le battant sèchement en deux manches, avant de s’imposer tout aussi facilement en finale face à un autre Italien, Sacchi.

Cela dit l’histoire retiendra aussi de Rousseau et Maspes, un surplace historique en 1961, pour l’attribution du titre mondial à Zurich. En effet Rousseau, qui avait été battu par Maspes en finale du tournoi mondial de 1959, se mit dans l’idée d’imposer une séance de surplace à son adversaire, pour l’obliger à mener. Le surplace à l’époque n’était pas rare, contrairement à aujourd’hui, les sprinters préférant être derrière l’adversaire pour éviter d’être surpris au moment du lancement du sprint. Dans le cas où il y a surplace, c’est généralement celui qui a les nerfs les plus solides qui réussit à obliger son adversaire à passer en tête, et qui gagne le plus souvent. Michel Rousseau céda le premier (plus d’une demi-heure) et il fut battu, ce qui permit à Maspes de conserver son titre.

Ce fut le chant du cygne de Michel Rousseau, car jamais plus il ne fréquentera les podiums mondiaux, au grand regret de ses nombreux admirateurs. Et pourtant son extraordinaire puissance, sa vélocité naturelle, plus les leçons techniques de son mentor Louis Gérardin, ancien champion du monde de vitesse amateur en 1930, qui découvrit Pierre Trentin (champion du monde de vitesse en 1964) et Morelon, auraient dû lui valoir bien d’autres satisfactions dans les années 60. Espérons au passage que Grégory Baugé, très doué et très puissant lui aussi, incontestablement le meilleur sprinter mondial depuis cinq ans, poursuive sa carrière, comme il l’a annoncé, jusqu’aux J.O. de Rio de Janeiro en 2016. La remarque vaut aussi pour Kévin Sireau, recordman du monde du 200m (9s572), toujours à la recherche de son premier titre individuel. Cela dit, ces jeunes gens ont un exemple tout trouvé avec l’entraîneur de l’équipe de France, Florian Rousseau, qui remporta dix titres mondiaux et trois titres olympiques, sur le kilomètre, en vitesse individuelle, par équipe, et au keirin, entre 1993 et 2001.

La poursuite et le demi-fond assuraient aussi le spectacle à la belle époque de la piste

Néanmoins, par le passé, à la belle époque de la piste, dans les années 50 et 60, il y avait d’autres épreuves pour assurer le spectacle, notamment la poursuite (à partir de 1946) disputée sur une distance de cinq kilomètres, et le demi-fond couru jusqu’en 1971 sur la distance de 100 km derrière grosses motos. Chacune de ces épreuves a eu ses champions mythiques. En ce qui concerne la poursuite, quelques noms connus ou quasiment oubliés de nos jours ont marqué la discipline. Parmi ceux-ci, il faut citer le redoutable Néerlandais Schulte (champion du monde en 1948), les Italiens Bevilacqua (champion du monde en 1950 et 51) et Messina, triple champion du monde entre 1954 et 1956, année où il battit en finale un certain Jacques Anquetil après avoir battu Hugo Koblet en 1954, mais aussi Rudi Altig qui revêtit le maillot arc-en-ciel en 1960 et 1961, avant de conquérir celui de la route en 1966, exploit que réalisa aussi Francesco Moser ( champion du monde de poursuite en 1976 et sur route en 1977), ou encore notre Français Alain Bondue, qui s’octroya le titre mondial en 1981 et 1982, comme plus tard Francis Moreau (1991) et Philippe Ermenault (1997 et 1998). Mais les deux plus brillants furent incontestablement le campionissimo Fausto Coppi, champion du monde en 1947 et 1949, vainqueur de quatre-vingt quatre poursuites individuelles sur les quatre-vingt quinze qu’il disputa dans sa carrière, dont vingt et une victoires consécutives au cours de l’hiver 1947- 1948, et plus encore peut-être Roger Rivière, sans doute le plus doué de tous, invaincu dans la discipline avec trois titres mondiaux dans sa courte carrière entre 1957 et 1959, considéré par beaucoup comme le meilleur rouleur de tous les temps sur des distances allant jusqu’à 70 kilomètres.

