Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis

Ceux qui aiment le tennis et qui sont nés à la fin des années quarante, ont le souvenir de deux joueurs exceptionnels, véritables phénomènes de leur époque, issus de la même école, qui ont commencé à gagner très tôt, tout en ayant exactement le même âge puis qu’ils sont nés à 21 jours d’écart en novembre 1934. Ces deux joueurs avaient pour nom Ken Rosewall , l’aîné, et Lewis Hoad, et s’ils ne figurent pas plus haut dans la hiérarchie des vainqueurs de tournois du grand chelem, c’est uniquement parce qu’ils se sont entrebattus entre 1955 et 1956, et ensuite parce qu’ils sont passés professionnels très jeunes, ce qui les a privés de nombreux titres. Cela est surtout valable pour Ken Rosewall, dans la mesure où Lewis Hoad a été rapidement victime d’une blessure récurrente au dos qui l’a fortement handicapée dès l’année 1958.

Il n’empêche, s’ils n’étaient pas passés professionnels à l’âge de 22 ou 23 ans, comme ce fut le cas aussi pour Pancho Gonzales (20 ans), ils auraient un palmarès beaucoup plus étoffé, surtout en songeant qu’un Roy Emerson, moins doué et moins fort que les joueurs que je viens de citer, comptabilise douze victoires dans les tournois majeurs, soit quatre de plus que Rosewal et huit de plus que Lewis Hoad. Fermons la parenthèse pour en ouvrir une autre en notant que Rosewall et Hoad, surnommés  les « wonder kids », appartenaient à cette fameuse école australienne dirigée par Hopman, qui organisa la formation au plus haut niveau des plus grands champions australiens, insistant notamment sur l’acquis d’une technique sans faille et le développement des qualités physiques et morales…ce qui lui sera reproché plus tard, dans la mesure où la plupart de ces joueurs avaient un jeu monocorde qui finissait par les rendre peu spectaculaires, ce qui toutefois ne fut pas le cas de Rosewall.

Harry Hopman, qui sera ensuite le capitaine de l’équipe d’Australie en Coupe Davis, avait en effet réussi à mettre sur pied une vaste entreprise, certains diront une « usine à joueurs » où, entre autres avantages, on donnait des leçons gratuites, ce qui lui permettait de déceler les jeunes talents, avant d’obtenir pour eux des bourses, des voyages leur permettant de compléter leur formation et de s’aguerrir pour la haute compétition. Harry Hopman peut s’enorgueillir d’avoir aidé à l’épanouissement ou formé au tennis, en plus d’Hoad et Rosewall, des joueurs jouant aussi bien en simple qu’en double, ayant tous gagné au moins une fois un tournoi de grand chelem, sans oublier la victoire en Coupe Davis très importante à l’époque. Il faut citer  par ordre d’ancienneté, Mac Gregor qui était un extraordinaire joueur de double (1 victoire en simple en grand chelem), Sedgman (7 victoires) souvent associé en double avec Mac Gregor, puis Neale Fraser (3 victoires), Mervyn Rose (2 victoires), Ashley Cooper (4 victoires), Mal Anderson (1 victoire), l’immense Rod Laver qui a réalisé deux fois le grand chelem, Emerson (12 victoires), Fred Stolle (2 victoires), puis un peu plus tard Roche (1 victoire) et Newcombe (7 victoires). Quelle école et quel bilan !

Après ce long préambule, étudions à présent la carrière de ces deux inséparables champions pour la postérité que furent Rosewall et Hoad, qui, en plus d’avoir exactement le même âge, ont débuté dans le même club, ont mené une carrière parallèle, ont joué le double ensemble et sont passés professionnels à quelques mois d’écart. Déjà la question qui peut se poser fut de savoir lequel fut le meilleur des deux, question d’autant plus difficile que ces deux « jumeaux » étaient très dissemblables physiquement et dans leur jeu. L’un, Hoad, était grand pour son époque (presque 1.80m), très costaud, blond, et pour tout dire beau comme un dieu, le tout étant couronné par une personnalité avenante qui ne pouvait faire de lui qu’une immense vedette. Si je devais faire la comparaison avec un autre sportif de cette époque, ce pourrait être avec le coureur cycliste Hugo Koblet qui, lui aussi, fera une carrière météorique au plus haut niveau. Le mimétisme entre ces deux champions de sports très différents était même total en ce qui concerne leur amour exacerbé de la vie, de la belle vie, chacun étant adulé des femmes, chacun aussi étant amateur de plaisirs comme le bon vin, la boxe ou le jazz. S’ils vivaient à notre époque ce seraient des stars planétaires comme disent les commentateurs des émissions ou des revues people. L’autre en revanche, Rosewall, était beaucoup plus près de l’homme ordinaire,  avec des mensurations très inférieures à celle de Lewis Hoad, puisqu’il mesurait à peine 1m70 et ne pesait guère plus de 60 kg. Bref, un homme qu’on ne remarque jamais, sauf que lui avait son coup de raquette…ce qui est quand même un fameux avantage pour un joueur de tennis.

Comme il était le plus âgé de la « fratrie », si j’ose ainsi m’exprimer, je vais commencer par parler de lui, en précisant que si j’ai employé le mot fratrie, c’est parce qu’ils furent jumeaux sur le court pendant de longues années, fréquentant tout jeunes le même club de tennis. Avant même d’évoquer le jeu de Ken Rosewall, il faut d’abord souligner qu’il était…gaucher.  Mais comme c’était le cas autrefois, certains parents refusant ce qu’ils considéraient comme une « anomalie » de la nature, Monsieur Rosewall père le contraignit à jouer de la main droite. Il le fit d’autant plus facilement qu’il fut son premier professeur. A-t-il eu raison ? Nombre de techniciens affirment que non, car son geste au service ne fut jamais satisfaisant faute d’être naturel, ce qui s’exprimait par un geste restreint qu’il ne réussit jamais à corriger malgré tous ses efforts. En revanche il avait vraiment tous les autres coups du tennis, à commencer par un revers qui coulait comme de la crème lui permettant de poser la balle là où il le voulait, bref un coup qui reste, peut-être encore de nos jours, le plus bel exemple de revers à une main. Ce revers était vraiment un prodige d’efficacité en retour de service ou en passing-shot le long de la ligne !

Mais Rosewall c’était aussi une remarquable intelligence du jeu, une condition physique irréprochable, et une grande économie de gestes. Il compensait son manque de puissance par une précision, un jeu de jambes et un sens tactique exceptionnels. Je serais d’ailleurs curieux de voir ce qu’il ferait de nos jours dans le circuit international, avec le matériel moderne à disposition des joueurs. Cela étant, on ne peut pas comparer, pour la simple raison qu’au vingt et unième siècle les jeunes garçons sont plus grands, plus puissants, en un mot plus fort qu’il y a soixante ans. En tout cas, je suis persuadé qu’il serait certainement très fort, à l’image d’un Federer qui sans être doté de moyens physiques exceptionnels est encore à ce jour le tennisman qui aura le plus marqué le nouveau siècle.

Pour revenir à Kenneth Rosewall, appelé le « Petit maître de Sydney », il faut noter que toutes les qualités décrites auparavant lui auront permis de faire une carrière au plus haut niveau d’une durée…de vingt six ans, ce qui est tout simplement fabuleux. Ainsi il s’écoulera dix neuf ans entre sa première victoire en Coupe Davis avec l’équipe d’Australie et son premier titre du grand chelem en Australie en 1953, et sa dernière apparition en finale d’un tournoi majeur à l’âge de 40 ans, à Wimbledon, en 1974 (défaite devant Connors). Oui, dix neuf ans pendant lesquels, hélas pour son palmarès, il sera  écarté des compétitions organisées par la Fédération Internationale parce qu’il était professionnel. Il passa professionnel en effet en 1957, juste après une victoire à Forest-Hills (ancêtre de Flushing Meadow) sur herbe qui lui permit de négocier un très beau contrat, empêchant au passage Lewis Hoad de réaliser le grand chelem en 1956, et il ne put disputer les compétitions que nous connaissons tous de nos jours qu’avec l’apparition de l’open  en 1968. Ce fut d’ailleurs lui qui remporta le premier tournoi de l’ère « open » à Roland-Garros en battant en finale Rod Laver, preuve si besoin en était que les professionnels étaient supérieurs aux amateurs, même si pour la plupart d’entre eux ils étaient vieillissants (Rosewall avait 34 ans, Laver 30 et Gonzales 40).

