Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?

vitesseL’une des plus belles spécialités du cyclisme, la piste, est en train de mourir de sa belle mort. Plusieurs raisons expliquent le phénomène : j’en retiens au moins trois, à savoir la mondialisation à marche forcée, la multiplication des épreuves, et l’évolution technologique…ce qui ne veut pas dire que ce sont les seules. En tout cas, ce ne sont pas les résultats des derniers championnats du monde qui diront le contraire. En effet, le bilan de cette petite semaine des mondiaux sur piste a donné une idée des forces en présence avec 9 médailles pour la Grande-Bretagne, 8 pour l’Allemagne, 5 pour l’Australie et 3 pour la Russie et la Chine. On observera au passage l’absence quasi totale dans ce classement des médailles des grands pays à tradition cycliste marquée au cours du vingtième siècle. Le premier d’entre eux, l’Espagne, se situe au huitième rang des récompenses avec deux médailles (dont une seule en or), tandis que l’Italie se trouve au onzième rang avec une seule médaille d’or, juste devant les Pays-Bas, qui ont obtenu certes quatre médailles, mais aucun titre.

Quant à la France et la Belgique, si puissantes autrefois dans les épreuves sur piste, elles se retrouvent respectivement aux quatorzième et dix-huitième rang. Cela étant, tout le monde semble content dans le petit monde des fédérations cyclistes, malgré l’indifférence à peu-près totale dans laquelle se sont déroulés ces championnats. Les plus anciens doivent se dire que le monde du vélo a bien changé…ce qui est vrai puisque 45 pays ont participé, dont 20 ont eu au moins une breloque. La mondialisation a bien marché, mais il semble patent que la qualité des participants s’est bien diluée, surtout si on la compare avec celle que l’on connaissait à l’âge d’or du vélo. Désolé, cela fait ancien combattant, mais c’est la colère d’un passionné de vélo qui regrette infiniment de n’avoir pas vraiment connu cet âge d’or, où le niveau des participants était extrêmement élevé, et où la piste faisait partie des grandes heures du sport en hiver, dans tous les vélodromes européens et américains. Sans parler du faste des six-jours un peu partout sur ces deux continents, qui réunissaient les meilleurs pistards et les routiers également spécialistes de la piste. Partout on faisait le plein, que ce soit pour les réunions où s’affrontaient les meilleurs sprinters, les meilleurs poursuiteurs, les spécialistes de l’américaine (souvent les mêmes), ou les six-jours dans des endroits aussi divers que Milan, Bruxelles, Gand, Anvers, Zurich, Copenhague, Arrhus et Odensee (Danemark), Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Cologne, Munich, Hanovre, Paris, Madrid, Los Angeles, Buenos-Aires etc. Que reste-t-il de nos jours de ces réunions ? Rien, je dis bien rien, malgré la création d’une ridicule Coupe du Monde, qui comportait cette saison (entre le 31 octobre et le 17 janvier)…3 manches disputées à Cali, Cambridge et Hong-Kong.

Si j’ai parlé de mondialisation à marche forcée, c’est parce que nombre de gens se réjouissent de voir le vélo s’étendre sur tous les continents, ce qui est très bien. A ce propos, sur la piste la mondialisation existe depuis bien longtemps, à la fois en ce qui concerne les épreuves et les coureurs qui y participaient. Certains des plus grands pistards étaient britanniques à une époque où la Grande Bretagne était une nation très mineure dans le cyclisme, notamment Reginald Harris, champion du monde vitesse professionnel en 1951 et 1954, ou australiens, comme le poursuiteur Patterson, champion du monde de poursuite professionnel en 1952 et 1953. Et dans ces années-là, il fallait vraiment être très fort pour remporter le titre mondial, car la concurrence était infiniment plus rude que de nos jours où des inconnus s’emparent du titre. Qui connaissait Filippo Gana avant de remporter la médaille d’or de la poursuite cette année ? Personne. Certes c’est un très bon coureur (champion d’Italie). Certes cela fait plaisir de voir un Italien prendre le maillot arc-en-ciel dans une discipline majeure de la piste (voir mes articles Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1 et Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2), même si elle ne figure plus au programme des Jeux Olympiques…ce qui est scandaleux, et sans justification sérieuse.

Si j’écris cela, c’est parce que lesdits championnats du monde sur piste ont tellement multiplié les épreuves que plus personne ne s’y retrouve, d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes aux Jeux Olympiques. En outre, plus personne ne connaît les détenteurs du maillot arc-en-ciel, et si on les connaît c’est parce que dans une discipline comme l’américaine, le titre a été remporté par Cavendish et Wiggins, qui retrouvaient leurs premières amours avec la piste. Evidemment, les féminines qui détiennent les titres mondiaux sont tout aussi inconnues, ce qui n’est pas leur faute…puisqu’en dehors des championnats du monde et de la fantomatique Coupe du Monde, personne n’entend jamais parler d’elles. Mais l’Union Cycliste internationale est contente, car elle distribue au total 60 médailles, pas une de moins !!! Il y a vraiment de la quantité !!! En revanche les courbes d’audience à la télévision sont inversement proportionnelles à ce trop plein de médailles. Par ailleurs, mis à part quelques pistards britanniques et encore, quel coureur peut dire qu’il vit très bien de la piste de nos jours, alors que dans les années 1940, 1950 ou 1960, les vrais pistards gagnaient des petites fortunes? D’ailleurs, ce n’était pas pour rien si autant de routiers de renom (Van Steenbergen, Bevilacqua, Schulte, Coppi, Post, Anquetil, Rivière, Sercu, Merckx etc.) faisaient aussi de la piste, où leur talent était aussi reconnu que sur la route.

Aujourd’hui, avec l’évolution du cyclisme et du World Tour, la saison commence en janvier en Australie et en Argentine et s’achève au Japon en novembre. Très bien, mais il n’y a définitivement plus de place pour que les meilleurs coureurs participent à des réunions en hiver…qui n’existent quasiment plus. Qui pourrait citer le nom d’un seul six-jours en dehors de quelques dizaines ou centaines d’initiés de par le monde ? Et c’est là que les promoteurs de la mondialisation ont leur part de responsabilité, dans la mesure où le calendrier est très mal fait. Si l’on avait voulu essayer de développer la piste, et lui permettre de retrouver une seconde jeunesse, il fallait que les épreuves routières de l’hémisphère Sud se placent au mois d’octobre et novembre (donc au printemps dans ces pays), en faisant démarrer la saison sur route en mars, comme autrefois. Il fallait aussi que la semaine des championnats du monde devienne la quinzaine, afin que les meilleurs routiers puissent éventuellement briguer un titre. Et enfin, il n’était pas nécessaire d’avoir 10 épreuves au menu, puisque la piste ne devrait compter comme épreuve que la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes, le kilomètre, et  l’américaine. Ce serait bien suffisant, ces épreuves devant être aussi celles des Jeux Olympiques. Au moins il y aurait de la visibilité avec cette quinzaine mondiale.

Certains vont me faire remarquer que cela supprimerait les championnats espoirs ou juniors sur route, mais à cela je réponds que l’on pourrait toujours les organiser plus tôt dans la saison, ce qui ne serait pas préjudiciable car personne ne s’y intéresse…pas plus qu’on ne s’intéresse aux autres épreuves inscrites aux J.O. Le vélo a certes évolué, j’en conviens, mais à force de vouloir faire plaisir à toutes les fédérations de la terre en multipliant les disciplines, on en est arrivé à ce paradoxe que seule une victoire dans le Tour de France, et à la rigueur au Giro, à la Vuelta et à 4 ou 5 classiques, donne l’idée à quelques sponsors d’investir dans le vélo. Des sponsors qui n’investissent pas ou si peu pour la piste, ce qui explique que des champions du calibre de Baugé et Pervis (multiples champions du monde) puissent à peine survivre de leur sport, alors que s’ils étaient nés 50 ans plus tôt, ils auraient gagné beaucoup d’argent. Voilà la réalité du cyclisme d’aujourd’hui, un cyclisme gangréné par nombre d’affaires en tous genres, ou quelques traces d’anabolisant ou quelques anomalies dans le passeport biologique font perdre deux ans de leur carrière à des coureurs, alors que nombre de coureurs ayant pris de l’EPO n’ont jamais été inquiétés, sans parler de ceux qui ont couru avec des vélos électriques, puisque certains semblent dire que cela a existé bien avant la découverte d’un vélo avec un moteur dissimulé, comme ce fut le cas lors des championnats du monde de cyclo-cross en janvier dernier pour une concurrente belge.