Enfin en demi-fond, comment ne pas parler d’un Espagnol, Guillermo Timoner, qui fut un grand spécialiste des courses à l’américaine avant de devenir le roi des stayers, comme on appelait les coureurs de demi-fond. Timoner allait succéder à un autre crack de la discipline, le Belge Adolphe Verschueren, excellent routier chez les amateurs, qui remporta le titre mondial en 1952, 1953 et 1954. Timoner était ce que l’on appelle l’archétype du stayer, à la fois souple et nerveux, sachant admirablement se servir de l’abri de la moto, ce qui n’était pas sans danger en raison de la vitesse très élevée qui pouvait être atteinte (jusqu’à 100km/h). Il l’emporta à six reprises au championnat du monde entre 1955 et 1965, ce qui constitue un record, qu’il aurait pu améliorer sans une grave chute qui faillit lui coûter la vie lors des Six-Jours de Madrid en 1960, et qui l’empêcha de défendre son titre en 1961. En revanche, si sa gloire fut grande à cette époque, il se déconsidéra complètement quand il effectua son retour à la compétition en 1984, à l’occasion des championnats du monde de Barcelone, pour représenter l’Espagne dans les épreuves de demi-fond…alors qu’il était âgé de 56 ans. Cette folie lui fut d’autant plus reprochée, ainsi qu’à sa fédération, qu’il ne fit que de la figuration dans une épreuve qui avait pourtant perdu tout son prestige depuis longtemps, au point qu’elle disparut des championnats du monde en 1995.

Des épreuves disparaissent, et d’autres apparaissent, notamment les compétitions féminines

Ce ne fut pas la seule, au demeurant, à disparaître, puisque le même sort fut réservé au tandem, épreuve olympique depuis 1908, et aux championnats du monde à partir de 1966 (victoires des Français Trentin et Morelon) jusqu’en 1994 (victoire française avec Colas et Magné). En revanche d’autres épreuves apparurent comme le kilomètre à partir de 1966, où plusieurs Français s’illustrèrent en remportant le titre mondial, Pierre Trentin en 1966, puis Florian Rousseau en 1993 et 1994, sans oublier Arnaud Tournant, le recordman du monde (58s875), qui s’imposa quatre fois consécutivement entre 1998 et 2001. La poursuite olympique (4 km) fit son apparition en 1962, puis plus tard le keirin en provenance du Japon à partir de 1980, avec des victoires de Magné en 1995, 1997 et 2000, année ou Florian Rousseau fut champion olympique de la discipline, et Laurent Gané en 2003. On n’omettra pas de citer également dans ce panorama des courses inscrites au championnat du monde, des épreuves moins prestigieuses comme la course aux points, le scratch, l’omnium ou l’américaine, cette dernière épreuve n’ayant plus rien à voir avec son ancêtre le Critérium de l’Europe à l’américaine, qui réunissait quelques uns des meilleurs routiers-pistards entre 1949 et 1990 devant des foules considérables, avec comme figures de proue Schulte, Hugo Koblet, Terruzzi, Van Steenbergen, Post, Altig, Sercu et Eddy Merckx.

Enfin, pour être complet, notons que les épreuves féminines firent leur apparition en 1958 (vitesse et poursuite). La France remporta six victoires en vitesse avec Nicoloso en 1985 et Félicia Ballanger entre 1995 et 1999, cette dernière réalisant le doublé sur le 500 mètres pour les cinq premières éditions de cette nouvelle épreuve. Notre pays gagna aussi six titres en poursuite grâce à Jeannie Longo et Marion Clignet (trois chacune), lesquelles remportèrent aussi le titre dans la course aux points apparue en 1988. Enfin le keirin fut inscrit au programme à partir de 2002 (deux victoires françaises avec Clara Sanchez en 2004 et 2005), tout comme la vitesse par équipes en 2007, la poursuite par équipe depuis 2008, sans oublier le scratch en 2002 et l’omnium en 2009.

Michel Escatafal


Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2

maspesSi les poursuiteurs italiens furent très brillants à partir de 1946, les sprinters n’ont pas été en reste à la même époque, tant chez les professionnels que chez les amateurs. Je vais d’ailleurs commencer par le plus prestigieux d’entre eux, Antonio Maspes. Curieusement, il n’ jamais conquis de titre planétaire chez les amateurs, ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il passa professionnel très tôt (à peine 22 ans), et qu’il n’y avait pas eu de J.O. depuis 1952. En revanche, l’année de ses 23 ans, il s’octroya le premier de ses sept titres de champion du monde, ce qui en fit longtemps le recordman avec le Belge Scherens dans les années 30, avant que ce record ne soit battu par Nakano (10 titres), mais à une époque où le sprinter japonais était le seul grand sprinter chez les pros. En revanche Maspes dut dans sa carrière affronter une concurrence très forte pendant toute la période où il montra sa supériorité sur tous les vélodromes du monde, entre 1955 et 1964.