Au passage cela relativise ce que l’on entend constamment à propos d’un Federer ou d’un Sampras, en disant qu’ils furent les meilleurs joueurs de tous les temps. Mais combien de tournois du grand chelem, Gonzales, Rosewall ou Laver auraient-ils remporté, s’ils avaient pu participer pendant la presque totalité de leur carrière professionnelle aux quatre tournois majeurs ? Pour mémoire je rappellerai que Laver a gagné onze tournois majeurs, réalisant deux fois le grand chelem en 1962 et 1969, c’est-à-dire entre la dernière année de sa carrière amateur et la deuxième de sa carrière open. Mais revenons à Rosewall, pour noter que malgré cette longue parenthèse, qui correspond à celle de sa plénitude physique, la carrière de Ken Rosewall s’orne de huit titres en grand chelem (4 à Melbourne, 2 à Roland-Garros, et 2 à Forest-Hills), plus quatre victoires en Coupe Davis, mais aussi six titres en double dans les grands tournois dont quatre avec Lewis Hoad, avec qui il forma sans doute la meilleure équipe de l’histoire de ce sport, comme en témoignent leurs victoires en double en 1953 (à peine âgés de 19 ans) dans trois tournois du grand chelem (Roland-Garros, Wimbledon,  et Melbourne).

Lewis Hoad, justement de qui je vais parler à présent, qui est le précurseur du tennis d’aujourd’hui par la violence de ses coups (d’où son surnom de la « Tornade blonde »), et qui est en lice pour le titre de meilleur joueur officieux en valeur absolue de l’histoire du tennis. Même le grand, l’immense Pancho Gonzales, qui lui aussi revendique ce titre, affirmait à l’époque où ils se rencontraient régulièrement chez les professionnels qu’Hoad était « le seul gars qui, si je jouais mon meilleur tennis, pouvait me battre quand même ». Il est vrai qu’à sa meilleure époque (entre 1956 et 1960), il avait tous les atouts qu’un joueur de tennis puisse espérer posséder, à savoir la puissance athlétique, la vitesse, et un avant-bras très fort, comme on disait à l’époque. D’ailleurs il n’avait pas de points faibles. Au contraire il n’avait que des points forts dans son jeu, notamment un service surpuissant du moins tant que son dos le laissa en paix, mais aussi une belle volée tant en coup droit qu’en revers. En revanche sur le plan mental, il était loin d’être aussi invulnérable, surtout si tout ce ne passait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu dans un match.

Ce fut caractéristique en finale de Forest-Hills en 1956, où la pression le fit déjouer contre Ken Rosewall, alors qu’il ne lui manquait que cette victoire pour réaliser le grand chelem. Et pour couronner le tout, il y avait un vent très fort qui balayait le court, un vent qu’il ne réussit jamais à dompter en arrivant même à commettre un nombre invraisemblable de fautes directes, après un premier set parfaitement maîtrisé (6-4). Tout cela pour dire que si Lewis Hoad méritait pleinement son surnom de « Tornade blonde » quand tout allait bien, il était loin d’en être de même dès que les circonstances lui étaient moins favorables, comme je l’ai dit précédemment. Dans ce cas, non seulement il ne jouait plus aussi bien, mais il devenait colérique, s’en prenant à l’arbitre, aux juges, voire au public. En outre, contrairement à Rosewall, il n’était pas toujours un modèle de professionnalisme, alors que son jeu exigeait au contraire une préparation optimale. En fait, Hoad était simplement humain, ce qu’il parvenait à faire oublier quand il jouait au maximum de ses possibilités.

Il abandonnera hélas le tennis très tôt en 1964, à moins de 30 ans, non seulement en raison de sa blessure récurrente au dos, mais aussi certainement par lassitude. Finalement il aura joué comme il a vécu, à cent à l’heure. Il mourra d’ailleurs assez jeune (à peine âgé de 60 ans). Sa carrière aura certes été belle, avec deux victoires à Wimbledon, plus une à Roland-Garros et Forest-Hills en amateur, et nombre de victoires chez les professionnels où il démontra tout son talent, mais on ne peut que regretter qu’il n’ait pas vécu à la manière de son immortel complice, Rosewall, car il aurait pu laisser une trace encore plus marquante que celle qu’on lui accorde. Néanmoins ces deux joueurs resteront dans l’histoire comme deux des plus beaux champions que le tennis ait produits. C’est pour cela que je n’ai pas hésité à donner comme titre à cet article : « Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis ».

Michel Escatafal

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De Santana à Nadal…

Même s’il n’est plus numéro un mondial, puisqu’il a été dépassé depuis l’année dernière par le Serbe Djokovic, Rafael Nadal est bien le meilleur joueur du monde depuis l’année 2008, année où il avait écrasé le circuit. Cette année-là, en effet, il avait déjà réalisé le doublé Roland-Garros-Wimbledon, et en plus il avait le remporté le tournoi individuel aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2010, il avait fait encore plus fort, puisqu’il a remporté trois tournois du grand chelem d’affilée (Roland-Garros, Wimbledon et Flushing Meadow). Et vu la supériorité qu’il manifestait sur le circuit, tout le monde se prenait à rêver que, pour la première fois depuis 1969, un joueur allait remporter les quatre tournois du grand chelem en suivant. Ce qui aurait été tout simplement prodigieux, car sans minimiser les mérites de Rod Laver (1962-1969) et Donald Budge (1938), les deux seuls joueurs pour le moment à avoir réalisé le grand chelem, remporter les quatre grands tournois en suivant, sur quatre surfaces différentes, relève d’un exploit sans doute encore plus grand. Il n’a pas réussi dans son entreprise, en raison essentiellement de blessures récurrentes qui l’ont encore handicapé cette année, au point d’avoir dû laisser le leadership à Djokovic, lequel est bien placé à son tour pour espérer réaliser, enfin, ce grand chelem.

Mais pour cela il devra battre Rafael Nadal, et le battre à Roland-Garros, ce qui n’est pas une mince affaire, même si l’an passé « Rafa » a été battu à plusieurs reprises sur cette surface par ce même Djokovic. Mais je le répète, ce dernier n’a jamais vraiment été au maximum de ses possibilités pendant toute la saison. Cela étant, au vu de ce qu’il a réalisé à Melbourne en janvier, même s’il a été finalement battu en cinq longs sets (5h53 soit le record de durée en finale de grand chelem) pour le titre par son rival serbe, Nadal sera à coup sûr très fort cette année, d’autant que, comme son rival serbe, il fera l’impasse sur la Coupe Davis, après l’avoir remportée quatre fois avec ses coéquipiers espagnols. Et si justement il a pris cette décision qui doit lui fendre le cœur, c’est aussi parce qu’en juillet, juste après Wimbledon, il y a les Jeux Olympiques, lesquels prennent tous les quatre ans un peu plus d’importance pour les joueurs. Et Nadal, qui bien entendu a obtenu l’or en 2008, aimerait bien faire entendre de nouveau l’hymne espagnol à Londres, malgré Djokovic et Federer, sans oublier Murray qui opèrera chez lui même s’il est Ecossais.

Mais revenons à Nadal, pour se poser une nouvelle fois la question : Peut-il espérer remporter le grand chelem, qui lui semblait promis en 2010, et battre le record de Roger Federer pour les victoires dans les quatre tournois majeurs ? Réponse : pourquoi pas, même si chaque année qui passe rend l’objectif du grand chelem un peu plus difficile. En revanche, il reste bien placé pour battre les 16 victoires de Roger Federer dans les tournois du grand chelem. Déjà il en a remporté dix, ce qui le met à égalité avec Bill Tilden, grand champion des années 20, à une encablure de Bjorn Borg (11 victoires), et devant des joueurs comme Rosewall, Connors, Lendl et Agassi qui ont remporté huit titres. Par parenthèse il est aussi un des sept joueurs à avoir gagné les quatre tournois dans l’ensemble de sa carrière, avec Federer, Agassi, Laver, Emerson, Fred Perry et Donald Budge. Rien que du beau monde !