Cela dit, et ce n’est pas fait pour nous consoler, petit à petit le vélo est moins seul à subir la traque du dopage, puisque Maria Sharapova, l’emblématique joueuse de tennis, vient d’être contrôlée positive à un produit qu’elle prend depuis dix ans, le meldonium…inscrit sur la liste des produits dopants depuis le 1er janvier, alors qu’il est utilisé depuis des années. Cela lui vaut d’être suspendue sine die, de recevoir des tombereaux d’injures chez nombre d’internautes, et même la vindicte de certaines de ses collègues (Capriati notamment qui veut qu’on lui enlève ses titres), de perdre des sponsors etc. J’ai l’impression que le tennis commence à être dans le collimateur de ceux qui veulent laver plus blanc que blanc. Comme si tous les sports n’étaient pas atteints par le dopage ! Et la créatine au fait, quand va-telle être inscrite sur la liste des produits interdits ?

Revenons au cyclisme, après avoir évoqué le vélo électrique, pour souligner que la technologie (normale a priori) a aussi contribué à tuer la piste, dans la mesure où les performances ne veulent plus rien dire. On était revenu en arrière à propos du record de l’heure après les performances ahurissantes de Moser, Obree, couché sur son vélo, d’Indurain, Rominger ou Boardman, dans les années 80 et 90, avant de retomber dans les travers de la technologie, au point d’avoir vu ce record battu 5 fois en un an (septembre 2014 et juin 2015). Certes le dernier détenteur, Wiggins, ne dépare pas au palmarès, même s’il souffre de la comparaison avec ces extraordinaires rouleurs qu’étaient Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, mais il y a quand même une gêne à voir les coureurs chevaucher des vélos de plus en plus chers et sophistiqués et atteindre des distances stupéfiantes (54.526 km). N’oublions pas qu’entre 1937 (Archambault) et 2000 (Boardman avec un vélo normal), ce record n’a augmenté que de 3.624 km, alors qu’entre 2000 et 2015 avec Wiggins, il a progressé de 5.085 km. Les temps en poursuite et en vitesse ont évidemment subi la même amélioration, même si en poursuite on s’en préoccupe moins…parce que quasiment personne ne sait que Ganna a été sacré champion du monde la semaine dernière en réalisant 4mn16s141. J’arrête là, car je pourrais écrire pendant des heures, sans que cela me console de voir ce qu’est devenu le cyclisme sur piste de nos jours, en espérant que le cyclisme sur route ne subisse pas un jour ou l’autre le même recul. Certes tant qu’il y aura le Tour de France et les quelques épreuves médiatisées, cela continuera (un peu) comme avant, mais le jour où les sponsors n’investiront plus que se passera-t-il ? Je n’ose pas y penser.

Michel Escatafal

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Un troisième Giro pour Contador, avant un doublé Giro-Tour inédit depuis 1998 ?

contador 3Avant de parler longuement du Giro, ce que je n’avais pas le temps de faire ces derniers jours, je voudrais d’abord souligner une victoire française qui ne va pas faire la une des journaux, à savoir celle remportée en Indycar à Détroit par un revenant de grand talent, Sébastien Bourdais. Qui se rappelle de Bourdais, pilote automobile qui aura tout simplement eu la malchance de débuter en F1 chez Toro Rosso…avec le futur quadruple champion du monde, Sebastian Vettel. Je ne vais pas développer le sujet, sauf à dire que l’Indycar offre des courses extraordinaires d’intensité, avec des renversements de situation incessants entre des pilotes disposant de voitures très proches les unes des autres. Je crois que la Formule 1 ferait bien de s’inspirer des règles de l’Indycar pour ne pas avoir des courses aussi aseptisées et inintéressantes que celles que nous offre la discipline depuis quelques années. Pas étonnant, au passage, que désormais ce soit les chaînes payantes qui retransmettent les grands prix, parce que les autres chaînes (tout public) trouvent que c’est trop cher pour le spectacle proposé, un spectacle où le public ne s’y retrouve pas.

Cela dit, il n’y a pas que la F1 qui se situe sur les chaînes payantes, puisque le cyclisme en fait partie, sauf que  nombre de grandes épreuves sont retransmises en direct sur les chaînes gratuites, et, pour ce qui concerne la France, il y a aussi beINSPORT qui se charge de retransmettre les images de la RAI, notamment le Tour d’Italie, pour un coût modique (13 euros par mois sans engagement). Et je me dis que nous avons vraiment beaucoup de chance avec cet abonnement, parce que nous avons vu un Giro remarquable, avec nombre de renversements de situation…pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.  Pour ce qui me concerne, le plaisir est d’autant plus grand que c’est Alberto Contador qui l’a emporté, ce qui le place au troisième rang du classement des vainqueurs de grands tours, derrière Merckx (11) et Hinault (10), et devant Anquetil (8), Coppi (7), Indurain (7), Bartali, Binda et Gimondi (5). Que du beau monde ! Et oui, Contador a gagné sur la route 3 Tours de France (2007, 2009 et 2010), 3 Tours d’Italie (2008, 2011 et 2015) et 3 Tours d’Espagne (2008, 2012 et 2014).

Pour bien mesurer l’exploit que constituent toutes ces victoires, il faut aussi ajouter qu’Alberto Contador n’a pas pu participer au Tour de France 2012 (vainqueur Wiggins) pour avoir été contrôlé positif avec une dose infinitésimale de clembutérol, indétectable dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, et dont tous les sportifs positifs à ce produit ont été blanchis depuis cet épisode. Un épisode d’autant plus anormal que même Pat Mac Quaid (ancien président de l’UCI) a reconnu qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants. D’autant plus anormal aussi que selon J.P. de Mondenard (ancien médecin du Tour de France, spécialisé dans les questions de dopage),  « l’éventualité d’une contamination involontaire n’est pas à exclure et apparaît beaucoup plus crédible que beaucoup l’ont laissé entendre », ajoutant ensuite que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) a peut-être subi des pressions de l’AMA (Agence mondiale antidopage) pour «sanctionner une star du peloton. Pour le symbole. Voir Contador échapper à toute sanction aurait été un nouveau camouflet pour elle et son action.» Et de conclure péremptoirement : «Le TAS a donc dû tordre les faits pour arriver à argumenter sur une « hypothèse ». Ceci n’est pas digne d’une instance de jugement internationale au plus haut niveau.» Pour clore le chapitre, il faut aussi souligner que le TAS avait retenu l’hypothèse d’un « supplément nutritif contaminé » pour les traces de clembutérol, rejetant toute intention de se doper, rejetant aussi aussi une transfusion sanguine effectuée avant le contrôle, dont certains pseudos chimistes se sont tellement gargarisés. A pleurer !

Et si j’écris cela, c’est parce que Bjarne Riis, qui avait avoué en 2007 s’être dopé durant sa victoire en 1996, est toujours sur la liste des vainqueurs du Tour, c’est aussi parce que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’ont pas privée de sa licence World Tour 2015…ce qui ne signifie pas pour autant que tous les coureurs d’Astana étaient dopés, loin de là mon idée. Bref, sans cette ridicule condamnation de Contador, il serait sans doute aujourd’hui au niveau de Bernard Hinault en ce qui concerne les victoires dans un grand tour, car j’ai du mal à imaginer Contador battu par Wiggins dans le Tour 2012, s’il n’avait couru que cette épreuve, ou par Hesjedal s’il avait choisi le Giro de cette même année. J’ajoute même que cette année-là, compte tenu de la concurrence, il aurait pu réaliser le doublé Giro-Tour…s’il avait eu le droit d’y participer, et dans ce cas il serait au niveau de Merckx. Certes ce ne sont que des spéculations, mais une chose est certaine : ce n’est pas Andy Schleck qui a gagné le Tour 2010 sur la route, et pas davantage Scarponi le Giro 2011, qu’il a terminé avec plus de 6 minutes de retard sur le Pistolero. Décidément, ceux qui dirigent le sport ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent ajouter de l’outrage aux terribles aléas de la compétition (chutes, maladies, crevaisons etc.).

Fermons cette page qui appartient au passé, tout en soulignant son importance pour les vrais amateurs de vélo, ceux qui jugent à leur juste valeur les exploits de Bartali, Coppi, Koblet, Van Looy, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Fignon, Kelly, LeMond, Indurain, Pantani, pour ne pas parler que des champions du vingtième siècle. Oui, fermons cette page pour se projeter vers l’avenir, c’est-à-dire dans le cas de Contador sur le 4 juillet, date du départ du Tour de France. Peut-il réaliser le doublé, qu’il aurait pu réaliser en 2011 sans ses chutes au début et au milieu du Tour (il a terminé à la cinquième place), qu’il aurait pu réaliser facilement en 2012, comme je l’ai écrit précédemment, à supposer que cela fût dans ses objectifs, s’il n’avait pas été interdit de course jusqu’au départ de la Vuelta (qu’il a gagnée après être resté un an sans courir) en août 2012 ? Peut-être, même si je suis persuadé que le meilleur Contador se situait précisément entre 2009 et 2012. Oh certes, il est encore très fort, comme on a pu le constater tout au long de la saison 2014, notamment lors de la Vuelta où il a battu Froome et les autres en donnant une impression de plénitude qu’on ne lui avait plus connue depuis le Giro 2011. Comme on vient de le constater, aussi, lors du Giro qu’il vient d’enlever, sans une grande équipe pour l’épauler (Chiappucci a même dit qu’il avait gagné seul !) et sans être au même sommet de forme qu’il avait au départ du Tour 2014 ou lors de la dernière semaine de la Vuelta, quelques semaines plus tard.