En fait le seul sprinter qui se situait à son niveau fut le Français Michel Rousseau, mais ce dernier n’avait pas hélas un mental à la hauteur de ses qualités physiques, ce qui explique la différence de palmarès entre les deux hommes. Et pourtant en 1958, à Paris, Maspes fut nettement battu (en deux manches sèches) par Michel Rousseau, qui ne fut jamais aussi fort que cette année-là, en demi-finale des championnats du monde. Cependant, contrairement à ce que nombre de spécialistes pensaient, cette défaite de Maspes face au prodige français, ne faisait qu’interrompre sa domination sur le sprint mondial, puisque Maspes allait remporter les quatre titres suivants, battant Michel Rousseau en demi-finale en 1959, et le battant de nouveau en 1960 après que Rousseau lui eut imposé un surplace de presque une demi-heure…qui finalement lui fut fatal.

On s’est d’ailleurs toujours demandé pourquoi Rousseau s’était engagé dans cette aventure, d’autant que Maspes était parfaitement rompu à cet exercice (32 minutes contre Derksen en 1955 et vainqueur), se privant de toute chance de s’imposer, même si dans cette manche Maspes réalisa un temps de 10s8 dans les derniers 200m, ce qui constituait le record du monde. Maspes disputa encore deux autres finales mondiales victorieuses en 1962 à Milan contre son compatriote Gaiairdoni, puis en 1964 contre l’Australien Baensch à Paris, avant de laisser son titre à Beghetto, autre Italien, en 1965 à Saint-Sébastien. Gaiardoni, Beghetto, encore et toujours des Italiens !

Mais avant de parler d’eux, commençons par évoquer dans l’ordre chronologique ceux qui ont détenu un titre mondial ou olympique après 1946, le premier d’entre eux étant Ghella, champion olympique de vitesse à Londres et champion du monde amateur en 1948 à l’âge de 18 ans. Hélas pour lui, il ne confirmera jamais ces deux performances, ne remportant rien de notable par la suite à part un titre de champion d’Italie chez les professionnels. A noter qu’à ces J.O. de Londres, le titre en tandem fut remporté par le duo composé par les Italiens Perona et Terruzzi, ce dernier devenant à la fin des années 50 un des plus grands coureurs de six-jours. Ensuite ce sera au tour d’Enzo Sacchi  de se distinguer chez les amateurs, devenant champion du monde de vitesse amateurs en 1951 et 1952, remportant aussi la médaille d’or olympique en 1952 à Helsinki. Il fera aussi une excellente carrière chez les professionnels, terminant deux fois à la deuxième place des championnats du monde professionnels en 1953 (battu par Van Vliet) et en 1958 (battu par Michel Rousseau), avant de devenir en fin de carrière un très bon coureur de six-jours.

En 1953 c’est Morettini qui s’empara du titre mondial de la vitesse amateurs. Ce pistard était extraordinairement doué, parce que c’était aussi un excellent kilométreur (il détint le record du monde amateur en 1950 en 1mn10s6dixièmes), et un remarquable poursuiteur puisqu’il fit partie de l’équipe olympique italienne (avec Messina, De Rossi et Campana), médaille d’or aux J.O. d’Helsinki en 1952. En revanche, il ne confirma jamais ces exploits chez les professionnels, pas plus d’ailleurs qu’Ogna qui détint le titre mondial en vitesse amateurs en 1955, et que Gasparella, lui aussi champion olympique de poursuite par équipes en 1956 (avec Faggin, Domenicali et Gardini), mais aussi double champion du monde amateurs de vitesse en 1958 et 1959, et médaille de bronze en vitesse aux J.O. de Rome en 1960.

Aux J.O. de Melbourne en 1956, un autre sprinter italien allait s’illustrer jusqu’en finale du tournoi, Guglielmo Pesenti. J’aurais dû dire jusqu’en demi-finale, parce qu’il n’exista pas face à notre Michel Rousseau en finale, pas plus qu’il n’exista en finale du championnat du monde amateurs en 1957 face au « costaud de Vaugirard », comme on appelait Rousseau. Curieusement, comme Morettini, Ogna et Gasparella, lui non plus ne brilla plus dès qu’il quitta les rangs amateurs. Ce ne fut pas le cas en revanche de Sante Gaiardoni, champion du monde et champion olympique de vitesse et du kilomètre à Rome en 1960, recordman du monde du km (1mn07s50 et 1mn07s18) et du 200m départ lancé (11s), et champion du monde professionnel en 1963.  Ce sprinter petit et râblé, mais aussi bon tacticien, était le prototype même de la formation à l’italienne. A ces J.O. de Rome, cette école italienne allait accumuler les triomphes puisque le titre en tandem sera remporté par Bianchetto et Beghetto. Bianchetto remportera le titre mondial chez les amateurs en 1961 et 1962, mais aussi le titre olympique en tandem en 1964 à Tokyo avec Damiano. Lui non plus ne confirmera pas chez les professionnels (entre 1965 et 1970), au contraire de Beghetto qui remportera trois titres mondiaux en 1965, 1966 et 1968.