Pour revenir à la question posée précédemment sur le record de victoires dans les quatre grands tournois, compte tenu du fait que le jeune homme n’a pas encore 26 ans, j’aurais tendance à répondre positivement à cette question…si son corps le lui permet.  C’est bien la seule restriction que nous pourrions émettre car, par rapport  à la plupart des grands joueurs du passé qui n’ont pas pu réaliser le fameux grand chelem, il a l’avantage d’être et de très loin le meilleur sur sa surface de prédilection, malgré deux ou trois défaites l’an passé contre Djokovic, et de n’avoir pas en face de lui un joueur qui lui soit réellement supérieur sur herbe ou sur les surfaces en dur. En cela il est dans une situation différente par rapport à celle de Roger Federer, qui était intouchable sur herbe et sur dur à son sommet (comme Sampras en son temps), mais qui a toujours été moins bon que Nadal sur terre battue. En fait, nous allons savoir cette année si Nadal peut réellement reprendre sa marche en avant interrompue par Djokovic. Pour ma part je répondrais oui, car le Nadal 2011 n’était visiblement pas à 100%,  et le Nadal 2008 ou 2010 aurait gagné l’Open d’Australie. Wait and see !

Mais au fait à qui pourrait-on comparer Nadal en référence aux grands joueurs du passé ? Même s’ils n’ont pas les mêmes qualités, on pourrait se hasarder à faire la comparaison avec Jimmy Connors, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’un et l’autre gauchers, parce qu’ils sont aussi l’un et l’autre d’’extraordinaires relanceurs, ce qui explique leur capacité à jouer sur herbe, parce qu’ils sont aussi d’une extrême générosité sur le court ce qui leur a toujours donné un coefficient important de sympathie. Ne serait-ce aussi qu’en raison de leur capacité à battre n’importe qui, non seulement sur leur surface préférée (le synthétique pour Connors et la terre-battue pour Nadal), mais aussi sur les autres que ce soit l’herbe ou les surfaces en dur, comme à Flushing Meadow ou à Melbourne.

Pour mémoire, je rappelle que Connors en 1974 aurait presqu’à coup sûr réalisé le grand chelem, si la Fédération Française ne lui avait pas interdit de disputer Roland-Garros parce qu’il avait participé à un circuit parallèle. Cette année là, ce fut le premier succès du tout jeune Borg aux Internationaux de France, mais il n’aurait pas pu empêcher Connors, qui avait quatre ans de plus que lui, de remporter le tournoi de la Porte d’Auteuil, en plus de ses victoires à Melbourne, Wimbledon et Forest-Hills (lieu ou se disputait l’US Open avant Flusing-Meadow), ces tournois se déroulant tous à l’époque sur herbe. Mais la comparaison s’arrête-là, car le coup droit de Nadal est de beaucoup supérieur à celui de « Jimbo » comme on appelait Connors, lequel avait en revanche un revers qui fait toujours référence pour les joueurs qui jouent ce coup à deux mains, revers frappé à plat et d’une vitesse incroyable, alors que Nadal lifte quasiment toutes ses balles. Un lift, en coup droit ou en revers, qui n’a jamais eu d’équivalent depuis l’époque de Borg, pas même celui de Lendl, tout cela en tenant compte du fait que le matériel a évolué. A ce propos j’ai lu quelque part qu’en liftant, les balles de Nadal tournaient à la vitesse de 5000 tours par minute, loin devant les 4000 tours de Federer par exemple.

En tout cas une chose est sûre, Nadal est bien le meilleur joueur espagnol de tous les temps. Et pourtant, depuis les années soixante, et à la différence de la France, l’Espagne a eu quelques immenses joueurs qui peuvent  être classés parmi les joueurs historiques de la planète tennis. Ces joueurs sont Manuel Santana dans les années 60, puis un peu plus tard Andres Gimeno, Manuel Orantes et à un degré moindre Sergi Bruguera.

Le premier d’entre eux, Manuel Santana, fut à coup sûr le meilleur de tous jusqu’à l’avènement de Rafa Nadal. Contrairement à d’autres joueurs à son époque, il n’a jamais voulu passer professionnel, ce qui lui a permis de se confectionner un magnifique palmarès, avec notamment quatre victoires dans les tournois du grand chelem. Deux victoires à Roland-Garros en 1961 et 1964 (contre l’Italien Pietrangeli, autre grand spécialiste de la terre battue, deux fois vainqueur porte d’Auteuil en 1960 et en 1959), plus une victoire à Forest-Hills en 1965 et une à Wimbledon en 1966. A cela s’ajoutent deux places de finaliste à Roland-Garros(1962 et 1963), et une à Wimbledon en 1963 et à Forest-Hills en 1966, sans oublier le fait qu’il emmena son pays en en finale de la Coupe Davis à deux reprises. Enfin, il fut élu numéro un mondial en 1966, à une époque où il n’y avait pas encore le classement ATP.

C’était un merveilleux joueur, issu d’un milieu très modeste. Né en 1938 et orphelin très jeune, il eut la chance d’être remarqué un jour par un riche entrepreneur qui lui fit suivre à la fois des études et le tennis. Ce bienfaiteur aura raison, car en 1961, à Roland-Garros, il battra Emerson en quart de finale, puis Rod Laver avec un score de 6-0 au cinquième set, avant de s’imposer en finale. Il avait à cette occasion subjugué la foule des connaisseurs par son jeu subtil, varié, avec un merveilleux toucher de balle qui contrastait avec les frappes des cogneurs australiens. C’était un remarquable relanceur et son lob lifté long était un pur joyau. En fait, il ne lui manquait qu’un peu de puissance pour être encore plus haut dans l’histoire, mais aucun de ceux qui l’ont vu jouer n’a oublié cet admirable artiste, à l’élégance légendaire. Bref, vraiment un grand d’Espagne !

A peu près à la même époque, né en 1937, un an avant Santana, l’Espagne a eu aussi la chance d’avoir un autre joueur très doué, même s’il est loin d’avoir le palmarès de Santana. Il s’appelle Gimeno, surnommé « Bones » tellement il était peu épais. C’était un véritable virtuose possédant tous les coups du tennis, qui aurait dû figurer parmi les grandes vedettes du tennis mondial s’il n’était pas passé professionnel très tôt, à l’âge de vingt trois ans…dans l’espoir de gagner de l’argent, qu’il aurait pu gagner de la même façon chez les amateurs. Certes pendant une dizaine d’années il va côtoyer Hoad, Rosewall, Laver ou Pancho Gonzales, mais les performances professionnelles ne rencontraient que peu d’échos dans le monde du tennis, les professionnels étant pratiquement exclus des communiqués, même s’il y avait parmi eux les véritables meilleurs joueurs du monde. D’ailleurs, Gimeno mènera la vie dure aux joueurs que j’ai cités, au point d’être classé numéro deux chez les professionnels. Cependant pour lui « l’open » arrivera trop tard, en 1968, pour étoffer un palmarès qui se limite à une victoire à Roland-Garros, en 1972 (contre Proisy), à l’âge de trente cinq ans, dix-sept ans après avoir remporté le titre chez les juniors. Il parviendra aussi en demi-finale de Roland-Garros en 1968, et en finale à Melbourne (sur herbe), preuve qu’il était capable de jouer sur toutes les surfaces de l’époque.

Enfin quelques années plus tard, l’Espagne trouvera un successeur à ces deux grands cracks que furent Santana et Gimeno, en la personne de Manuel Orantes, né en 1949. Assez grand pour l’époque (1.78m), il remporta chez les juniors l’Orange Bowl, principale épreuve de jeunes aux Etats-Unis, et seconda Santana en 1967 en finale de la Coue Davis contre l’Australie. C’était un gaucher disposant lui aussi d’un magnifique revers (à une main), à la fois spectaculaire et efficace. C’est sans doute un des plus beaux de l’histoire du tennis, qu’il soit plat, lifté ou coupé, court ou long, croisé, décroisé ou droit. Une pure merveille ! Excellent spécialiste de la terre battue, il jouera la finale de Roland-Garros en 1974 contre un certain Bjorn Borg, lui prenant les deux premiers sets. L’année suivant c’est à Forest-Hills qu’il se distingue, en battant un autre grand spécialiste de la terre, Vilas, après avoir été mené deux sets à zéro. Puis, ayant remporté le troisième set, il reviendra au quatrième set du diable vauvert après avoir été mené 5-0 et avoir eu contre lui cinq balles de match, pour finir par remporter ce quatrième set et dans la foulée le cinquième. Et en finale, ô stupeur, il battra le grand Jimmy Connors en trois petits sets, l’Américain n’ayant jamais su prendre la mesure d’un joueur qui l’a fait déjouer tout au long de la partie. Ce sera sa seule victoire en grand chelem, mais il remportera aussi le Masters en 1976, puis se fera opérer du bras en 1977. Personne ne peut dire si cette opération marqua le vrai coup d’arrêt dans sa carrière, toujours est-il qu’il n’obtiendra plus de résultats significatifs par la suite. Malgré tout son palmarès fait envie, avec outre son titre à l’US Open et son Masters, trente et une autres victoires en simple sur le circuit.