Néanmoins je persiste et je signe, je pense que ce sera d’autant plus dur que Contador est un peu moins fort en montagne qu’il ne le fut lors du Giro 2011 ou rien ni personne (Scarponi, Nibali, Gadret, Rodriguez…) ne semblait lui résister. Connaissant l’admiration que je porte à ce super champion, je suis d’autant plus à l’aise pour le dire. En revanche, son niveau est toujours aussi élevé contre-la-montre, comme en témoignent ses résultats à la Vuelta 2014 (quatrième du c.l.m. à 39s de Martin) et au Giro de cette année, n’étant battu que de 14s sur les 60 km entre  Trévise et Valdobbiadene, par Kyrienka, un des tous meilleurs rouleurs du peloton. Hélas pour lui, les organisateurs du Tour ont décidé (pourquoi ?) d’oublier qu’un beau c.l.m. de 50 ou 60 km est une des plus belles traditions du Tour de France. Du coup, le seul c.l.m. individuel aura lieu le premier jour et sera considéré comme un long prologue (13.8 km). En revanche, et cela n’est pas pour aider le Pistolero, il y aura, comme en 2014, plusieurs portions pavées lors de la 4e étape entre Seraing et Cambrai, au total sept secteurs répartis sur 13,3 kilomètres. Certes deux de ses trois principaux rivaux (Froome, Quintana) sont loin d’être à l’aise sur les pavés, mais Nibali peut en revanche reprendre plusieurs minutes sur ces routes. Tout cela rend le pari 2015 de Contador très indécis, en espérant surtout qu’il aura une meilleure équipe que sur le dernier Giro, où force est de reconnaître qu’il a dû se débrouiller seul chaque fois que la route s’élevait, alors que l’équipe Astana disposait de quatre ou cinq coureurs pour accompagner Aru et Landa jusqu’aux derniers hectomètres des cols au programme des étapes de montagne. Cette fois, face aux armadas Sky, Movistar et Astana, il faudra que Contador soit entouré par du « solide »…ce qui devrait être le cas avec l’apport de coureurs aussi forts que Majka en montagne ou encore Sagan, lequel peut être très utile sur les pavés.

Tout cela pour dire que l’exploit peut-être réalisé si, d’abord, la malchance épargne le Pistolero. La chance fait aussi partie de la compétition. Globalement elle a accompagné Contador dans sa carrière, mais en 2011 lors du Tour de France et plus encore lors de ce même Tour en 2014, elle l’a abandonné. Ensuite il faudra qu’il ait récupéré de ses efforts du Giro, des efforts qu’il n’imaginait pas devoir faire en aussi grand nombre. En revanche, face à ses grands rivaux (Froome, Quintana et Nibali), il aura l’avantage d’avoir une pression moindre, car sa saison est déjà réussie, alors que lesdits rivaux ont tout misé sur le Tour. Enfin, Contador a l’avantage d’être un remarquable tacticien. S’il décèle une faiblesse chez ses rivaux, ils le paieront immédiatement en minutes. N’oublions pas son attaque de Fuente Dé lors de la Vuelta 2012 à 50 km de l’arrivée, sans doute un de ses plus grands exploits. Alors, pour être honnête, je dirais qu’il peut faire ce doublé, mais cela ne tombe pas sous le sens.

Cela étant, avec cet extraordinaire champion, tout est possible. Qui se serait relevé comme il l’a fait en 2011 dans le Giro, après son problème dans le Tour 2010 ? Un Giro 2011, qui reste à mon avis son chef d’œuvre, dans lequel il a subi tous les contrôles possibles, tous négatifs, ce qui explique qu’il ait montré au public et au monde entier à l’arrivée à Milan ce dimanche le chiffre TROIS avec sa main, pour bien indiquer que dans son esprit, comme dans celui de la quasi-totalité des amateurs de vélo, il avait bien remporté ce Giro 2011 et deux victoires d’étapes. Preuve qu’il n’a  jamais eu besoin de ces traces de clembutérol, qui en aucun cas ne pouvait améliorer son rendement, pour être l’immense champion qu’il est. Qui serait revenu aussi fort qu’avant, suite à pareille vilénie subie entre 2010 et 2012 ? Si, je connais au moins deux champions qui sont revenus à leur meilleur niveau après avoir subi une longue interruption dans leur carrière : Coppi, après sa chute au Giro 1950 qui lui avait occasionné une triple fracture du bassin, et Hinault, après son opération du genou en 1983. En écrivant ces mots je réalise que Contador est en bonne compagnie, puisque Coppi c’est le Campionissimo, et Hinault est le deuxième plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Un classement où Contador se place aujourd’hui à la sixième place, derrière Merckx, Hinault, Anquetil, Coppi et Kelly, et devant Bartali, Indurain, Armstrong et Gimondi. Et cela personne ne peut le contester…à moins de ne rien connaître à l’histoire du cyclisme sur route !

Michel Escatafal


Wiggins, le F. Bracke de son époque

wiggins

Cette fois c’est fait, Wiggins va prendre sa retraite de coureur routier, mais pas celle de pistard. Est-ce une surprise ? Non, d’autant qu’il a 35 ans, un âge où un champion est en fin de carrière. Non, d’autant qu’il a obtenu en 2012 son bâton de maréchal en remportant le Tour de France, après avoir gagné le Critérium du Dauphiné en 2011 et en 2012, après s’être imposé cette même année dans Paris-Nice et le Tour de Romandie. Ensuite, comme s’il avait atteint son Graal, après avoir conquis la médaille d’or du contre-la-montre aux J.O. de Londres, il ne gagnera plus grand-chose, sauf le championnat du monde contre-la-montre l’an passé, qu’il avait préparé tout spécialement au contraire de Tod Martin, détenteur du titre les trois années précédentes. Bref, une carrière qui le situe en bonne place (53è) au niveau du palmarès sur route depuis 1946, juste derrière un autre grand retraité de 2015, Cadel Evans.

Pas mal pour un coureur qui avait certes beaucoup de classe, mais qui avait de grosses lacunes en montagne pendant très longtemps, en fait jusqu’en 2009, année où il avait perdu cinq kilos par rapport à son poids de forme antérieur. Année aussi où il décida de concentrer son activité sur la route, après avoir fait une grande carrière sur la piste, même si la piste de nos jours n’a plus la même attractivité qu’autrefois. En tout cas, il aura été quand même deux fois champion olympique de poursuite en 2004 et 2008, plus une fois dans la poursuite par équipes (2008), sans oublier ses titres mondiaux en poursuite individuelle (2003, 2007 et 2008), en poursuite par équipes avec la Grande-Bretagne (2007 et 2008), mais aussi un titre à l’américaine en 2008. Bref, un champion qui aura marqué son époque à sa façon, sur bien des points.

Pour ma part, je n’ai jamais été un grand fan de ce coureur pour plusieurs raisons. La première c’est qu’en fait il n’a réellement brillé qu’une année sur la route, en 2012. Pas de quoi l’inscrire parmi les champions légendaires. Ensuite pour certaines prises de position à l’égard du dopage, ce que je ne lui reprocherais pas s’il ne s’était attaqué à Alberto Contador, en 2011, au moment où ce dernier allait passer devant le Tribunal Arbitral du Sport. Qu’en savait-il de l’affaire Contador  et des traces infimes de clembutérol trouvées dans les urines du champion espagnol lors de l’étape de repos du Tour 2010? Pourquoi juger un coureur que les juges eux-mêmes n’arrivaient pas à juger ? Après tout Contador n’a jamais eu besoin de perdre une demi-douzaine de kilos pour être très fort en montagne ou même contre-la-montre sur les circuits très accidentés !

Passons, sauf pour dire aussi que le Tour de France qu’il a remporté en 2012 souffre quand même du fait que sa course et la tactique de l’équipe Sky l’ont outrageusement favorisé au détriment de Chris Froome. Ce dernier, ne l’oublions pas, était quand même autrement plus fort que lui en montagne, comme il l’a montré dans la montée vers Peyragude, où il a ridiculisé son leader en accélérant comme pour le mettre en difficulté, pour ensuite l’attendre ostensiblement pour bien montrer qu’il était le plus fort. Il l’était d’autant plus que dans ses grands moments, Froome en arrive même à lâcher Contador et Quintana, pourtant parmi les meilleurs grimpeurs de l’histoire du cyclisme. Cela étant, Wiggins était quand même un excellent coureur, et il a terminé sa carrière de routier et chez Sky sur une belle performance, en prenant dimanche dernier la dix-huitième place au vélodrome de Roubaix, après avoir fini neuvième l’an passé.

