Bolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire?

telechargementBolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire ? A première vue, et si l’on regarde les palmarès, c’est le cas. Aucun autre champion ne peut être comparé avantageusement avec le super crack jamaïcain, en espérant qu’on n’apprendra pas un jour qu’il a bénéficié d’une quelconque aide de la pharmacopée, comme c’est le cas pour certains champions a posteriori. En tout cas, lui jure qu’il est propre, et jusqu’à preuve du contraire on peut le croire. Fermons cette parenthèse, et reprenons le fil de mon propos pour voir quels sont les sprinters qui pourraient rivaliser avec lui dans l’histoire. Ils ne sont pas très nombreux à vrai dire, depuis Jess Owens au milieu des années 30, l’Américain ayant réussi le triplé 100, 200, 4x100m (en plus de la longueur) aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, jusqu’à Maurice Greene au début des années 2000, qui réussit le même triplé aux championnats du monde 1999, avant de s’imposer en finale du 100m et du 4x100m aux J.O. de Sydney en 2000. Entre temps, le sprint mondial avait connu quelques très grands champions qui ne feraient pas injure en faisant la comparaison avec Bolt, même s’ils n’ont pas son palmarès. Parmi ceux-ci on citera l’Américain Bobby Morrow, roi du sprint aux J.O. de Melbourne, que l’on appelait « l’éclair blond du Texas », qui domina la période 1956-1958, l’Allemand Armin Hary, dont j’ai déjà parlé sur ce site (Hary, roi de Rome, et les autres), à la fin des années 50 et jusqu’en 1960 (champion olympique du 100m à Rome), Bob Hayes , autre américain, que certains ont appelé « le météorite » tellement sa carrière fut courte au milieu des années 60, Jim Hines, lui aussi américain à la fin de la même décennie, Valéri Borzov, le Soviétique ukrainien au début des années 70, ou encore Carl Lewis, lui aussi américain, que l’on a souvent comparé à Owens parce qu’il avait lui aussi réussi le quadruplé aux J.O. de 1984 avec le 100, le 200, le 4X100 et la longueur, sans oublier le Canadien (né en Jamaïque) Donovan Bailey, champion olympique du 100m à Atlanta en 1996 en battant le record du monde (9s84), malgré un départ raté, après avoir été champion du monde en 1995.

En citant ces champions, je veux préciser que je ne parle que de ceux qui ont glané des succès sur 100 et 200m aux J.O et plus tard aux championnats du monde, mais je ne veux pas oublier deux autres athlètes qui ont été les rois du 200m et du 400m, à savoir Tommy Smith et Michael Johnson. Le premier, à qui l’on avait ajouté le surnom de « Jet » entre son nom et son prénom, disposait d’une immense foulée (2,66m), et d’un style aérien comme on en a vu peu dans l’histoire de l’athlétisme et du sprint. Il réalisa l’exploit extraordinaire de remporter la finale olympique du 200m de Mexico en battant le record du monde (19s83), malgré une douleur à l’aine qui l’empêchait de s’exprimer pleinement, ce qui compensait largement l’avantage de l’altitude de Mexico. C’était aussi à l’occasion un excellent coureur de 100m et de 400m (record du monde en 44s5). Il sera aussi resté célèbre parce qu’avec son compère John Carlos (3è de cette finale) il entendra l’hymne américain avec un poing levé ganté de noir, ce qui lui valut d’être immédiatement chassé du village olympique. Quant à Michael Johnson, il sera à la fois le meilleur sur 400m et 200m, mais aux yeux du grand public, il n’appartient pas réellement au monde des purs sprinters , malgré son fabuleux palmarès sur 200m, notamment son record du monde stratosphérique (pour l’époque) réalisé en finale des J.O. d’Atlanta (19s32). Cela étant il n’a jamais fait mieux que 10s09 (avec vent de 2m) sur 100m. En plus il avait un style qui contrastait avec celui de Tommy Smith autrefois, ou de Carl Lewis, ou encore de Bolt aujourd’hui. Long buste, petites jambes donc petite foulée (2m25), mais évidemment une fréquence très élevée, qui en faisait un sprinter atypique, sans doute plus armé pour le sprint long que pour les distances allant du 60 au 100m.