Cela étant, à cette époque, les professionnels commençaient à être dépassés par les amateurs, comme en témoigne le fait que Morelon fut champion olympique de vitesse de vitesse en 1968, après avoir été champion du monde de vitesse en 1966 et 1967 chez les amateurs, et avant de l’être en 1969,1970, 1971 et 1973. A noter que le champion français ne défendit pas son titre en 1968, celui-ci revenant à l’Italien Borghetti, dont ce sera le plus grand exploit, et ce qui marquera la fin de la présence italienne au plus haut niveau, à part le titre professionnel en vitesse de Golinelli en 1989, en notant qu’à cette époque les meilleurs sprinters se trouvaient chez les amateurs allemands de l’Est (Hesslich, Huck, Hubner et Fiedler), et ceux de Vicino en demi-fond professionnels en 1983, 1985 et 1986, de Dotti chez les amateurs en 1985 et de Gentili en 1986 et 1987, en précisant que le demi-fond (derrière motos) a disparu des championnats du monde à partir de 1994 .

Oui, ce titre mondial amateurs en vitesse de Borghetti en 1968, et celui de Beghetto chez les professionnels la même année, avaient bel et bien marqué le chant du cygne de la piste italienne, aujourd’hui quasiment à l’arrêt. Au passage on peut se demander comment un aussi grand pays de cyclisme sur piste que l’Italie a pu dilapider ainsi son héritage, après tant d’heures de gloire. La remarque vaut aussi pour la Belgique et la Suisse.

Bonne et heureuse année chers lecteurs, en souhaitant que le sport apporte à chacun d’entre vous suffisamment de joie pour faire oublier les vicissitudes de la vie courante.

Michel Escatafal


Je veux voir revivre le cyclisme sur piste !

Etant un amoureux du cyclisme sur piste, je n’arrive pas à accepter l’état dans lequel se trouve cette discipline, plus particulièrement dans notre pays, en rappelant qu’à l’époque de l’âge d’or du cyclisme, les foules qui emplissaient les vélodromes menaçaient de faire s’écrouler ces enceintes, au point que les pistards étaient rois pendant la saison d’hiver.

Et oui, je suis nostalgique des grandes heures de la piste avec les six-jours ou les tournois de poursuite devant 20.000 spectateurs. J’étais très jeune à cette époque, puisque j’avais à peine onze ans lors des derniers Six-jours de Paris en 1958 (victoire d’Anquetil – Darrigade – Terruzzi), mais j’éprouvais la même envie de lire les résultats sur le journal que lors d’une grande étape de montagne du Tour ou du Giro. Et cette passion m’a amené, tout naturellement, à m’initier le plus tôt possible aux subtilités de la piste sur des vélodromes près de chez moi, imitant en cela mon père qui avait fait de même auparavant.

C’est cet amour, qui ne s’est jamais démenti, qui m’a poussé ce matin à écrire un commentaire sous forme de lettre à Cyclism’Actu, pour leur demander de poursuivre leurs efforts afin de sauver ce qui peut l’être du cyclisme sur piste, surtout en France, pays qui a toujours eu de grands champions (Michel Rousseau, Roger Rivière, Pierre Trentin, Daniel Morelon, Alain Bondue, Frédéric Magné, Florian Rousseau, Laurent Gané, Arnaud Tournant, Francis Moreau, Philippe Ermenault, Grégory Baugé etc)…sans avoir des infrastructures dignes d’un grand pays de cyclisme comme le nôtre.

Voilà pourquoi j’ai félicité ce site, pour avoir suivi en direct de Melbourne le déroulement des épreuves retransmises sur Eurosport, en redisant une fois encore que ce n’était pas très malin de la part de l’UCI, d’avoir placé les championnats du monde sur piste la semaine de Paris-Roubaix, alors qu’il aurait été plus simple de les organiser cette semaine.

Je les ai d’autant plus félicités que la grande majorité de leurs jeunes lecteurs ne s’intéressent pas à la piste, parce qu’hélas ils n’ont jamais eu l’occasion de s’y essayer faute de vélodrome utilisable à proximité de chez eux. En disant cela, je pense évidemment à ceux qui font ou ont fait de la compétition.

Enfin, si j’ai bien noté qu’il faut du temps pour écrire ou traiter de la piste, alors que le calendrier sur route est surchargé d’épreuves, et si je leur ai écrit que je comprenais toutes leurs bonnes raisons pour consacrer la quasi totalité de leurs articles à la route, j’en ai profité pour leur préciser que la piste ne pourra de nouveau vivre dans notre pays que si on la soutient, à commencer par la presse…ce qu’ils essaient de faire au niveau qui est le leur, même si pour moi c’est insuffisant.