Que va-t-il faire à présent ? Et bien, après avoir disputé en mai le Tour du Yorkshire, il va s’attaquer au record de l’heure en juin…qu’il battra évidemment sans le moindre problème, et qu’il portera sans doute à un niveau bien supérieur aux 52.491 kilomètres de l’Australien Rohan Dennis. Normal, me direz-vous, il a le fond du routier et c’est un des plus grands poursuiteurs du nouveau siècle. En outre ce record a besoin de retrouver du lustre, et Wiggins est sans doute aujourd’hui le mieux placé pour l’amener au niveau des grands records de l’histoire, comme ceux de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Fermons la parenthèse, pour noter que Wiggins va de nouveau se consacrer à la piste en vue des J.O. de Rio de Janeiro, ce qui est la meilleure façon pour lui de conclure une très belle carrière. Une carrière qui l’aura fait roi dans son pays, la Grande-Bretagne, après être né à Gand (en Belgique) d’un père lui-même très bon pistard australien, notamment dans les courses de six-jours, qui l’abandonna très jeune (à l’âge de deux ans). Peut-être ces épreuves de la vie lui ont-elles permis de se surpasser, et de devenir une idole en Grande-Bretagne, pays où la tradition cycliste est faible comparée à celle de ses voisins continentaux.

Avant de clôturer cet article, je ne voudrais pas manquer de poser la question de savoir à qui on pourrait le comparer dans l’histoire du vélo ? Le premier nom qui vient à l’esprit est évidemment Tom Simpson, premier grand champion britannique, mais c’est bien leur seul point commun. Curieusement ils sont à peu près au même niveau en ce qui concerne le palmarès sur route, Simpson ayant remporté trois grandes classiques entre 1961 et 1965 (Tour des Flandres, Milan-San Remo, Tour de Lombardie), plus Bordeaux- Paris en 1963, Paris-Nice en 1967 et le championnat du monde sur route en 1965, deux ans avant de mourir sur les pentes du Mont-Ventoux en 1967 dans les conditions que l’on sait. En fait Simpson, malgré toute sa volonté, n’était qu’un très bon coureur de classiques, incapable de gagner un grand tour à la régulière.

Autre nom auquel je pense, le Suisse Hugo Koblet. Comme Wiggins, Koblet était un remarquable pistard, deux fois finaliste du championnat du monde de poursuite en 1951 et 1954 et champion d’Europe à l’américaine en 1953 et 1954 (le championnat du monde n’existait pas encore). Mais la comparaison s’arrête là, car si la carrière du « pédaleur de charme » fut très courte (à peine cinq ans), elle fut très riche en grands succès sur route avec notamment un Tour de France (1951) et un Giro (1950) qu’il écrasa de toute sa classe. Celle-ci était tellement éclatante, que les suiveurs de l’époque racontent que dans ses meilleurs jours Koblet était le seul coureur capable de battre le grand Fausto Coppi à la régulière contre-la-montre, et de le suivre en haute montagne. Quand on sait que Coppi est considéré comme le meilleur grimpeur que le cyclisme ait connu, on imagine le niveau de Koblet dans ses moments de grâce, autrement plus élevé que celui de Wiggins !

Alors à qui ? Certains diront à Roger Rivière, mais le fantastique rouleur français était très, très supérieur à Wiggins contre-la-montre, et intrinsèquement largement au-dessus en montagne. En outre Rivière est à coup sûr le meilleur poursuiteur de l’histoire du vélo, imbattable pendant les trois années que dura sa carrière (entre 1957 et 1960), battant avec facilité lors des championnats du monde des spécialistes de la classe de Messina et Faggin (triples champion du monde chez les professionnels après l’avoir été chez les amateurs). Une chute dans le Tour de France 1960, qui lui était promis, lui brisa sa très courte carrière, qu’il agrémenta de deux tentatives victorieuses contre le record du monde de l’heure.

Reste peut-être Ferdinand Bracke, qui aurait pu et dû s’imposer dans le Tour de France 1968, vainqueur du grand prix des Nations en 1962 (véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque), mais aussi du Tour d’Espagne en 1971, et sur la piste deux fois champion du monde de poursuite (en 1964 et 1969), et recordman du monde de l’heure à Rome en 1967. Oui, finalement c’est peut-être à lui qu’on peut comparer le champion britannique, même si sa notoriété fut moins grande à l’époque. Il est vrai que nous étions à cheval sur l’ère Anquetil et l’ère Merckx, et à côté de ces deux « monstres » on trouvait des noms comme Van Looy, Jan Janssen, Rudi Altig, Felice Gimondi , Motta, Pingeon ou Poulidor.

Michel Escatafal


Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 2)

rivière RHCette fois point de diversions et essayons de voir quelle est la réelle valeur du record du monde de l’heure que vient de battre Jens Voigt, dont la réussite réchauffe le cœur de tous ceux qui aiment le vélo, tellement ce coureur a été méritant tout au long de sa très longue carrière (professionnel de 1997 à 2014), agrémentée de quelques belles victoires comme ses cinq succès dans le Critérium International (1999, 2004,2007, 2008 et 2009). Toutefois cela ne doit pas nous faire oublier que ce monument du cyclisme qu’est le record du monde de l’heure, avait beaucoup perdu de son attractivité depuis quelques années, en grande partie par la faute de l’UCI qui ne cesse de modifier ses règlements. Résultat, après l’épisode Sosenka, c’est maintenant Jens Voigt qui figure au palmarès, ce qui est plus réjouissant que voir le coureur tchèque en successeur des Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, d’autant que cela faisait presque dix ans que ça durait (49.700km en 2005). Et Voigt n’a pas fait les choses à moitié, puisqu’il a porté ce record largement au-delà des 50 kilomètres (51.115km).

Néanmoins on ne peut pas vraiment se réjouir, comme ce fut le cas auparavant, dans la mesure où Voigt a battu le record de Sosenka sur un vélo très spécial, qui n’a rien à voir avec celui utilisé par Merckx à Mexico en 1972, ni même avec celui de Sosenka à Moscou en juillet 2005 ou encore celui de Boardman en 2000 à Manchester (49.441 km). En revanche son vélo est beaucoup plus proche de celui avec lequel Moser a battu ses deux records à Mexico (janvier 1984 avec 50.808 km et 51.151 km), avec des distances parcourues quasiment équivalentes. Certes les roues du vélo de Voigt sont identiques à l’avant et à l’arrière, le poids de la machine est légèrement supérieur (8.45 kg pour Voigt et un peu moins de 8 kg pour Moser), mais en dehors de cela la ressemblance avec celui de Moser est caractéristique…ce qui n’empêche nullement son homologation, l’UCI acceptant à présent que « le matériel utilisé en compétition doit pouvoir bénéficier des évolutions de la technologie lorsqu’on estime que cela est pertinent ». Très bien, sauf que cela interdit toute comparaison athlétique, en se demandant ce qui était pertinent à propos des performances des années 1984 à 1996 (Moser, Indurain, Rominger, Boardman), même s’il y avait de l’exagération (Obree). Dit autrement, le cyclisme qui se veut et est un sport éminemment professionnel ne cesse de se ridiculiser avec ses constants changements de règlement et de palmarès. Résultat, seuls les vrais passionnés de ce sport réussissent à se faire une idée exacte de la hiérarchie dans les compétitions et de la place de chaque coureur dans l’histoire, sachant évidemment que l’on ne peut pas négliger les évolutions de toutes sortes, à commencer par le matériel. Chacun sait bien que Merckx n’a pas utilisé lors de son record à Mexico le même vélo que Coppi en 1942, ni même que celui de Rivière en 1957 et 1958, ce dernier ne bénéficiant pas, comme Merckx, des avantages de l’altitude à Mexico.