Voilà pour les plus grands joueurs, mais l’Espagne a aussi eu la chance de découvrir, à des périodes différentes, plusieurs joueurs ayant remporté Roland-Garros, qui est la surface de prédilection des Espagnols. Il y eut d’abord Bruguera qui l’emporta à deux reprises, en 1993 (après sorti Sampras en demi-finale et battu Courier en finale) et 1994 (contre un autre Espagnol Berasategui), et qui s’adjugea en tout quatorze titres en simple. Il s’inclinera en finale en 1997 contre Kuerten. Ensuite il faut aussi citer Carlos Moya (1998 contre Corretja), Albert Costa (en 2002 contre Ferrero), Juan-Carlos Ferrero, vainqueur en 2003 avant les six victoires de Rafael Nadal entre 2005 et 2011. Au vu de pareils résultats, Roland-Garros est devenu depuis une vingtaine d’années le jardin des Espagnols ! Quand la France pourra-t-elle s’enorgueillir de pareils résultats, elle qui n’a remporté qu’une victoire dans un tournoi du grand chelem, en 1983, grâce à Noah, lui aussi à Roland-Garros ?

Michel Escatafal


Le tennis féminin tchèque : un réservoir inépuisable

En tennis il arrive parfois que la logique ne soit pas respectée dans le classement technique ATP ou celui de la WTA. Ainsi, comme l’an passé,  c’est la Danoise Caroline Wozniacki qui se retrouve en tête du classement mondial, sans avoir remporté de tournoi majeur.  En outre elle n’a même pas gagné le Masters. Elle me fait penser un peu à Marcelo Rios, joueur de tennis chilien, qui fut numéro un mondial en 1998 sans avoir gagné de tournoi du grand chelem, ou encore à Dinara Safina ou Jelena Jankovic qui, elles aussi, furent en 2009 numéro un mondiale sans victoire dans un des quatre grands tournois. Si je dis cela c’est parce que, outre l’anomalie que constitue le fait d’être numéro un juste sur la régularité, ce Masters féminin  pourrait enfin avoir marqué le retour de la domination d’une joueuse comme le tennis féminin en a connu régulièrement avec Chris Evert, Martina Navratilova, Monica Seles, Steffi Graf, Martina Hingis ou encore Serena Williams pour ne citer qu’elles.

Cette championne s’appelle Petra Kvitova. Elle est tchèque, a vingt et un ans, et pousse un cri strident chaque fois qu’elle fait un point gagnant…ou que son adversaire fait faute. Et même si elle échoue de cent quinze points pour la première place mondiale, c’est quand même elle qui mérite le titre de championne du monde cette année, car elle a gagné à Wimbledon et remporté le Masters. En revanche la numéro une officielle, la Danoise Wozniacki, a dû se contenter de deux demi-finales à Melbourne et à l’US Open. Petra Kvitova me fait penser à un des plus grands joueurs de l’histoire, le Tchèque naturalisé américain, Ivan Lendl, dont les plus de quarante ans n’ont pas oublié les grands duels avec Mac Enroe, notamment la finale de Roland-Garros en 1984, mais aussi avec Noah (son cadet de moins de deux mois), ou encore Henri Leconte, considéré longtemps comme sa bête noire. Comme Lendl en effet, Petra Kvitova joue plutôt du fond du court, a un grand service et un remarquable coup droit. En revanche elle est gauchère et frappe son revers à deux mains, alors que Lendl est droitier et jouait son revers à une main.  Nous ne pouvons évidemment que lui souhaiter le même succès que Lendl, lequel fut deux cent soixante dix semaines numéro un mondial et  remporta huit  tournois du grand chelem. Pour cela elle devra acquérir la légendaire sécurité du joueur tchéco-américain. 

Mais elle est aussi dans la lignée des grandes joueuses tchèques, toutes issues d’un réservoir qui semble inépuisable, en particulier  Martina Navratilova, gauchère elle aussi, naturalisée américaine (1981), mais également Jana  Novotna, Helena Sukova et Hana Mandlikova, naturalisée australienne (1988).   J’ai déjà parlé à plusieurs reprises sur ce site de Martina Navratilova, joueuse solide, magnifique attaquante, très adroite à la volée qui concluait souvent un coup droit de préparation puissant et précis, le tout adossé à un excellent service. Bref, une des meilleures joueuses de l’histoire du jeu si ce n’est la meilleure, avec notamment ses  dix-huit  victoires en simple dans les tournois  du grand chelem, dont neuf  Wimbledon, plus trente et une victoires en double et dix en double mixte, sans compter le grand chelem sur deux saisons en 1983-1984 qui valait bien ceux de Maureen Connoly en 1953, ou de Margaret Court en 1970, et même celui de Steffi Graf en 1988. A l’aise sur toutes les surfaces,  elle gagnait presque toujours.  Elle était tellement forte que son entraîneur, Mike Estep, estimait que Martina Navratilova sur un set aurait pu inquiéter bon nombre de joueurs de son époque.  D’ailleurs elle-même pensait qu’elle pourrait être l’égale des hommes s’ils avaient droit, contre elle, à une seule balle au service. Pour mémoire, on rappellera qu’en 1983 elle ne subira qu’une seule défaite en douze mois (80 rencontres), à Roland-Garros face à Kathy Horvath, performance supérieure à celles qui avaient dominé le tennis féminin auparavant (Margaret Court, Billie Jean King notamment), et même après.

Ensuite il faut évoquer Hana Mandlikova, fille d’un athlète, excellent sprinter qui réalisa 10s2 au 100m (1961) et 20s8 au 200m (1959), que j’ai eu la chance de voir jouer assez souvent. Avec  son éternel bandeau qui lui traversait le front, elle s’est faite remarquer très jeune par ses résultats, puisqu’à  dix-huit ans (1980) elle se hissa jusqu’en demi-finale à Roland-Garros, en prenant un set à Chris Evert, la grande rivale de Martina Navratilova. J’aimais bien son style aérien sur le court, sa merveilleuse technique qui lui permettait de bien jouer au fond du court, mais aussi de monter avec succès à la volée. La preuve, en 1981, après avoir remporté Roland-Garros elle alla en finale à Wimbledon, battue par Chris Evert. Elle se retirera des courts, forte de quatre titres en grand chelem, dont deux en Australie et un à l’US Open, mais son palmarès aurait dû être plus riche encore sans une grande nervosité qu’elle ne parvenait pas toujours à dominer.  Vers la fin de sa carrière elle remportera Flushing Meadow en double avec …Martina Navratilova.  Avant sa naturalisation elle remportera trois Fed Cups pour la Tchécoslovaquie.

Autre grande joueuse tchèque, Helena Sukova, fille d’une excellente joueuse, Vera Sukova, qui fut finaliste à Wimbledon en 1962, et qui avait gagné le double mixte à Roland-Garros sous son nom de jeune fille, Puzejova, avec son compatriote Javorsky. A la fin de sa carrière, Vera devenue Sukova prit les fonctions de capitaine des équipes tchèques, et put ainsi diriger sa fille, Helena, qui fut en 1980 la meilleure junior de Tchécoslovaquie. Ensuite cette dernière eut un très beau parcours  avec quatre finales dans les tournois du grand chelem (Australie et Us Open), et surtout  neuf titres majeurs en double, avec Claudia Kohde à Flushing Meadow en 1985 et Wimbledon en 1987, un en fin de carrière (1992) en Australie avec Arantxa Sanchez, les autres étant tous obtenus avec sa compatriote Jana Novotna. En outre elle remportera  quatre Fed Cups entre 1983 et 1988. En fait le principal problème d’Helena Sukova fut d’être joueuse à l’époque de Martina  Navratilova et Chris Evert, et ensuite de Steffi  Graf, trois des meilleures tenniswomen de l’histoire. Il n’empêche, avec ses dix titres en simple et ses  soixante neuf  titres en double, sans compter le double mixte où elle remportera quatre victoires dans les tournois du grand chelem, elle aura fait dans l’ensemble un beau parcours.