Je leur ait dit aussi que si la presse se met à parler de la piste, et si celle-ci commence à intéresser les jeunes lecteurs, et bien une partie du défi de redonner du lustre à la piste sera gagné, notamment dans notre pays. Bien entendu, je sais en disant cela que je suis dans un rêve éveillé, mais l’UCI et la FFC ne réagissent qu’en termes de rapport de forces…et pour le moment celui relatif à la piste est très défavorable, surtout en France.

D’ailleurs il suffit de voir le très faible nombre de réactions de la part des visiteurs du site Cyclism’Actu, quand par hasard un de nos meilleurs pistards lance un cri de détresse, y compris quand ces coureurs appartiennent aux disciplines les plus porteuses d’espoirs mondiaux ou olympiques (vitesse, keirin, vitesse par équipes), alors que pour une simple information liée au dopage les commentaires tombent comme à Gravelotte. Il est vrai qu’en France les gens sont obsédés par le sujet du dopage, au point parfois qu’on a l’impression qu’il occulte tout le reste.

Raison de plus pour s’indigner véhémentement devant l’absence totale de réponse de la part des groupes sportifs français face à la situation de nos pistards, alors que ces groupes ne gagnent aucune épreuve importante sur la route depuis des années. Et si je dis cela, c’est parce que j’ai vu, lors des reportages sur ces championnats du monde, le nom des sponsors sur les maillots britanniques (Sky), néerlandais (Rabobank)ou australiens (Green Edge), alors que nos pauvres pistards, à part Baugé, avaient des maillots vierges de toute publicité.

Or, quand on voit les résultats à travers le décompte des médailles, on s’aperçoit que les deux grosses nations de la piste dans le monde sont l’Australie et la Grande-Bretagne. Quant à la France elle survit uniquement grâce au talent de nos techniciens et à l’abnégation de quelques personnes qui permettent à notre pays d’avoir un petit réservoir…en vitesse.

Et pendant ce temps, la piste britannique ou australienne, après avoir offert à la route ses Cavendish, Wiggins, Goss ou Gerrans, prépare l’avenir avec des rouleurs ou sprinters de grand talent comme Swift, Bobridge ou Hepburn. En revanche, nous en sommes réduits à nous extasier sur les victoires de Démare face à d’honnêtes routiers-sprinters dans des courses de second rang, en espérant qu’il confirme au plus haut niveau son potentiel, lequel serait infiniment plus grand encore…s’il faisait de la piste.

Michel Escatafal


Le 4×100 français : une longue tradition de succès

Alors que les relais français du 4x100m viennent encore une fois de se distinguer aux championnats du monde d’athlétisme à Daegu, avec la cinquième place des relayeuses (M. Soumaré, C. Distel, L. Jacques-Sébastien, V. Mang), et plus encore la médaille d’argent chez les hommes (Tinmar, Lemaitre, Lesourd, Vicaut) qui confirment le titre européen acquis l’an passé, je voudrais revenir sur deux des moments les plus magiques dans la vie de notre athlétisme national, le 1er septembre 1990, et le 30 août 2003.

Les Français ont eu de tout temps des sprinters de qualité, surtout à l’échelle européenne. Mais ils ont toujours eu depuis le début des années 60 des relais 4×100 m de très grande qualité. Il n’y a pas de secret à cela : les Français sachant qu’ils allaient moins vite que les Américains ou les Jamaïcains travaillaient beaucoup plus leurs passages de témoin. C’est la raison pour laquelle tous les relais français (masculin et féminin) collectionnent les médailles planétaires et plus encore européennes.

Alors, on imagine ce que cela donne quand on a un groupe de sprinters très rapides, ce qui sera le cas dans les années à venir pour l’équipe de France masculine, avec Christophe Lemaitre (21 ans) et Jimmy Vicaut (19 ans), tous deux finalistes sur 100m aux championnats du monde, et médaillé de bronze sur 200m pour Lemaitre. Chez les féminines nous avons aussi connu cela avec un relais composé de deux filles parmi les toutes meilleures au monde sur 100 et 200m, Christine Arron et Murielle Hurtis, plus deux bonnes spécialistes comme Patricia Girard et Sylviane Félix, qui remportèrent le titre mondial le 30 août 2003 à Paris, en battant les Américaines.