Tout cela pour dire que l’UCI ne devrait pas trop se mêler a posteriori des records du cyclisme sur piste, ou alors légiférer assez tôt pour ne pas avoir à changer les palmarès, quelques mois ou quelques années plus tard. Ce serait le meilleur moyen pour attirer les candidats à ce record qui a fait tellement rêver…avant de ne plus intéresser personne. L’an prochain on annonce une tentative de Wiggins pour le mois de juin, et bien évidemment le coureur britannique pulvérisera ce record. Combien réalisera-t-il avec le même vélo que Voigt ? Certainement plus de 53 kilomètres dans l’heure, avant que ce record ne soit battu par Taylor Phinney, lequel le portera à plus de 54 kilomètres. Tout cela en espérant qu’on ne fasse plus la comparaison avec l’époque de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. D’ailleurs si ces champions couraient à notre époque, je suis persuadé que sur leur classe ils battraient les 55 kilomètres. A-t-on connu meilleur rouleur-poursuiteur que Coppi, à une époque où la poursuite attirait les meilleurs rouleurs ? Sans doute pas, même si Anquetil et Merckx, eux aussi excellents poursuiteurs, auraient pu soutenir la comparaison avec le Campionissimo. En fait, un seul champion aurait pu battre tout ce joli monde, Roger Rivière, lequel bénéficie de la comparaison avec Jacques Anquetil dans les contre-la-montre et en poursuite. Pour mémoire, je rappellerais que dans sa courte carrière professionnelle (moins de quatre ans), Rivière ne fut jamais battu au championnat du monde de poursuite (qu’il remporta en 1957, 1958 et 1959), tout comme il était imbattable sur moins de 60 kilomètres contre le chronomètre sur la route.

Et puisque je viens d’évoquer les champions du passé, je voudrais évoquer la manière dont se sont préparés Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx, avant d’accomplir ce qui fut considéré à l’époque comme un retentissant exploit. Coppi d’abord qui s’attaqua au record du monde de l’heure en pleine guerre (il était militaire), s’entraînant sommairement sur le Vigorelli de Milan au milieu des alertes aériennes, et sur la route quand il pouvait. Il fallait d’ailleurs avoir une sacrée foi pour s’attaquer aux 45.840 kilomètres du Français Archambaud (novembre 1937), surtout en pensant que Fiorenzo Magni venait de s’essayer à ce record et d’échouer nettement (44.440 km). Pourtant le futur ampionissimo releva le défi et se lança sur un vélo spécial pesant 7.5 kg (un kg de moins que celui d’Archambaud) et avec un développement de 7.38 m (52×15), à comparer aux 8.40 m de Voigt (55.14). Et il réussit l’exploit au prix de mille souffrances, alternant entre avance et retard sur Archambaud tout au long de la tentative, pour finir avec 31 minuscules mètres d’avance. Mais comme nous sommes dans le cyclisme et que dans ce sport rien n’est jamais simple dès qu’il y a une performance, il faudra attendre plus de quatre ans (en février1947) pour que le record de Coppi soit homologué, le dossier d’homologation ayant été déposé avec retard (plus de six mois). Un seul regret toutefois, qui fera le bonheur de Jacques Anquetil en 1956 : Coppi ne voulut jamais plus s’attaquer à son record, alors qu’en 1949, par exemple, il aurait pu le pulvériser, notamment après son second titre mondial en poursuite. Cela étant ce record tiendra quand même quatorze ans, en raison essentiellement de la légende qui s’y attachait, à savoir une extrême souffrance pour tenir la cadence pendant une heure…à comparer là aussi avec l’état de fraîcheur de Voigt après son exploit le 18 septembre dernier, même s’il a reconnu « avoir tout donné dans les vingt dernières minutes.

En tout cas cet effort ne fit pas peur à Jacques Anquetil, lequel profitant de son incorporation dans l’armée, s’attaqua au record le 29 juin 1956 dans le même Vigorelli de Milan, après s’être testé la veille pendant cinquante minutes. Profitant des conseils avisés de son directeur sportif, Paul Wiégant, qui lui établit un tableau de marche calqué sur celui de Coppi, Anquetil fit de cette tentative une sorte de contre-la-montre sur piste, partant assez vite, avant de tout donner dans le dernier quart d’heure. Cette tentative allait réussir au-delà de toute espérance, puisque le super champion normand, juché sur son vélo de 8.7 kg, avec lui aussi un développement de 7.38m (52.15), dépassa les 46 km avant le terme de l’heure fatidique. Au bout de son effort, il aura couvert la distance de 46.159 km, soit 288 m de plus que Coppi, ce qui fit dire à de nombreux observateurs que Jacques Anquetil avait battu Fausto Coppi, même si les conditions étaient quand même un peu différentes. En revanche, la comparaison fut beaucoup plus facile à faire un peu moins de 3 mois plus tard (le 19 septembre 1956) quand un autre surdoué de la route et de la piste âgé de 23 ans (un an de plus qu’Anquetil), Ercole Baldini, améliora ce record pour le porter à 46.393 km dans l’heure.

Un record du monde qui n’allait pas tenir beaucoup plus longtemps, à peine un an, sous les coups du surdoué parmi les surdoués, Roger Rivière. Ce dernier, alors âgé de 21 ans, s’était révélé chez les professionnels en battant Jacques Anquetil en finale du championnat de France de poursuite, puis en s’appropriant le titre mondial quelques semaines plus tard en dominant le Français Albert Bouvet en finale, après s’être joué de l’Italien Messina en demi-finale, le même Messina qui déténait le titre depuis 1954 et qui avait défait Anquetil en finale en 1956. Tous ces exploits sur la piste le conduisirent tout naturellement à s’attaquer au record de Baldini en septembre 1957, où dès sa première tentative, sans véritable préparation, il couvrit dans l’heure la distance de 46.923 km. Cela signifiait que le potentiel de Roger Rivière était bien supérieur à cette distance, d’autant qu’il avait approché les 47 km en ayant « fumé la pipe », selon ses dires, et surtout en ayant confondu tous ceux qui, comme Coppi, pensaient que 46.500km était un plafond qu’on ne pourrait pas dépasser. Ce même Coppi, qui avait assisté à la tentative de Rivière, reconnut très vite son erreur, admettant, comme tous les observateurs avisés du vélo, qu’en répartissant mieux son effort (Rivière avait pris un départ canon) le champion du monde de poursuite aurait accompli une performance très supérieure.

Raison de plus pour le coureur stéphanois de remettre ça un an plus tard, en ayant pour but de dépasser les 47.500 km, voire même 48 km dans l’heure. Et ces 48 km il les aurait peut-être battus le 23 septembre 1958 au Vigorelli, sans une crevaison à la quarante-huitième minute, qui l’obligea à finir sa tentative sur son vélo de secours. Toutefois, malgré cette crevaison, il porta le record du monde à 47.347 km. Cette fois Rivière avait mis tous les atouts de son côté, en ayant choisi un braquet de 53×15 (7.48m de développement) au lieu du 52.15 classique utilisé par lui-même un an auparavant et par Anquetil et Baldini. Il avait aussi décidé d’utiliser un vélo pesant 6.7 kg, avec des pneus gonflés à l’hélium, et avait recouvert son casque d’une fine pellicule de plastique pour une meilleure pénétration dans l’air. Hélas, cette crevaison…Et si j’écris cela, c’est parce que tous ceux qui venaient d’assister à cet extraordinaire exploit ont souligné sa facilité et son magnifique état de fraîcheur au terme de son heure d’effort. En fait, il venait de démythifier la souffrance inhérente à ce record.

Un record que Jacques Anquetil battra le 27 septembre 1967, à l’âge de 33 ans, en utilisant cette fois un braquet très supérieur à ceux utilisé précédemment (8.54 m). Un risque énorme, même si avec l’âge il se sentait suffisamment puissant pour le prendre…ce qui lui réussit parfaitement puisqu’après mille souffrances, il couvrit 47.493 km soit 146 mètres de plus que la marque de Roger Rivière. Un record qui, hélas, ne fut pas homologué pour cause de refus de contrôle antidopage. Il n’empêche « Maître Jacques » venait de réaliser un sacré exploit, même si en valeur absolue il n’avait pas égalé la performance de Rivière.

Et que dire d’Eddy Merckx, battant le 25 octobre 1972 le record détenu par le Danois Olé Ritter (48.653 km) depuis le 10 octobre 1968, sur la piste de Mexico inaugurée juste avant les Jeux Olympiques. Oui, que dire de l’exploit réalisé par celui qui détient le plus beau palmarès sur route de l’histoire du cyclisme, et qui compte aussi près d’une centaine de succès sur les vélodromes du monde entier. Et surtout que dire en pensant que cette année-là Merckx avait remporté Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne, puis le Giro, le Tour de France, et le Tour de Lombardie. J’imagine ce que certains adversaires du vélo diraient de nos jours sur une telle collection de grands succès en une seule saison, la suspicion devenant complètement folle en y ajoutant le record du monde de l’heure. Je vois d’avance les forumers aiguiser leurs vilénies sur les sites spécialisés ! Fermons la parenthèse pour dire que ce record devint la propriété du Cannibale, sans la moindre préparation spéciale, ou si l’on préfère sur sa seule classe. Un peu comme je l’ai écrit à propos de Coppi ou Rivière lors de sa première tentative. Mieux même, il n’avait même pas pris soin de rouler avant d’être sur la piste…pour économiser ses forces, ce qui fit dire à Jacques Anquetil qu’il aurait « certainement dépassé les 50 kilomètres » s’il s’était préparé à cet effort spécial.