J’ai déjà cité  Jana Novotna, comme partenaire de double d’Helena Sukova, mais Jana Novotna fut aussi une grande joueuse de simple, comme en témoignent ses vingt-quatre titres, dont un à Wimbledon où elle battit en finale Nathalie Tauziat (1998), et ses soixante seize titres en double dont douze en grand chelem avec comme partenaires outre H. Sukova , Gigi Fernanadez ou encore A. Sanchez, Lindsay Davenpoort ou Martina Hingis, auxquels on peut ajouter quatre titres en double mixte.  A noter qu’elle remporta son dernier titre en double(1999) à Toronto avec…Mary Pierce. C’était une joueuse extrêmement complète avec un remarquable jeu de service-volée. D’ailleurs c’est sans doute une des joueuses qui est le plus monté au filet dans sa carrière, ce qui ne l’empêchait pas d’être solide au fond du court. Cet ensemble de qualités lui a permis d’être à l’aise sur toutes les surfaces, même si  c’est sur herbe qu’elle a remporté son plus grand succès, je devrais même dire ses plus grands succès puisque sur ses  douze titres en double en grand chelem, il y en eut quatre à Wimbledon, un de plus qu’à Roland-Garros et Flushing Meadow , les deux autres ayant été acquis à Melbourne. Enfin on notera qu’elle fut une des  quinze  femmes à avoir remporté plus de cinq cents matches en carrière depuis les débuts de l’ère open.

J’aurais aussi pu parler de Regina Marsikova, qui fit une bonne carrière entre 1974 et 1993, étant trois fois de suite demi-finaliste à Roland-Garros entre 1977 et 1979, elle aussi très bonne joueuse de double, ou encore de Renata Tomanova, qui fit l’essentiel de sa carrière dans les années 70 et 80, finaliste à Roland-Garros en 1976 et en Australie en 1977. Capable de bien jouer sur toutes les surfaces, c’était une joueuse portée constamment sur l’attaque. Mais ces joueuses furent loin du niveau atteint par celles que j’ai citées précédemment, ce qui n’empêche pas qu’elles confirmèrent  la richesse de ce tennis tchèque qui a tellement apporté au tennis féminin. De quoi rendre jaloux les Français que nous sommes, bien que nous ayons eu la chance d’avoir à la fin des années 1990 et dans la décennie 2000, deux jeunes femmes, Mary Pierce et Amélie Mauresmo, qui ont marqué elles aussi leur époque. On a l’impression que ce temps paraît déjà très lointain !

Michel Escatafal


Noah est éternel

Pour quelqu’un qui, comme moi,  a commencé à jouer au tennis dans les années 70, Yannick Noah est évidemment une personne qui excite l’admiration. N’oublions pas que c’est lui, le premier, qui redonné une partie de son lustre passé au tennis masculin français, et ce dès la fin des années 70, alors que celui-ci courrait après un titre dans un tournoi du grand chelem depuis 1946 (victoires de Marcel Bernard à Roland-Garros, et d’Yvon Petra à Wimbledon). Il est vrai que Yannick Noah, fils d’un excellent joueur de football qui a remporté la Coupe de France avec Sedan en 1961, avait de qui de tenir, d’autant que sa mère, enseignante,  était une excellente joueuse de basket. Cela étant, il lui a quand même fallu beaucoup travailler pour en arriver à devenir un des tous meilleurs joueurs du monde dans les années 80, avec des concurrents qui s’appelaient Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Vilas ou Wilander, pour ne citer que les plus fameux.

Il ne faut pas oublier que Yannick Noah, né à Sedan en 1960, a quitté très tôt les Ardennes pour aller vivre à Yaoundé au Cameroun, pays de son père, et qu’après avoir été remarqué lors d’une tournée de propagande par l’ancien vainqueur de Wimbledon et Forest-Hills, Arthur Ashe, il partit à 11 ans pour Nice où il fut inscrit au lycée sport-études.  Dès lors sa voie était tracée, et il allait très vite progresser, au point qu’à 15 ans et demi il allait renoncer à ses études pour se consacrer entièrement au tennis. Sa progression fut à la fois régulière et très rapide, au point que ses performances sur le circuit lui valurent de faire ses débuts en Coupe Davis à l’âge de 18 ans, en double, avec un partenaire nommé François Jauffret, lequel fêtait sa soixante-dixième et dernière sélection. 

La suite nous la connaissons, il allait très vite prendre place parmi les premiers au classement mondial, grâce à un remarquable service, son meilleur atout, un très bon coup droit qu’il frappait très fort, et plus encore des qualités athlétiques comme très peu de joueurs dans l’histoire du jeu en ont disposé. Sa détente verticale était véritablement extraordinaire, et ses jaillissements au filet impressionnants. En outre, et cela explique en partie sa reconversion réussie, il avait plus que tout autre un sens du spectacle inné, qui lui donnait inexorablement les faveurs du public. J’ai eu personnellement la chance de le voir à l’œuvre à plusieurs reprises à Roland-Garros, notamment lors d’un 1/8è de finale contre Jimmy Connors en 1980, où il eut la malchance de se blesser en courant sur une amortie imprenable, mais aussi à Aix-en-Provence, lors d’une demi-finale de Coupe Davis, où à lui seul il battit les Néo-Zélandais, ce qui permettait à l’équipe de France de se retrouver en finale 49 ans après la dernière jouée et perdue par les Mousquetaires.

Notre équipe ne remporta pas cette année-là le trophée face aux Américains (avec Mac Enroe) à Grenoble, mais Noah se vengera quelques années plus tard, à Lyon en 1991, en étant le capitaine de l’équipe qui allait prendre sa revanche sur les Etats-Unis, dont l’équipe était composée de Sampras, Agassi et la paire Flach-Seguso en double, c’est-à-dire ce qui se faisait de mieux à l’époque. A cette occasion, Noah avait eu l’idée géniale de sélectionner (aux côtés de Forget)  son vieux rival Henri Leconte, alors qu’il se rétablissait tout juste d’une opération due à une hernie discale. Il n’y avait que Noah pour tenter et réussir un coup pareil, d’autant que la France attendait cette victoire depuis 1932. Il n’y avait que lui aussi pour que notre équipe l’emportât une deuxième fois en finale en Suède. Sa détermination, son envie, qu’il savait si bien transmettre à ses joueurs, avaient été à cette occasion déterminantes, car en Suède notre équipe était loin d’être aussi forte qu’à Lyon cinq ans plus tôt. Cela dit, bien qu’ayant fait largement ses preuves comme entraîneur, ce n’est pas cette carrière qu’il allait suivre par la suite, puisqu’il allait devenir chanteur.

Je ne vais pas m’appesantir sur cette nouvelle activité, que je connais beaucoup moins que la précédente, sauf pour noter que personne n’est  surpris de sa réussite dans le domaine des variétés.  La preuve, il vend beaucoup de CD, et il a quasiment rempli le Stade de France pour un concert en septembre 2010.  En outre cela lui permet de donner libre-cours à son tempérament généreux,  en multipliant les galas pour de nombreuses associations caritatives, notamment celle de sa mère « Les enfants de la Terre » qu’il animait déjà à l’époque où il était un jeune joueur. L’homme a du cœur, mais il est aussi  doué d’une intelligence qui lui permet de s’exprimer avec facilité sur tous les sujets touchant à la vie des gens, y compris sur la politique où il défend ses idées avec la faconde d’un politicien professionnel. Pour toutes ces raisons, y compris celle d’avoir un fils qui figure parmi les rares basketteurs français capables  de briller en NBA, il n’est pas étonnant qu’il soit considéré depuis des années comme la personnalité préférée des Français.

