Laurent Fignon appartient à la grande histoire du Giro (Partie 1)

maillot roseComme je l’ai déjà souvent écrit sur ce site, le Giro est l’épreuve la plus importante du calendrier cycliste international juste après le Tour de France, après avoir fait jeu égal avec ce dernier jusque dans les années 50. Il est vrai qu’après-guerre le cyclisme était dominé par les deux immenses vedettes qu’étaient les Italiens Bartali et Coppi, vainqueurs à eux deux de huit Tours d’Italie (cinq pour Coppi et trois pour Bartali). Il est vrai aussi que pour des grimpeurs de leur calibre, ce grand tour généralement très montagneux était une aubaine, avec des ascensions mythiques comme le Stelvio, appelé la montagne de Coppi, où Coppi remporta le plus beau duel de l’histoire du cyclisme face à Hugo Koblet en 1953, et où Hinault conquit son premier Giro avec l’aide de Bernaudeau, le Monte Bondone où Charly Gaul, surnommé l’Ange de la Montagne, réalisa son plus bel exploit en 1956, ou encore les Tre Cime de Lavaredo, où Merckx s’imposa en 1968 en laissant Gimondi et Ocana à plus de six minutes, ce même Merckx réussissant quatre ans plus tard au même endroit à conserver son maillot pour quelques secondes face à un Fuente déchaîné, sans oublier le Mortirolo qui révéla Pantani en 1994.

Si j’évoque ces exploits, c’est pour bien montrer que la montagne dans le Giro, plus encore que dans le Tour de France, est généralement l’endroit où s’expriment le mieux les champions qui ont fait la légende et la gloire du vélo. Parmi ceux-ci, force est de reconnaître que ce n’est pas pour rien si nombre d’observateurs, notamment les anciens champions qui ont le recul nécessaire pour éventuellement faire des comparaisons, considèrent que les deux campionissimi sont sans doute les meilleurs grimpeurs que le cyclisme ait connu. La preuve, Bartali a remporté sept fois le grand prix de la Montagne dans le Giro et Coppi trois fois, à une époque où ce  prix (sans maillot distinctif) avait une signification qui n’existe plus de nos jours dans les grandes épreuves par étapes. Pour preuve, lors des derniers grands tours, ni Contador, ni Andy Schleck, ni Rodriguez, ni plus récemment Froome, n’ont jamais remporté le maillot distinctif de meilleur grimpeur, alors qu’ils sont de très loin les meilleurs escaladeurs de l’actuel peloton.

Le Giro fut souvent sujet à polémiques

Fermons la parenthèse pour dire que, dans son histoire, il est arrivé que le Giro soit très édulcoré en ce qui concerne la montagne…pour favoriser les coureurs italiens, comme par exemple en 1979 où Saronni qui n’était pas un grimpeur l’a emporté devant Moser qui ne l’était pas plus que lui. Et si nous parlons de Moser, c’est pour évoquer celui qui fut privé de la victoire dans le Giro 1984, Laurent Fignon. Ce dernier, qui avait remporté le Tour de France l’année précédente en l’absence de Bernard Hinault, était incontestablement le meilleur coureur cette année-là. La preuve, il allait écraser ses adversaires dans le Tour de France quelques semaines après ce Tour d’Italie, qu’il aurait remporté à coup sûr sans un coup de pouce de l’organisation. Et oui, c’était aussi ça le Giro, ce qui explique qu’il ait fallu attendre 1950, et la victoire d’Hugo Koblet, pour qu’un étranger arrive à s’imposer.

En 1984, l’Italie était folle d’un coureur, Francesco Moser, qui, à 33 ans, avait battu par deux fois en janvier le mythique record du monde de l’heure de Merckx, à Mexico (en altitude), sur une machine révolutionnaire, et avec une préparation scientifique très évoluée pour l’époque. Ensuite il s’était imposé sans réel problème dans la classique italienne Milan San Remo, en s’échappant dans la descente du Poggio. Et pour couronner le tout et finir de mettre en transes les tifosi, il fallait que le « Checco », comme on l’appelait, remportât le Giro, succès après lequel il courait depuis des années. Pour cela, après avoir dessiné un parcours assez allégé par rapport à la tradition, tous les moyens allaient être bons pour l’organisateur afin de favoriser le champion italien. Francesco Moser était certes un grand champion, vainqueur de nombreuses grandes classiques et ancien champion du monde sur route et de poursuite, mais il ne grimpait pas assez bien pour espérer gagner un grand tour.

Et pourtant il y parvint, aux dépens de celui qui devait être le successeur de Bernard Hinault, notre Laurent Fignon national, mais à quel prix? En fait, cette édition du Giro fut celle de la honte, au point qu’un coureur italien, Visentini, lui-même vainqueur du Tour d’Italie un peu plus tard (1986), préféra se retirer de l’épreuve quelques jours avant la fin, dégoûté par la manière dont les choses se passaient. Toutefois il faut reconnaître que même sans les coups de pouce de l’organisateur (Torriani), Laurent Fignon aurait quand même dû l’emporter, sans une terrible défaillance lors de la cinquième étape dans le Blockhaus de la Majella, où il perdit deux minutes sur Moser. Cette montée, qui est loin de comporter de forts pourcentages comme en témoigne la victoire de Moreno Argentin lors de cette étape,  fut en effet fatale au coureur français en raison d’une crise d’hypoglycémie comparable à celle que subit Contador lors de l’avant-dernière étape de Paris-Nice en 2009. Chacun sait, y compris au plus bas niveau de la compétition, que cela ne pardonne pas, et que l’on peut perdre un temps considérable en quelques kilomètres pour peu que la route s’élève.

Cependant jamais Moser n’aurait dû finir par s’imposer, car Fignon était incontestablement le plus fort. Mais, encore à cette époque, un coureur non-italien devait non seulement être au-dessus du lot pour s’imposer dans le Giro, mais aussi savoir déjouer cette sorte d’union sacrée qui permettait à un coureur italien bien placé au classement général de bénéficier de l’aide de ses compatriotes. Bien d’autres avant Fignon en avaient fait les frais, notamment Louison Bobet en 1957 qui perdit contre Nencini pour 19 secondes, Baldini avouant à la fin de l’étape de Trente (la dix-huitième) que, s’il avait relayé Bobet échappé avec lui, c’était la pendaison qui l’attendait. En outre, toujours dans ces temps éloignés, les voitures ne se gênaient pas pour aider des coureurs à revenir sur des fugitifs, surtout s’ils étaient étrangers et en lice pour le maillot rose, sans parler évidemment des poussettes dans les cols. Autant d’éléments inconnus aujourd’hui, mais bien présents jusque dans les années 80.

Michel Escatafal

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