Il l’aurait fait à coup sûr s’il avait surtout pris la peine de s’entraîner en altitude pendant plusieurs semaines afin de bénéficier pleinement des 2250m au-dessus du niveau de la mer. Enfin, un peu comme Rivière lors de sa première tentative, il partit trop vite et le paya à la fin. Peut-être le fait d’avoir dû patienter quatre longues journées en attendant que la météo soit favorable. Voilà pourquoi je pense que le futur recordman de l’heure, celui qui succèdera au palmarès à Jens Voigt, qu’il s’appelle Martin, Cancellara ou plus encore Wiggins, remarquable pistard et actuel champion du monde contre-la-montre, ne pourra jamais se considérer comme l’égal de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Ces coureurs étaient des fuoriclasse, des champions dégoulinant de classe pure, ce que Wiggins ou Cancellara ou Martin ne seront jamais malgré leurs grandes qualités. Cela dit, un autre coureur aurait dû et pu s’inviter à ce somptueux bal des rouleurs : Bernard Hinault. Pourquoi n’a-t-il pas tenté de devenir à son tour recordman du monde de l’heure entre 1979 et 1982, c’est-à-dire à sa plus belle époque, alors qu’il était un très bon pistard ? Avec un minimum de préparation et à Mexico, il aurait à coup sûr été le premier à franchir le mur des 50 km. Pourquoi n’a-t-il pas relevé ce défi, comme il avait su relever celui de gagner Paris-Roubaix ? Dommage, car Hinault en classe pure était bien de la lignée de Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx.

Michel Escatafal


Paris-Nice supplantée par Tirreno-Adriatico

paris-nice 69Si nous avions été quelques années en arrière, sans parler évidemment des plus belles heures du vélo, dans les années 50, 60 ou 70,  le départ de Paris-Nice ce dernier dimanche aurait marqué le premier vrai grand rendez-vous de la saison. Un rendez-vous qui nous a valu par le passé quelques batailles dignes de celles que l’on rencontrait dans le Tour de France ou le Giro. Hélas cette année ce ne sera plus du tout le cas, tellement le parcours de l’épreuve est devenu incolore, même si les organisateurs (ASO) estiment qu’il est le plus susceptible de proposer du spectacle. Pourquoi ai-je employé le mot « incolore » ? Tout simplement, parce que la Course au soleil ne comportera aucune arrivée au sommet, aucune épreuve c.l.m., ce qui est inédit depuis 1955 (année de la victoire de Jean Bobet), tout cela afin de sortir « des courses stéréotypées», pour parler comme les dirigeants d’ASO, où « chacun a sa chance sur ce type de parcours». Très bien, sauf que les fans de vélo apprécient tout particulièrement les affrontements des meilleurs dans l’ultime côte ou col d’une étape accidentée, ou dans un c.l.m. comme Paris-Nice nous en a souvent offert sur les pentes du col d’Eze.

Résultat, les aficionados sont frustrés et la participation sera très faible en ce qui concerne les stars du peloton, la plupart d’entre elles ayant choisi Tirreno-Adriatico, au parcours beaucoup plus en adéquation avec ce que l’on attend d’une grande course à étapes. Du coup, alors que la seule vraie grande vedette de Paris-Nice sera Vincenzo Nibali, nous trouverons parmi les participants à Tirreno-Adriatico, Alberto Contador, Richie Porte, Bradley Wiggins, Peter Sagan, Ivan Basso, Nairo Quintana, Domenico Pozzovivo, Jean-Christophe Peraud, Pierre Rolland, Fabian Cancellara, Robert Gesink, Bauke Mollema ou Thibaut Pinot. Et s’il n’y a pas Christopher Froome, c’est tout simplement parce que le dernier vainqueur du Tour est blessé, ce qui explique d’ailleurs dans la Course des Deux mers la présence de Richie Porte, lequel ne pourra pas renouveler sa victoire de l’an passé sur Paris-Nice.

Je comprends d’autant moins les organisateurs de Paris-Nice que la lecture de son palmarès indique que cette épreuve a toujours été extrêmement prisée par les meilleurs routiers, et qu’elle figure même parmi celles qui ont contribué à la légende du cyclisme. En fait, parmi les plus grands  coureurs de l’histoire, seuls Bartali, Coppi qui aurait dû l’emporter en 1954 (vainqueur de l’étape entre Nîmes et Vergèze), Felice Gimondi, Bernard Hinault peu enclin à consentir de très gros efforts en hiver, Laurent Fignon, Greg Lemond et Lance Armstrong qui a toujours eu des objectifs plus lointains, n’ont jamais remporté l’épreuve. Elle a aussi largement contribué à faire découvrir au grand public quelques coureurs qui, par la suite, deviendront de grands champions, par exemple Jan Janssen en 1964, Stephen Roche en 1981, Sean Kelly en 1982, Miguel Indurain en 1989 ou Alberto Contador en 2007.

En écrivant ces lignes, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer rapidement l’histoire de la course depuis ses débuts en 1933 (vainqueur le Belge Schepers). Une course qui a changé de nom plusieurs fois, s’étant appelée Paris-Côte d’Azur en 1952 (vainqueur Louison Bobet) et 1953 (vainqueur Munch), puis Paris-Nice-Rome en 1959 (victoire de Graczyk), avant de redevenir, définitivement sans doute, Paris-Nice. Bien entendu toutes les éditions de cette belle épreuve à étapes n’ont pas été le théâtre d’affrontements spectaculaires, ne serait-ce qu’en raison de la supériorité manifestée par certains coureurs véritablement au dessus du lot. Ce fut le cas notamment pendant la grande période de Sean Kelly, 7 fois vainqueur entre 1982 et 1988, ou même à l’occasion des triomphes de Laurent Jalabert entre 1995 et 1997. En revanche certaines années le suspens dura jusqu’au bout, favorisé parfois par la configuration de la course, notamment avec le final contre-la-montre, évoqué précédemment entre Nice et La Turbie, au sommet du col d’Eze. Ce fut le cas plus particulièrement en 1969, année où le podium ne fut jamais aussi prestigieux avec la victoire d’Eddy Merckx, devant Raymond Poulidor et Jacques Anquetil. Il y eut certes d’autres beaux podiums comme celui de 1984 (Kelly, Roche, Hinault) ou de 1973 (Poulidor, Zoetemelk Merckx), mais aucun n’a été chargé d’autant d’histoire.

En 1969, en effet, la course fut véritablement royale puisqu’elle mit aux prises l’incontestable maître du cyclisme de la décennie 60, Jacques Anquetil, son plus redoutable rival sur le plan national et même international, Raymond Poulidor, et celui qui allait devenir le champion au plus beau palmarès toutes époques confondues, Eddy Merckx. C’est une course d’autant plus mémorable qu’elle marquait la fin d’une époque (l’ère Anquetil) et le début d’une autre (l’ère Merckx). L’affrontement fut d’autant plus beau qu’il opposa des coureurs certes pas nécessairement au sommet de leurs possibilités, mais suffisamment compétitifs pour délivrer un verdict impitoyable.

Jacques Anquetil par exemple n’était plus tout à fait le super champion que l’on avait connu entre 1957 et 1966, mais il avait encore de très beaux restes, avec son style inimitable de rouleur patenté. Quant à Merckx son palmarès commençait à s’étoffer, avec entre autres victoires un Paris-Roubaix et un Tour d’Italie l’année précédente. Enfin Poulidor, malgré ses 33 ans, restait égal à lui-même, donc très performant surtout avec un parcours se terminant par un contre-la-montre en côte. Et il le fut effectivement, ce qui mit en transes ses milliers de supporters pour qui il était et restera pour l’éternité « Poupou ». Ces supporters étaient d’autant plus enclins à l’encourager, qu’ils avaient eu l’impression que seul un complot ourdi contre leur idole l’avait privé de la victoire en 1966, à l’issue d’un affrontement homérique avec Anquetil qui coupa définitivement la France en deux, avec d’un coté « les anquetilistes », pour la plupart des citadins, et de l’autre « les poulidoristes », que l’on assimilait à la France des terroirs, ce qui nous rappelait le duel entre Coppi et Bartali dans les années 40 en Italie, qui déborda largement le cadre du sport.

L’affrontement sur les pentes du col d’Eze entre ces trois immenses champions, nous offrit une passe d’armes exceptionnelle, chacun dans leur style. Anquetil, qui devait reprendre 45 secondes à Eddy Merckx pour le battre, attaqua cette course avec une détermination qu’on ne lui connaissait plus, dans son style toujours aussi admirable, ce qui ne l’empêchait pas d’être d’une redoutable efficacité, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher Merckx, au style plus heurté, de le rejoindre avant le sommet et lui prendre au final 2mn 17s. Cela dit, le jeune crack belge savait que son adversaire principal s’appellait Poulidor et, après avoir rejoint puis dépassé Jacques Anquetil, il continua sur sa lancée sans faiblir. Il a bien fait car Poulidor, qui au départ avait 29 s de retard, allait réaliser une performance remarquable, ne perdant que 22 s sur celui que l’on appellera un peu plus tard « le Cannibale ».