En effet, même si à titre personnel je n’accorde que peu de valeur à ce classement, dans le cas de Noah il est mille fois mérité pour l’ensemble de son œuvre.  Et j’ajouterais que de tous les grands sportifs français, il est un des rares sur lequel  tout le monde s’accorde pour dire que sa tête est aussi bien faite que ses jambes. Yannick Noah, en effet, fait rêver les jeunes, mais aussi sait entretenir l’espoir de ceux qui le sont moins, et représente pour les plus anciens une des plus belles époques du sport français avec notamment Hinault, Prost et Platini. Mais lui a quelque chose en plus, le charisme, ce qui lui permet d’être écouté aussi par ceux qui ignorent tout ou presque de ses activités.

Michel Escatafal


Althea Gibson et Pancho Gonzales : deux destins exceptionnels

Le tennis a été longtemps un sport réservé à une certaine élite, notamment aux Etats-Unis, et pourtant il est arrivé que quelques très grands champions réussissent à faire une carrière malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées pour pouvoir assouvir leur passion. Parfois même ils se sont lancés dans le tennis faute de s’exprimer ailleurs, l’essentiel pour eux étant de sortir de la pauvreté dans laquelle ils ont vécu pendant leur prime jeunesse. Parmi ces champions il y en a deux qui m’ont plus particulièrement impressionné, parce que leur parcours est digne d’un conte de fées, Althea Gibson et Ricardo Gonzales. Oh certes ce ne sont pas les plus connus de ceux qui ont marqué l’histoire de leur sport, notamment chez les moins de quarante ans, mais ce sont des champions qui à des titres divers ont largement marqué leur époque, en plus de servir d’exemple dans leur pays.

Althea Gibson, née le 25 août 1927, est issue d’une famille noire très pauvre de Harlem, dont le père voulait qu’elle devienne une championne de boxe, afin de permettre à la famille de vivre plus facilement. Au passage je rappelle que nous étions dans les années 30, et que la boxe était un sport très en vogue à l’époque y compris pour les femmes, ce qui n’était pas le cas en Europe. Cependant, avant de se mettre à la boxe, la petite Althea allait s’essayer au basket et au volley, sports dans lesquels aucune défaillance ne lui était autorisée si elle ne voulait pas être sévèrement corrigée. Elle en aura d’ailleurs tellement assez de cette vie qu’elle finira par s’évader de chez elle à l’âge de onze ans, pour atterrir dans un de ces foyers infâmes où elle vivra de mendicité pour survivre, quand elle ne sera pas obligée de faire du vol à l’étalage.

Par chance pour elle, un jour elle s’essaie au paddle-tennis et découvre le plaisir de tenir une raquette dans les mains dans ces demi-courts de quartier fréquentés par les enfants noirs pauvres. Et là elle se fait remarquer pour sa dextérité par un musicien de jazz, qui non seulement lui achète une raquette, une vraie, mais lui paie aussi des leçons de tennis pour avoir les bases techniques indispensables à tout champion en herbe, même le plus doué. Elle va les acquérir très vite…ce qui ne lui sert pas à grand-chose, dans la mesure où étant noire elle ne peut pas disputer de tournois, lesquels sont réservés aux blancs. C’est d’autant plus dommage qu’en plus de ses dons, elle a la chance de disposer de qualités physiques extraordinaires, notamment  des bras très longs, la puissance, la félinité et la rapidité. Et chacun de ceux qui la connaissaient de se dire que si elle réussissait à intégrer un petit circuit, elle ferait un malheur.

En fait elle aura la chance de rencontrer Alice Marble, une ancienne grande championne américaine des années 30 et 40, de surcroît très engagée dans la lutte contre la ségrégation raciale. Grâce à elle Althea Gibson va pouvoir enfin disputer les tournois américains. Ensuite, auxiliaire militaire en Asie, Althea Gibson participe à plusieurs tournois sur le continent et en remporte quelques uns. Sa carrière est lancée, et en 1956 elle remporte le simple et le double (avec la Britannique Angela Buxton) de Roland-Garros, puis elle gagne Wimbledon et Forest-Hills (autrefois Internationaux des Etats-Unis) en 1957 et 1958, ce qui lui permet de devenir l’incontestable numéro un mondiale.

Arrivée au sommet, elle passera professionnelle en 1959, puis écrira sa passionnante biographie, deviendra chanteuse puis meneuse de cabaret. Bref une vie extraordinairement bien remplie qui lui aura permis de réaliser les rêves les plus fous de son père…dans un sport très différent toutefois de la boxe. En outre elle aura marqué l’histoire du tennis non seulement par ses résultats, mais aussi parce qu’elle a été la première joueuse de couleur à avoir remporté un ou plusieurs tournois du grand chelem. Elle décèdera en 2003, quelques années après (en 1995) celui dont l’histoire lui ressemble beaucoup, Ricardo dit Pancho Gonzales.

Ce dernier était né un an après Althea Gibson à Los Angeles, dans une famille pauvre d’origine mexicaine (six enfants).  Il reçut comme cadeau de Noël à l’âge de douze ans sa première raquette, dont il va apprendre seul le maniement…ce qui ne l’empêchera pas d’être très rapidement le meilleur de son école, et d’avoir tous les coups dans sa raquette.  Son revers fut le plus célèbre du circuit jusqu’à l’avènement de Ken Rosewall, sans oublier un service dévastateur qui fut longtemps un modèle du genre. A cela s’ajoutait un jeu de jambes extraordinaire, et une condition physique à toute épreuve qui lui permit de presque toujours l’emporter s’il était embarqué dans un cinquième set…malgré une vie pas toujours en accord avec les exigences de la haute compétition.

Grand, élégant sur le court, il avait tout pour plaire et tous les atouts pour devenir un des plus grands joueurs de tous les temps, peut-être même aux dires de certains (Kramer, Laver entre autres) le plus grand de tous. En tout cas avec lui il est facile de faire des comparaisons, parce qu’il a rencontré et très souvent battu les plus grands joueurs entre 1947 et 1970! 1947, c’est l’année du vrai départ dans la carrière de Pancho Gonzales. Cette année-là en effet, il la terminera à la dix-septième place du classement américain, ce qui était une performance très honorable pour un joueur qui n’avait jamais disputé que des tournois de seconde zone jusque-là. Mais l’année suivante il va gagner les Internationaux des Etats-Unis à Forest-Hills, et devenir numéro 3 mondial. Enfin en 1949 il va devenir numéro un mondial, en parvenant jusqu’en demi-finale à Roland-Garros, gagnant le double comme à Wimbledon, puis s’imposant de nouveau à Forest-Hills, et enfin remportant ses deux simples en finale de la Coupe Davis contre l’Australie.  Quelle progression fulgurante !

Et après ? Et bien il va passer professionnel dans la troupe de Jack Kramer, lui-même vainqueur de Forest-Hills en 1946 et 1947 et de Wimbledon en 1947. Ensuite sa carrière va subir des hauts et des bas chez les professionnels. Tout d’abord il se défendra très bien contre son patron, Jack Kramer, son aîné de sept ans, l’emportant dans leurs matches 41 fois contre 82 à son adversaire. Ensuite il affrontera Riggs qui avait récupéré la tournée de Kramer pour un an, mais se brouille très vite avec lui, et abandonne pour quelque temps le tennis. Pour survivre il va pratiquer différents sports, le bowling, le golf, le basket, allant même jusqu’à faire un peu de cinéma. Puis Riggs abandonne à son tour la tournée, et Gonzales retrouve de nouveau son vrai métier, le tennis, avec un autre promoteur, un certain Harris qui ne peut lui offrir qu’un contrat indigne de son talent.

Heureusement, en 1953, Jack Kramer revient aux affaires et Gonzales avec lui, contre les Australiens Mac Gregor et Sedgman qu’il bat régulièrement. Il domine tellement qu’il sera mis hors circuit pour supériorité trop manifeste, les spectateurs préférant des combats plus équilibrés ne venant plus assister aux matches. Heureusement pour lui Kramer récupère chaque année les meilleurs joueurs amateurs, à commencer par Tony Trabert l’Américain que Gonzales va battre 75 fois sur 102, puis ensuite il dominera Rosewall, Hoad et même Laver passé pro après son premier grand chelem en 1962. En 1964, il se paiera le luxe de dominer ces trois joueurs entre mai et juillet, à chaque fois en cinq sets, preuve que sa résistance légendaire n’était pas un vain mot. Il le prouvera en 1969 (à 41 ans) quand il battit le jeune Américain Passarell au long d’un match qui dura 5h12 mn, avec un set de 56 jeux qui dura 2h20mn.