Qui ne se souvient de cette magnifique ligne opposée de Murielle Hurtis, et plus encore sans doute de l’extraordinaire ligne droite de Christine Arron, à l’époque la femme la plus rapide du monde lancée, qui avait raté sa finale individuelle (5è), mais qui avait repris deux mètres lors de la finale du relais 4x100m à la championne du monde individuelle, Torri Edwards, pour la devancer de presque un mètre à l’arrivée, et permettre à l’équipe de France de réaliser un de ses plus beaux exploits. Un exploit d’autant plus fantastique qu’il ne devait rien aux aléas du relais, comme cela arrive très souvent, les Américaines ayant été battues à la régulière.

Un autre exploit a marqué l’histoire de l’athlétisme français, le 1er septembre 1990, avec le titre européen du relais 4x100m français, complété par un record du monde qui fera date, dans la mesure où en relais ces records sont l’apanage quasi exclusif des Américains ou des Jamaïquains. Pour mémoire je rappellerais que le record mondial du 4x100m hommes a toujours été détenu par les Américains depuis 1932 jusqu’en 1967, où les Français Berger, Delecour, Piquemal et Bambuck le battirent avec un temps de 38s9/10. Cela dit, en 1958 et 1960, les Allemands avaient égalé le record détenu par les Américains depuis 1956…avec des sprinters certes très bons, mais loin du niveau de celui des Américains à l’exception du champion olympique Armin Hary. C’était la même chose pour les Français en 1967, qui n’avaient qu’un sprinteur de classe mondiale, Roger Bambuck.

Et qu’en était-il des Français en 1990 lors des championnats d’Europe à Split. Disons que la France avait de très bons sprinters avec Marie-Rose, Trouabal, Sangouma (2è du 100 m aux championnats d’Europe 1990) et Morinière. Tous valaient entre 10s15 et 10s20 au 100 mètres, et ils étaient trois en finale sur 100m aux championnats d’Europe 1990, Trouabal ayant remporté la médaille d’argent sur 200m. Bref une très bonne équipe, loin des Américains en ce qui concerne les temps pris individuellement, loin aussi en valeur individuelle par comparaison avec l’équipe féminine championne du monde 2003, mais une très bonne équipe quand même. Et elle allait le prouver en finale du 4x100m, où elle affrontait l’équipe de Grande-Bretagne emmenée par Linford Christie, champion d’Europe du 100m en 1990 et futur champion olympique à Barcelone deux ans plus tard, et par Régis le champion d’Europe du 200m.

Le grand duel devait avoir lieu le dernier jour des championnats, avec pour enjeu la suprématie européenne. Ce fut somptueux, et quand au sortir du dernier virage Trouabal, qui avait fait un excellent parcours au même titre que Sangouma dans la ligne opposée, passa le relais à Marie-Rose avec environ 1m d’avance, il était facile de deviner que c’était gagné. Marie-Rose en effet, comme prévu, ne perdit quasiment rien sur Christie et les Français l’emportèrent. Restait à regarder le temps réalisé, car on sentait qu’on était allé très vite. Verdict : 37s79, c’est-à-dire le record du monde. C’était tout bonnement un des grands exploits du sport français, et pourtant tout ne fut pas parfait au niveau des transmissions, notamment entre Morinière, premier relayeur et Sangouma.

Il n’empêche, les Français avaient battu le record du monde avec un différentiel de 3s05 entre les valeurs individuelles et le temps mis par le relais lors de ce record…à comparer à l’écart de différentiel des Américains lors de leur record du monde en 1984 qui était de moins de 2s50, celui-ci étant tombé à 2s20 quand Cason, Burrell, Mitchell et Carl Lewis reprirent leur record (37s40) aux Français en 1991, lors de la finale des championnats du monde, à peu près du même ordre que celui des Jamaïcains pour leur record du monde d’hier à 37s04. Par parenthèse cela signifie qu’un relais composé de Bolt, Powell, Blake et Carter pourrait réaliser avec un minimum de travail technique un temps de l’ordre de…35s70, ce qui donne une idée encore plus exacte du gain de temps que procurent le travail collectif et la technique de transmission du témoin. On est vraiment très loin des limites dans cette épreuve !

Fermons la parenthèse pour indiquer que les Français (dans la même composition que l’année précédente)  ne déméritèrent pas dans cette finale des championnats du monde 1991, bien au contraire, puisqu’ils glanèrent une médaille d’argent derrière les Etats-Unis. Ils finirent même assez proches des Américains (37s87 contre 37s40), pourtant infiniment plus véloces, avec de meilleurs passages de témoins qu’à Split. En revanche, à part Trouabal, les Français avaient un niveau individuel inférieur à celui qu’ils avaient à Split, ce qui augmentait encore leur différentiel qui était passé à 3s25. Comme quoi le travail paie, et globalement les relais français en ont toujours apporté la preuve. D’ailleurs avec quatre sprinters incapables de passer le cap des demi-finales ou quart de finales aux championnats du monde de 2005, le relais français (Doucouré, Pognon, De Lépine, Dovy) avait remporté la médaille d’or du 4X100 m. Cela dit, les Américains avaient été déclassés avant la finale, ce qui ramène l’exploit à sa juste proportion, même si cela en fut un d’avoir gagné.