Finalement cet affrontement somptueux se terminera dans la plus pure logique, avec pour Anquetil le sentiment que sa carrière se terminait dans de bien meilleures conditions que se sont achevées celles de Louison Bobet et plus encore de Fausto Coppi. Poulidor avait démontré une fois de plus qu’il était un magnifique second, mais surtout qu’il était encore capable de pousser dans ses derniers retranchements le « fuoriclasse » belge, ce dernier n’ayant plus d’adversaires que lui-même, comme le prochain Tour de France allait le démontrer. Néanmoins, comme pour prouver qu’il ne désarmait jamais, Poulidor prendra sa revanche 3 ans plus tard (en 1972) en dominant à son tour son rival belge, avant de l’emporter de nouveau en 1973, pour le plus grand plaisir de ses fans, au demeurant chaque année plus nombreux.

Michel Escatafal


Le cyclisme, un sport où les crétins sont légion…qu’ils soient champions, pratiquants ou supporters

wigginsStybarDeux informations récentes m’ont interpellé…à propos du dopage, et pas grand-monde ne s’en est beaucoup offusqué. Il est vrai que le cyclisme est sans doute l’unique sport où ses pratiquants et ses supporters sont les seuls à passer leur temps à se flageller et à se dénigrer les uns les autres. Par exemple, je n’ai guère entendu d’indignation à propos de la convocation par le Comité Olympique national italien de Paolo Savoldelli, double vainqueur du Giro, pour « violation des règles antidopage »…pendant la période 2005-2006 (il courrait à l’époque avec Armstrong). Oui, j’ai bien dit la période 2005-2006, c’est-à-dire il y a huit à neuf ans. On croit rêver, d’autant qu’en 2005 il a gagné le Tour d’Italie, ce qui signifie vraisemblablement qu’il va perdre ce Giro, ce qui ne fera qu’un changement de plus dans le palmarès de l’épreuve. C’est Simoni qui va être content ! Enfin, le sera-t-il réellement ? Pour ma part j’en doute, car tout cela ne fait pas très sérieux. Et puis, va-t-on rayer d’un trait de plume Coppi et Anquetil des palmarès, alors qu’ils ont avoué l’un et l’autre s’être dopés pendant leur carrière ? Tout cela relève vraiment du délire !

Mais plus délirant encore,  si c’est possible, voilà qu’un récent vainqueur du Tour de France, Bradley Wiggins, affirme (sans rire) qu’on peut compter sur les doigts d’une seule main les coureurs qui ont remporté le Tour de France « de manière propre ». Evidemment il s’inclut dans ce « petit club », ce qui signifie que pour lui il y a au moins 53 coureurs sur les 58 ayant remporté le Tour de France, à l’avoir gagné en se dopant. Chapeau l’artiste ! Pour ma part j’aimerais quand même que Wiggins nous donne la définition du coureur « propre »…ce qu’il ne fait pas, sauf à préciser qu’il n’a « aucune casserole ou squelette dans un placard ». Très bien, mais pour moi cela est insuffisant, car nombre de coureurs sont passés à travers tous les contrôles sans jamais se faire prendre, avant d’avouer plus tard qu’ils s’étaient dopés. Au fait, Bjarne Riis s’était-il fait prendre aux contrôles antidopage, avant de reconnaître des années plus tard avoir ingéré des produits interdits de 1993 à 1998? Certes, certains avaient des suspicions à son propos, mais tous ses contrôles avaient été négatifs…comme un certain Armstrong, comme Virenque et tant d’autres.

D’ailleurs Wiggins lui-même, n’avait-il pas subi les doutes de nombreux suiveurs quand, après avoir terminé 134è du Giro 2008 et 71è de ce même Giro en 2009, il avait obtenu la 4è place au classement général du Tour de France cette même année 2009, derrière Contador, Andy Schleck et Armstrong, qui ne le précédait que de 37 secondes, devançant un autre grand spécialiste des courses à étapes, Franck Schleck, de 3 secondes.  Ces doutes n’avaient d’ailleurs fait que s’amplifier l’année suivante, quand, lors du Giro 2010, il arriva avec 25 minutes de retard au Zoncolan, montrant par là qu’il ne supportait guère la haute montagne, ce qui sera confirmé dans le Tour de France quelques semaines plus tard, perdant presque 5 minutes sur Contador et Schleck dans l’étape où se trouvait le redoutable col de la Madeleine. En revanche, lors de sa victoire dans le Tour 2012, année où il gagna tous les contre-la-montre auxquels il participa alors que jusque-là il n’en remportait aucun, Nibali ne put rien contre lui en montagne, malgré plusieurs attaques tranchantes dans les cols, terminant même derrière Wiggins lors de l’arrivée à Peyragudes. Et pourtant Nibali n’est pas n’importe qui, puisqu’il a remporté en 2010 une Vuelta très montagneuse et en 2013 le Giro en écrabouillant tous ses adversaires en montagne. Allez, j’arrête là, car tout cela est réellement affligeant. Pour ma part, je considère que Wiggins a gagné le Tour de France 2012 en étant « propre », comme Froome l’était en 2013, puisque leurs contrôles étaient négatifs, comme Contador l’était en 2010, puisque personne n’a pu prouver qu’il s’était réellement dopé cette année-là.

Au fait, je viens de m’apercevoir que j’avais écrit une page entière sur ces balivernes, alors que ce n’était pas le sujet que j’avais choisi d’aborder aujourd’hui, à savoir le cyclocross et son évolution. Ce sera pour une autre fois, même si je tiens d’ores et déjà à souligner combien les amateurs de vélo savent se comporter comme des crétins. Pour preuve, la manière scandaleuse dont a été accueillie la victoire du Tchèque Stybar au championnat du monde de cyclo-cross, qui a eu lieu la semaine dernière à Hoogerheide (Pays-Bas). A ce propos, et c’est autrement plus rafraîchissant que les déclarations de Wiggins, la vedette de la discipline, le Belge Sven Nys (second), a avoué avoir été très choqué par les huées des spectateurs présents sur la course à l’encontre d’un coureur, dont le principal défaut est d’être d’abord un routier. Comme si c’était le premier champion du monde de cyclocross à être à la fois routier et remarquable spécialistes des sous-bois.

Pour mémoire, je rappellerais que Jean Robic (vainqueur du Tour de France 1947), l’Allemand Rolf Wolfsholl (vainqueur de la Vuelta 1965 devant Poulidor), le Belge Roger De Vlaeminck (victorieux de 13 classiques et d’un Tour de Suisse dans les années 70), le Suisse Pascal Richard (champion olympique en 1996 et vainqueur d’un Tour de Lombardie et de Liège-Bastogne-Liège),  le Néerlandais Adrie Van der Poel (vainqueur d’un Tour des Flandres, de Liège-Bastogne-Liège et de l’Amstel Gold Race dans les années 1980 et 1990), ont été de grands champions sur la route. Ils ont d’ailleurs un palmarès autrement plus conséquent que celui de Stybar sur la route, le Tchèque n’ayant que l’Eneco Tour comme victoire relativement significative, alors qu’il a été à trois reprises (2010, 2011, 2014) champion du monde de cyclo-cross. Et je suis persuadé que parmi les imbéciles qui ont sifflé Stybar aux Pays-Bas, il y en avait beaucoup qui avaient applaudi, en 1996, la victoire de leur compatriote Van der Poel. Comprenne qui pourra…à supposer que l’on puisse comprendre le comportement des champions, des pratiquants ou des supporters du vélo !

Michel Escatafal


Pourquoi Armstrong est-il traité différemment des autres sportifs ?

armstrongSi l’on en croit l’Institut du Sport Allemand, l’histoire du dopage en Allemagne est très riche, et pas seulement qu’à l’Est. En fait le dopage a sévi depuis toujours, un peu partout dans le sport outre-Rhin…et ailleurs. J’ai déjà évoqué la finale de la Coupe du Monde 1954 sur ce site (Cruel pour l’équipe de Hongrie 1954 : le miracle de Berne n’en était sans doute pas un!),  mais j’aurais pu aussi parler de nombreuses victoires qui sont dues au dopage, en supposant toutefois que les autres n’étaient pas dopés. Et oui le dopage dans le sport a toujours existé, et j’ai bien peur qu’il en soit encore ainsi bien longtemps, au point qu’on se demande quelle est la vraie hiérarchie dans certains sports…surtout de nos jours. Pourquoi j’ajoute cette phrase ? Tout simplement parce que, pendant longtemps, tout le monde était à peu près à égalité, notamment dans le cyclisme, pour ne parler que de ce sport.