Et cela nous amène à l’ère open où tout le monde joue les mêmes tournois, amateurs et professionnels, le professionnalisme s’imposant dans le monde du tennis. Hélas pour lui, en 1968, Pancho Gonzales avait 40 ans, et il se contentera (si j’ose dire) d’une place en demi-finale à Roland-Garros,  battu par Rod Laver après avoir éliminé en quart de finale le tenant du tire Roy Emerson, sur une surface qui n’était pas sa meilleure, et alors qu’il ne jouait presque plus. Tout cela suffit à montrer à quel point l’Américano-Mexicain était un joueur extraordinaire.

Combien de tournois du grand chelem aurait-il remporté s’il n’y avait pas eu cette séparation entre professionnels et amateurs pendant toutes ces années, notamment entre 1953 et 1963? Federer serait-il le recordman des victoires dans les tournois du grand chelem? Autant de questions pour lesquelles nous n’aurons jamais la réponse, mais qui doivent nous rendre prudents, quand nous gratifions le maestro suisse du titre de plus grand joueur de l’histoire.   La remarque ne vaut pas que pour Gonzales, car elle vaut aussi pour Rod Laver ou Jack Kramer, mais aussi pour Althea Gibson chez les féminines si elle avait eu la chance de pouvoir participer aux grands tournois plus tôt, et si elle n’était pas passé professionnelle après seulement trois ans de succès. Une fois sa carrière terminée, Pancho Gonzales enseignera le tennis à des élèves fortunés à Las Vegas, chance qu’il n’avait pas eue mais qui ne l’a pas gêné dans sa conquête de tous les lauriers que le tennis pouvait offrir à son époque.

Michel Escatafal 


Quelques grandes surprises dans le sport

Alors que l’on s’interroge pour savoir si Thomas Voeckler peut remporter le Tour de France 2011, ce qui constituerait une énorme surprise compte tenu de la participation à ce Tour de France, où il ne manque que les Italiens Nibali et Scarponi ainsi que le Russe Menchov, il est sans doute intéressant de se pencher sur quelques grandes surprises qui ont émaillé l’histoire du cyclisme en particulier, et plus généralement l’histoire du sport. Parmi celles-ci la première qui me vient à l’idée est la victoire d’un coureur comme Walkowiak (photo) dans le Tour de France 1956, devant des grands champions comme Bahamontes, Brankart et Charly Gaul. A ce propos, bien qu’étant un petit garçon à l’époque, je me souviens très bien de ce Tour de France où chaque jour, comme pour Voeckler, on attendait la défaillance de Walkowiak qui, finalement, n’est jamais venue. Du coup, le coureur de Montluçon a remporté la plus prestigieuse des épreuves cyclistes, alors que c’est pratiquement sa seule victoire professionnelle à part 2 étapes du Tour d’Espagne, et son nom figure au palmarès de la Grande Boucle entre ceux de Louison Bobet et de Jacques Anquetil, deux des plus grands champions de tous les temps.

Autre coureur cycliste à avoir gagné le Tour de France à la surprise générale, le Français Lucien Aimar en 1966. Un Tour de France dans lequel il a bénéficié d’une suite de circonstances favorables qui lui ont permis de monter sur la plus haute marche du podium au nez et à la barbe de coureurs comme Anquetil, Poulidor, mais aussi Rudi Altig, Jan Janssen ou Roger Pingeon. Dans les Pyrénées, les deux grands favoris (Anquetil et Poulidor) sont relégués à sept minutes par une échappée dans laquelle s’est glissé Janssen, mais aussi Lucien Aimar, équipier de Jacques Anquetil. Et malgré une belle remontée de Raymond Poulidor, à la faveur d’une victoire contre-la-montre à Vals-lesBains, puis d’un exploit dans la descente du col d’Ornon où sous l’orage il relégua Anquetil et Aimar à plus d’une minute, auquel il faut ajouter un exploit dans la Forclaz où il laissa sur place tous les grimpeurs, tout cela sera insuffisant pour que le Limousin puisse refaire la totalité de son retard sur Aimar. Poulidor, en effet, terminera troisième de ce Tour à 2mn 02s de Lucien Aimar et 1 mn 07s derrière Jan Janssen, le second. En dehors d’un titre de champion de France, ce sera la seule grande victoire de Lucien Aimar, avec accessoirement les Quatre Jours de Dunkerque.

Un autre coureur français avait créé la sensation dans le Tour d’Espagne en 1984, Eric Caritoux. Certes, tout comme Aimar, il a gagné un peu plus que Walkowiak avec ses deux titres consécutifs de champion de France (1988 et 1989), plus deux Tours du Haut-Var, mais personne n’aurait imaginé qu’il fût capable de gagner une Vuelta. Et pourtant il l’a fait en 1984, et sa victoire restera d’autant plus historique qu’il l’a emporté par la plus infime des marges sur Alberto Fernandez (6 secondes). Et au palmarès du Tour d’Espagne son nom figure entre ceux de Bernard Hinault (1983) et Pedro Delgado (1985). Cela dit de telles victoires, comme celles de Tamames en 1975, de Pessarodona en 1976, ou plus près de nous de Casero en 2001 et Aitor Gonzales en 2002 sont de plus en plus rares, mais pas impossibles.

Autre victoire remportée contre toute attente, celle de Carlo Clerici, le Suisse, au Tour d’Italie 1954, où il l’emporta avec 24 mn d’avance sur son ami Koblet, qui n’avait rien fait pour l’empêcher de gagner, bien au contraire. Clerici avait bénéficié d’une échappée où tous les favoris (Coppi, Koblet, Magni) terminèrent avec un retard frisant les 40 mn. Et puisque j’évoquais Fiorenzo Magni, le troisième crack italien de l’après-guerre, celui-ci aurait dû être champion du monde en 1952 sans un incident mécanique tout près de l’arrivée, qui allait bénéficier à un certain Heinz Muller, un Allemand qui n’a jamais rien gagné d’autre que ce titre mondial. On pourrait aussi ajouter dans cette galerie des vainqueurs-surprises l’Espagnol Oscar Pereiro, vainqueur du Tour de France 2006, mais cette victoire ne fut définitive qu’après le déclassement pour dopage de Floyd Landis.

En athlétisme, encore en 1952, nous avons enregistré une énorme surprise, au Jeux Olympiques d’Helsinki,  avec la victoire de Josy Barthel le coureur de 1500m luxembourgeois. Lui aussi n’a pas remporté d’autres titres majeurs que celui-là, mais personne ne lui enlèvera sa médaille d’or olympique. Cela étant en athlétisme, dans les grands championnats, il est rare, pour ne pas dire très rare, que le vainqueur ne soit pas un des meilleurs. Mais cela est arrivé en 2004 aux Jeux Olympiques d’Athènes, avec la victoire sur 100m d’une athlète biélorusse totalement inconnue, Youlia Nesterenko, dont la progression apparut d’autant plus stupéfiante aux yeux de certains, qu’elle disparut des couloirs mondiaux aussi vite qu’elle y était arrivée.

En football, il y a eu la victoire d’un club de la banlieue d’Alger, le Sporting Club Union El Biar, en 1/16è de finale de la Coupe de France 1957 contre le Stade de Reims. Ce club, qui végète aujourd’hui en Ligue 2 après un long purgatoire en National, était à l’époque une très grande équipe qui, quelques mois auparavant, avait disputé et perdu la finale de la Coupe d’Europe. Le Stade de Reims comptait dans ses rangs quelques uns des meilleurs joueurs européens (Jonquet, Penverne, Vincent, Fontaine) et, bien entendu, personne n’aurait imaginé qu’une telle armada puisse être éliminée par un club aussi modeste. Et pourtant El Biar a gagné par 2 à 0 et s’est qualifié pour les 1/8è de finale. Evidemment nous pourrions citer beaucoup d’autres exemples, mais ceux-ci figurent parmi les plus belles anomalies du sport, avec la place de finaliste de la Coupe de France du club de CFA, Calais RUFC en 2000, après avoir sorti les Girondins de Bordeaux, ou encore la place de finaliste à Roland-Garros de Ginette Bucaille en 1954, ce qui fut sa seule performance notable avec un titre de championne internationale de Paris en 1956.