Michel Escatafal


Morelon : docteur ès piste

Parmi les plus brillants représentants du sport français, il y en a un dont la réputation a tellement fait le tour du monde qu’il est aujourd’hui en Chine (jusqu’aux J.O. de Londres l’an prochain).  Il s’appelle Daniel Morelon, et c’est le plus titré de nos pistards, bien que notre pays manque cruellement d’infrastructures dans le domaine du cyclisme sur piste, contrairement à son pays d’adoption où, de son propre aveu, il a la chance de disposer d’installations au top niveau. On remarquera au passage que personne en Chine ne s’est préoccupé de son âge, pour encadrer les sprinteurs de ce pays (hommes et femmes), et participer à l’installation d’un Centre National de cyclisme à Pékin, alors qu’en France on lui a gentiment demandé de se retirer en 2005…parce qu’atteint par la limite d’âge. Il est vrai que chez nous, vu le peu de moyens consacrés à la piste, il n’y a pas de place pour énormément de techniciens, et aujourd’hui c’est Benoît Vêtu qui s’occupe du centre d’Hyères, alors que Florian Rousseau, multiple champion du monde et olympique, est aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France de sprint à l’INSEP.

Si je parle de Daniel Morelon, c’est parce qu’en zappant j’ai découvert il y a quelques jours un reportage de la chaîne chinoise CCTV sur notre ancien champion, ce qui prouve qu’en Chine il est quelqu’un d’important, alors qu’en France seuls les passionnés de vélo le connaissent. Et pourtant, à la fin des années 60 et dans les années 70, Morelon était une star connue et reconnue sur les vélodromes du monde entier…à défaut d’en être une en France, sauf tous les quatre ans aux Jeux Olympiques. Cela est d’autant plus surprenant aux yeux des étrangers que Daniel Morelon, né en avril 1944 à Bourg-en-Bresse, a un palmarès tout à fait énorme, puisqu’il a été sept fois champion du monde de vitesse amateurs, mais aussi double champion olympique en 1968 et 1972, sans oublier un titre olympique et un titre mondial avec son ami Trentin en tandem. Il a aussi détenu plusieurs records mondiaux, notamment celui du 200 m départ lancé sur piste couverte en 10s72/100 (novembre 1966).

Si j’ai employé le mot « amateurs », c’est parce qu’à cette époque l’élite du cyclisme sur piste, notamment en vitesse, se trouvait dans les rangs amateurs et non chez les professionnels, le titre de cette catégorie revenant à des coureurs dominés par Morelon et d’autres coureurs de l’Est européen quand ils étaient amateurs. En fait un seul coureur aurait pu l’inquiéter, peut-être, s’ils avaient concouru ensemble dans la même catégorie, le Japonais Nakano (né en 1955), qui remporta le titre chez les professionnels à dix reprises entre 1977 et 1986. Cela étant, ces deux coureurs avaient peu de chance de se rencontrer, en raison de la différence d’âge et surtout du fait que Nakano, champion de keirin dans son pays, était professionnel, donc interdit à l’époque de Jeux Olympiques. De la même façon, les meilleurs pistards des pays de l’Est européen, pourtant très forts, n’avaient pas le droit de participer à des compétitions professionnelles jusqu’en 1990. Bref, une ségrégation idiote qui nous aura empêché de savoir quel était la réelle valeur de Nakano face à Morelon (même en fin de carrière), ou à des coureurs comme les Allemands de l’Est Hesslich, Hubner, le Soviétique Kopylov ou encore le Tchèque Tkac, dont je reparlerai.

 Morelon rencontrera quand même une fois Nakano, en 1980, et subira une défaite, mais il faut préciser que Morelon faisait son retour à la compétition après avoir pris sa retraite fin 1977. En fait il avait repris une licence dans le seul but d’aider les organisateurs des championnats du monde sur piste professionnels à Besançon, dont le moins que l’on puisse est qu’ils ne suscitaient aucun engouement. Il faut savoir en effet qu’à cette époque, il n’y avait pas de championnat du monde amateurs l’année des Jeux Olympiques. Cela dit, la fin ne fut pas trop triste puisque Morelon obtint la médaille de bronze en vitesse et l’argent au keirin. Pas mal pour un retraité ! Il est vrai qu’il ne pouvait avoir que de beaux restes, tellement il a remporté de victoires entre 1964 et 1977, au point d’être considéré comme « l’artiste de l’après-guerre » par ceux qui estiment que le sprint est un art. A ce propos, Morelon peut regretter d’être né trop tard, car à l’âge d’or du cyclisme (dans les années 50), notamment lors des grandes soirées d’hiver sur les vélodromes européens ou américains, il serait très vite passé professionnel et aurait gagné beaucoup d’argent.