C’était l’époque des amphétamines, pratiques héritées de la deuxième guerre mondiale, qui étaient tellement « naturelles » que personne n’y prêtait attention. Personne ne s’est jamais préoccupé de savoir comment Koblet avait pu résister pendant 140 km à un peloton lancé à ses trousses, entre Brive et Agen dans le Tour de France 1951. Simplement, tout le monde avait découvert ce jour-là que le magnifique coureur suisse était un surdoué, peut-être le cycliste le plus doué de sa génération avec Fausto Coppi, seul coureur qui ait pu se mesurer à lui au sommet de ses capacités. Personne non plus ne s’est demandé ce qu’avait bien pu prendre Jacques Anquetil quand il réalisa son fameux doublé Dauphiné-Bordeaux-Paris en 1965, s’embarquant dans un avion le soir de sa victoire dans le Dauphiné pour prendre le départ à minuit de Bordeaux-Paris, et finir par l’emporter à l’issue des 630 km de course malgré la fatigue et le manque de sommeil. Et pourquoi se le serait-on demandé puisque tout le monde (ou presque)  avait recours aux amphétamines ?

A l’époque, dans les années 50 ou 60 notamment, se « faire une fléchette » était une pratique tellement courante que c’était la première explication des coureurs en voyant l’un d’entre eux « marcher » à un niveau anormal. Cela permettait à ce coureur d’en « mettre un coup sur la meule », donc d’augmenter d’un coup son effort et d’éliminer nombre d’adversaires. Et de fait, une fois ce travail achevé, cet attaquant pouvait « emmener la bracasse », c’est-à-dire adopter un développement très important et mettre à la torture ses accompagnateurs. Voilà ce qu’on disait dans et autour du peloton…et on le disait tout aussi normalement que j’écris ici sur ce site. Bref, le dopage faisait partie de la course, ce que les coureurs, y compris les plus grands, avouaient bien volontiers, se faisant même une gloire de savoir apprivoiser mieux que d’autres cet élément de la course.

Et puis, suite à la mort de Tom Simpson sur les pentes du Ventoux dans le Tour de France 1967, tout le monde a fait semblant de découvrir le phénomène du dopage…après que l’on ait pu voir à la télévision ce que l’on pourrait appeler « la mort en direct ». Du coup on décida de faire des contrôles dans le vélo, mais aussi peu à peu dans les autres sports, afin d’éradiquer ce que l’on appelait « le fléau du dopage ». Attention, loin de moi l’idée de ne pas considérer le dopage comme un fléau, mais force est de constater que, malgré des milliers et des milliers de contrôles, jamais on n’a autant suspecté les sportifs que de nos jours. Jamais aussi le dopage n’a paru aussi dangereux pour la santé de ceux qui y ont recours, car maintenant « on envoie du lourd » pour parler comme dans le jargon sportif.

Fini le temps des amphétamines, finie l’éphédrine présente aussi dans d’autres sports comme le football, finies aussi sans doute les œstrogènes, la testostérone, et bientôt l’EPO sous toutes ses formes, parce que ces produits dopants sont à présent détectables. Qui aujourd’hui se fait prendre à ces types de produits ? Quasiment personne parmi les grands champions, sauf si certains de ces produits se trouvent dans les compléments alimentaires ou dans les aliments que nous consommons. C’est d’ailleurs de cette manière qu’Alberto Contador a été reconnu « positif » lors d’un contrôle dans le Tour de France 2010, sans que l’on sache exactement d’où provenaient ces traces de clenbutérol, produit anabolisant hautement détectable, ce qui a fait douter nombre de biologistes sur l’intention du coureur espagnol d’utiliser ce produit pour se doper.

Fermons la parenthèse pour noter qu’en 2013 on évoque le dopage dans la quasi-totalité des sports…sans que l’on sache exactement de quoi on parle. On constate aussi que les contrôles permettent de confondre les contrevenants…après toutefois que ceux-ci aient été contrôlés des dizaines ou des centaines de fois sans qu’il y ait eu la plus petite trace de dopage. Alors les contrôles, sont-ils efficaces ou pas ? J’aurais tendance à répondre qu’ils sont « un peu » efficaces, puisqu’il y a de plus en plus de contrôles positifs, sans toutefois que la proportion de cas positifs soit très importante, en comparaison au nombre de contrôles négatifs. J’en profite à ce propos pour noter que nombre de forumers, sur les sites sportifs, considèrent qu’un sportif qui n’a jamais eu de contrôle positif est nécessairement un « sportif propre ». Au fait combien de cas positifs pour Virenque, Armstrong…et tant d’autres? Aucun !

Tout cela pour dire que si la guerre contre le dopage est de plus en engagée, elle est loin d’être gagnée…parce que les concurrents ne sont plus du tout à égalité, contrairement à ce qui se passait autrefois. L’inégalité est même de plus en plus flagrante, dans la mesure où les contrôles sont de plus en plus nombreux, ce qui implique d’avoir à sa disposition des produits de plus en plus sophistiqués, donc indétectables. Et pour arriver à obtenir ces produits il faut disposer de beaucoup d’argent, ce qui signifie que la course aux armements ne peut qu’être à l’avantage des plus riches. C’est là toute l’ambigüité de la lutte contre le dopage, ce qui en outre fait plus que jamais douter de la véracité des performances des uns et des autres. La preuve, il suffit qu’un coureur inconnu il y a deux ans, Froome, gagne le Tour de France, pour qu’il soit presque unanimement suspecté par la plupart de ceux qui s’intéressent au vélo.

Certains de ses supporters (il en a quelques uns !) diront qu’il est après tout possible qu’il ait énormément progressé, grâce à des méthodes d’entraînement ultra planifiées et très sophistiquées. D’autres, les plus nombreux, affirmeront qu’un coureur qui n’a jamais rien gagné à 26 ou 27 ans, et qui s’affirme être tout d’un coup le meilleur, doit avoir trouvé la « potion magique ». D’autres encore font le parallèle avec le vainqueur du Tour de France 2012, un autre Britannique, Wiggins, qui ne gagnait jamais un contre-la-montre jusqu’en 2011, et qui est devenu imbattable depuis 2012, au point de prendre une minute à des coureurs comme Cancellara et Phinney, pour sa rentrée au Tour de Pologne, sur une distance de 37 km. Wiggins sait-il mieux s’entraîner que Cancellara ou Phinney ? Peut-être. Est-il dopé à un produit inconnu depuis deux ans, tout comme Froome et nombre de pistards britanniques qui ont tout raflé ou presque aux J.O. de 2012 ? Pour ma part je répondrais que, jusqu’à preuve du contraire, tous ces coureurs sont propres, puisque tous leurs contrôles sont négatifs, mais j’ajouterais que je comprends que certains n’acceptent pas l’idée de résumer cette supériorité à des méthodes d’entraînement que les autres n’ont pas ou ne maîtrisent pas.

Tout cela pour dire que le vélo, mais aussi l’athlétisme, sans doute les deux sports qui font le plus en matière de lutte contre le dopage, sont de nos jours les deux sports qui suscitent le plus de méfiance quant aux résultats de leurs principales vedettes. Ils la suscitent d’autant plus que quelques unes de leurs plus grandes stars ont été convaincues de dopage suite à des contrôles inopinés. Résultat, plus grand monde ne croit à la propreté de ces sportifs. Et ce ne sont pas les révélations a posteriori sur les résultats du Tour de France 1998, pas plus que le rapport sur le dopage en Allemagne il y a quelques décennies, qui vont aider à crédibiliser ces deux sports. Et cela m’amène à reconnaître deux grosses injustices dans ces histoires de dopage : la première, c’est que certains sports qui font beaucoup moins dans ce domaine que le vélo et l’athlétisme sont épargnés de tout procès en matière de suspicion, et la deuxième est qu’il est scandaleux qu’Armstrong ait été l’unique bouc-émissaire de ces révélations sur le dopage, alors qu’il n’a fait que ce que tant d’autres de ses pairs ont fait aussi.

Il n’était tout de même pas le seul à prendre de l’EPO, puisque nombre de ses adversaires en prenaient aussi, et l’ont avoué plus tard. Savait-il mieux s’y prendre que d’autres ? Peut-être. Avait-il plus de classe que d’autres ? Sans doute. C’est pour cela que je suis heureux de n’avoir pas changé quoi que ce soit à mon tableau relatif au palmarès des grandes épreuves du cyclisme routier international (palmarès des plus grandes courses depuis 1946), que l’on peut consulter sur ce site, en rappelant que j’ai toutefois enlevé ceux qui ont été confondus pendant l’épreuve de manière flagrante (Landis, Heras)…qui n’étaient peut-être pas plus dopés que d’autres. Difficile d’être parfait!

Michel Escatafal