Michel Escatafal


Federer dans la grande histoire du tennis

Roger Federer éliminé en quart de finale à Wimbledon, mais battu en finale à Roland-Garros. Voilà le type de nouvelle presque banale cette année, alors que quelque temps auparavant cela aurait fait les gros titres, parce qu’il était parvenu à 23 reprises consécutivement en demi-finale des tournois du grand chelem. Il est vrai que si l’on ne compte plus le nombre de défaites de l’encore numéro trois mondial depuis le début 2011, auparavant on les comptait sur les doigts de la main ou presque (entre 4 et 7 par saison), ce qui était normal pour un joueur qui faisait régulièrement le petit chelem,  et à qui il manquait simplement Roland-Garros pour réaliser  le grand. D’ailleurs il fut tout près de le réaliser (à cheval sur deux ans en 2009-2010) après avoir enfin remporté Roland-Garros, pour une balle comptée faute à l’US Open en septembre 2009 à la fin du second set,  ce qui enraya tellement sa belle mécanique qu’il fut battu par Del Potro en cinq sets.

Désormais cela appartient à l’histoire, celle-ci ayant commencé en 2004, année de la confirmation du grand talent qu’il avait démontré notamment à Wimbledon,  où il avait ouvert sa série de victoires dans les tournois majeurs (16 en tout). Rappelons  qu’il précède au nombre de victoires en grand chelem des joueurs comme Sampras (14),  Roy Emerson (12), joueur australien des années 60, Laver et Borg (11). Et c’est pour cela que nous aurions le droit de dire : « plus dure est la chute ». D’ailleurs son attitude après chaque revers indique bien son agacement de ne pouvoir changer le cours des choses lui qui, pendant si longtemps, remportait ses victoires grâce à la confiance inébranlable qui l’habitait. Combien de tie-break a-t-il perdu durant toutes ces années de 2003 à 2007 ? Très peu, parce que se sentant le plus fort il arrivait toujours à s’en sortir grâce, le plus souvent, à des coups venus d’ailleurs. C’était cela Roger Federer.

Certains vont me reprocher de parler déjà au passé, alors qu’il va peut-être remporter l’US Open en septembre prochain. Il faut aussi se rappeler qu’en 2009, alors que certains parlaient de déclin, Federer fit une de ses meilleures années, profitant il est vrai des ennuis physiques de Nadal qui avait largement dominé l’année 2008, remportant même le titre olympique après son doublé Roland-Garros-Wimbledon. Cependant, et je ne suis pas le seul, je n’y crois guère. Non pas que ce soit le déclin qui ait frappé ce merveilleux joueur, mais de la même manière que Borg après sa défaite en 1981 à Wimbledon contre Mac Enroe, il semble qu’aujourd’hui un Nadal, et plus encore un Djokovic, soient plus forts que lui. Pour revenir à Borg, il suffit de se rappeler qu’en 1980 déjà, sur les mêmes courts de Wimbledon,  il aurait très bien pu être battu par ce même Mac Enroe qui l’avait poussé à jouer cinq sets (8-6 au 5è set), après un tie-break d’anthologie au quatrième remporté 18-16. Ce fut en quelque sorte son chant du cygne, même s’il gagna une dernière fois Roland-Garros en 1981, puisque Borg fut battu ensuite par ce même Mac Enroe à l’US Open, encore en cinq sets.

Tout cela ressemble beaucoup à ce qui se passe avec le duel que se livrent Federer et Nadal  depuis 2005. Jusqu’en 2008 le joueur suisse avait toujours pris le dessus, sauf sur terre battue, mais même si Nadal était le plus fort sur cette surface, il est arrivé que ce dernier soit poussé dans ses derniers retranchements, voire même battu comme à Hambourg en 2007. En revanche sur herbe ou sur dur, Federer semblait intouchable. Ce n’est plus le cas depuis trois ans. En fait, l’ascension de Nadal a coïncidé avec les meilleures années de Federer, un peu comme à l’époque Mac Enroe – Borg. Sur ce plan la comparaison pourrait s’arrêtera  là car,  du temps de Borg,  il y avait un troisième larron qui venait se mêler à la lutte, Jimmy Connors, celui-ci ayant battu Borg deux fois  en 1976 et 78 à Flushing Meadow, sur une surface qui convenait parfaitement à son jeu. J’ai employé le conditionnel, car le troisième larron s’appelle à présent Djokovic, vainqueur de deux des trois grands tournois cette année, avec un seule défaite à son compteur…contre Federer, en demi-finale de Roland-Garros, ce qui lui vaut d’être premier au classement mondial.

Cette évocation qui nous ramène presque trente ans en arrière tout en étant d’une brûlante actualité, nous permet de dire que faute de parler de déclin, la chute est plus rapide pour  les grands dominateurs que pour les autres. Je m’explique : qu’il s’agisse de Newcombe, Connors, Lendl, Mac Enroe, Wilander, Edberg, Becker, Sampras  ou Agassi, tous ont eu des périodes de domination plus ou moins marquées entrecoupées  aussi de périodes un peu plus difficiles. En revanche, Borg comme Federer et même Laver, ont archi dominé leur époque en ne laissant que des miettes aux autres pendant une période donnée, assez longue (quatre ou cinq ans) pour Borg et Federer,  plus courte pour Laver mais pour d’autres raisons. Et chaque fois la chute fut sans retour…face à des adversaires plus jeunes.

A noter que celui qui est considéré, au même titre que Federer, comme un des plus grands joueurs de tous les temps, n’a pas pu jouer de tournoi entre 1962 et 1967, parce qu’il était professionnel. Et en  1968, au début de l’ère du tennis open, il avait déjà 30 ans, ce qui ne l’empêcha pas de réaliser en 1969 son second grand chelem. Mais une fois cet exploit réalisé, il ne remportera plus un seul tournoi majeur. Alors pour revenir à mon propos initial, est-ce que 2011 sera pour Federer  l’inexorable fin de sa domination ? Sans doute, même si j’aimerais bien me tromper, car j’aime beaucoup le jeu de ce joueur, mais Djokovic semble de nos jours tellement fort…comme Federer en 2005, ou Borg en 1976, ou Laver en 1962, qu’il semble parti pour dominer le tennis mondial dans les quatre ou cinq années à venir si, toutefois, il confirme dans les prochains mois ses énormes progrès. Sinon Nadal reprendra son leadership pour peu que son corps le laisse en paix, tellement il met d’intensité dans son jeu. A cet égard l’année 2012 sera vraiment intéressante.

Un dernier mot enfin, pour dire qu’il est absolument impossible, comme dans d’autres sports de parler du meilleur joueur de l’histoire, car ce serait faire fi de trop de joueurs qui ont marqué leur époque. En outre, il y a aussi ceux qui dans les années 40 passèrent très tôt professionnels, donc furent interdits de tournois du grand chelem alors qu’ils étaient très jeunes. Parmi ceux-ci il faut citer Jack Kramer (Etats-Unis) qui quittera les rangs des amateurs à peine un an après avoir réellement commencé sa carrière, ce qui ne l’empêchera pas pendant ce laps de temps de remporter deux Forest-Hills (Internationaux des Etats-Unis à l’époque) en 1946 et 1947, plus un Wimbledon en 1947. Peu après il deviendra le patron de la ligue professionnelle qui, après quelques années difficiles, deviendra un circuit où évolueront tous les meilleurs joueurs amateurs passant professionnels.

Ainsi il fera évoluer dans ses circuits des joueurs comme l’Américain Riggs, et surtout son compatriote Pancho Gonzales, de la fin des années 40 jusqu’à l’ère open (1969), dont certains ont dit (Tilden, Kramer et Laver) que ce fut lui le plus grand joueur de tous les temps, parce qu’il domina tout le monde dans le circuit professionnel y compris Laver. A ces deux joueurs il faut ajouter Lewis Hoad et Ken Rosewall au milieu des années 50, les célèbres « wonder kids » australiens nés à quelques jours d’intervalle,  aussi bons en simple qu’en double, ou encore Frank Sedgman qui est passé pro juste avant eux en 1953, sans oublier un autre Américain Tony Trabert en 1955.

Michel Escatafal