Essayons à présent de voir quelles furent ses plus belles victoires, en précisant que l’exercice est évidemment très difficile. SI l’on en croit Daniel Morelon lui-même, la victoire qui lui tient le plus à cœur est celle qu’il remporta aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, confirmant ainsi le titre acquis en 1968 face à l’Italien Turrini. Ce fut d’ailleurs de nouveau une finale cent pour cent occidentale, si j’ose dire, puisqu’elle l’opposait à l’Australien Nicholson qui remportera le titre chez les professionnels en 1975 et 1976, preuve que les amateurs ou considérés comme tels (en fait les amateurs des pays de l’Est vivaient essentiellement du cyclisme) étaient plus forts que les professionnels. Ce Nicholson était d’ailleurs un adversaire redoutable parce qu’il avait, avant les J.O. de Munich, obligé Morelon à courir une troisième manche à Aarhus, Los Angeles ou Odensee, pour l’emporter. Et de fait la finale fut plus serrée que ne l’indique le score de deux manches à zéro, parce que la deuxième se joua pour quelques centimètres.

Cette victoire arrivait aussi au moment où notre sprinter atteignait sa plénitude (28 ans), c’est-à-dire à une période où il était pratiquement imbattable. Non seulement il était toujours aussi rapide, ayant conservé son fameux finish, mais en plus il faisait preuve d’une science de la course tout à fait extraordinaire. Bref, il était au sommet de son art, et cet ensemble de qualités lui permettait de se maintenir au-dessus de la concurrence, pourtant très rude avec outre Nicholson, des concurrents comme le Soviétique Phakadze qui avait battu à deux reprises le record du monde du 200m lancé en plein air (10s69 et 10s61), ou encore le Norvégien Pedersen, l’Allemand Raasch, le Français Quyntin,  ou le Tchèque Anton Tkac, peut-être le plus valeureux des concurrents de Morelon.

D’ailleurs c’est Tkac qui allait causer à Daniel Morelon la plus grosse déception de sa carrière, en le privant d’une troisième médaille d’or consécutive aux J.O. de Montréal en 1976. Ce Tkac n’était pas un inconnu, puisqu’il avait remporté le titre mondial en 1974 (il sera de nouveau champion du monde en 1978), et en plus c’était un adversaire coriace. Il battra Morelon par deux manches à une, la belle montrant que Morelon commençait à accuser le poids des ans. Il remportait néanmoins une médaille d’argent qui manquait à sa collection olympique, puisqu’il avait eu une médaille de bronze lors de ses premiers J.O. à Tokyo en 1964. La boucle était bouclée pour Morelon, de la meilleure des façons, après une carrière qui aura réellement commencé en 1962, année où il disputa le challenge « Rustines » (épreuve de détection pour les jeunes) avec des boyaux de route, terminant à la deuxième place, et surtout repéré par le professeur ès piste qu’était Louis Gérardin, lui-même ancien champion du monde amateur (1930), qui allait lui apprendre énormément de choses, notamment  sur le plan technique, l’aidant à assimiler les finesses de la piste et à optimiser sa préparation pour les échéances importantes.

Cet enseignement lui servira d’autant plus, qu’en 1978 il remplacera ce même Toto Gérardin comme entraîneur national du sprint, avant de prendre la responsabilité du pole sprint d’Hyères en 1990. Dans ces fonctions il aura la joie de voir couronner des championnes comme Félicia Ballanger, multiple championne du monde et triple championne olympique (vitesse et 500m) à  Atlanta (1996) et Athènes (2000), mais aussi Nathalie Lancien, championne olympique de la course aux points (1996), et Laurent Gané champion olympique et multiple champion du monde de vitesse par équipes, double champion du monde de vitesse (1999, 2003) et champion du monde de keirin (2003). Le professeur était devenu aussi compétent que celui qui l’avait formé comme coureur et comme entraîneur. Daniel Morelon pouvait être fier du devoir accompli, car il avait rendu à la piste ce qu’elle lui avait donné. Il pouvait partir pour la Chine…en espérant qu’une ou un de ses élèves ne barre pas la route d’un titre olympique à un Français. Cela dit, personne ne lui en voudra pour autant.

Michel Escatafal