Cela dit, une chose est certaine : aucun athlète n’a dominé le sprint (100 et 200m) aussi longtemps que Bolt, pas même Carl Lewis, ce qui signifie que le Jamaïcain est au-dessus de son prestigieux devancier. Alors, pour les autres me direz-vous ? Et bien, je reprends ce que l’on dit tout le temps, à savoir qu’il est très difficile de comparer les champions à des époques précédentes. Pour ce qui concerne l’athlétisme en général et le sprint en particulier, il y a déjà une donnée à ne pas oublier, à savoir que jusque dans les années 80 les athlètes n’étaient pas de vrais professionnels. Pire même, s’ils étaient soupçonnés de toucher de l’argent grâce à leur sport, ils étaient radiés à vie, comme ce fut le cas pour les Français Ladoumègue (demi-fond dans les années 30) et Drut (110m haies dans les années 70). On ne rigolait pas à l’époque sur les règles de l’amateurisme avec toutefois un gros bémol pour les pays communistes, puisque leurs athlètes ne faisaient que du sport avec tout ce que cela pouvait comporter, y compris en matière de dopage. On ne pouvait faire guère mieux en matière d’hypocrisie, même si plus tard on ne se gênera pas en termes de dopage avec les fameuses AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques), délivrées avant des grandes compétitions ou parfois même rétroactives. Je pense évidemment au vélo, mais cela doit exister ailleurs, ce qui montre que le dopage est bien plus ancré qu’on ne le croit dans le sport de compétition. Quand je pense que l’on a rayé Contador des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 pour des traces de clembutérol que l’on ne pouvait détecter que dans deux ou trois laboratoires au monde ! Passons.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse aujourd’hui , je voudrais aussi dire que le fait de ne pas être professionnel a empêché nombre d’athlètes de poursuivre leur carrière très longtemps…parce qu’il fallait bien se mettre à travailler, mais aussi parce que la médecine n’était pas ce qu’elle est au vingt-et-unième siècle. J’ai bien dit la médecine la vraie, celle qui soigne à partir d’arrêts de travail ! Bon, je m’égare un peu et revenons à nos moutons, pour noter que nombre de grands sprinters ont stoppé leur carrière très jeune, ce qui fait que l’on ne saura jamais combien de temps ils auraient pu dominer leur discipline. Je pense notamment à Armin Hary, dont j’ai parlé précédemment, mais aussi à Bob Hayes, champion olympique du 100m à Tokyo (1964) avec la même facilité que Bolt de nos jours, en réalisant 10s06, malgré un couloir très défavorable (le n°1) avec une cendrée épouvantable, malgré aussi des chaussures qui ne lui appartenaient pas, parce que Joe Frazier, le boxeur champion olympique des lourds, avait cru amusant de lui cacher les siennes. Hélas, sa carrière dura à peine 2 ans, de juin 1962 à octobre 1964, au cours de laquelle il fut invaincu (54 victoires consécutives). Qu’aurait-il gagné s’il avait pu bénéficier des conditions favorables d’entraînement qu’ont les athlètes de nos jours ? Nul ne le sait, mais ce que nous savons c’est qu’il manifesta pendant les années 1963 et 1964 la même supériorité sur 100m dont fera preuve plus tard Usain Bolt. Il était très au-dessus de tout le monde malgré une technique de course qui suffisait à démontrer qu’il était « brut de décoffrage » comme on dit vulgairement. Il valait quand même 10s électrique sur des pistes en cendrée dont la qualité n’a rien à voir avec les pistes de nos jours.

Jim Hines, autre grand sprinter américain n’était pas de la même trempe que Bob Hayes, même s’il fut le premier recordman du monde « électrique » du 100m (9s95). Electrique parce que depuis les J.O. de Mexico en 1968, les temps ne sont plus calculés en 1/10è de seconde, mais en centième. On peut aussi ajouter que désormais les grandes compétitions allaient se dérouler sur des pistes synthétiques et non plus sur de la cendrée au rendement nettement plus faible pour les athlètes. Résultat Jim Hines, solide gaillard de 1,83m et 81 kg, sera pour l’éternité le premier coureur à avoir réalisé un temps inférieur à 10s électrique sur 100m. Etait-ce supérieur aux 10s06 réalisées par Bob Hayes à Tokyo, sur une cendrée en mauvais état au couloir 1, qu’il avait fallu resurfacer ? Sûrement pas, parce que outre l’avantage d’évoluer sur une piste synthétique, il y avait aussi l’altitude de Mexico. Bref, trop d’éléments favorables pour ne pas affirmer que Bob Hayes était plus fort que Jim Hines, même si ce dernier disposait de toutes les qualités faisant les très grands sprinters, notamment un finish impressionnant, ce qui lui permit de devancer Lennox Miller d’un bon mètre en finale à Mexico. Hélas, lui aussi arrêtera très tôt sa carrière, dès l’année suivante pour faire comme Bob Hayes et devenir professionnel dans une équipe de football américain où il subit, selon ses dires, les affres du racisme, mettant cela aussi sur le compte des poings levés par Smith et Carlos sur le podium du 200m. On notera au passage que le triplé de Bobby Morrow sur 100, 200 et 4x100m aux J.O. de Melbourne en 1956, fut le dernier avant l’avènement de Carl Lewis en 1984, comme si cela apparaissait impossible.

Toutefois, en 1972, Valéri Borzov réussira le doublé (100-200m) au grand étonnement des Américains, qui ont vu leurs sprinters Hart et Robinson, éliminés de la compétition en quart de finale du 100m…pour s’être présentés en retard. Borzov, que ces mêmes Américains appelaient la « fourmi rouge », aurait-il gagné quand même sans cette stupide erreur de Robinson et Hart ? Peut-être et même sans doute, car il battit nettement le troisième américain, Taylor (10s14 contre 10s24), en finale à ces J.O. de Munich, comme en témoigne aussi sa victoire sur 200m où il domina l’Américain Black en le laissant à deux mètres (20s contre 20s19). En outre lors de la finale du relais 4x100m, Borzov lancé réalisa un meilleur temps que Hart (9s21 contre 9s25). L’Ukrainien, à l’époque Soviétique, était un grand sprinter, mais évidemment personne ne le comparait sérieusement à Bob Hayes. En revanche, la différence était sans doute plus ténue avec quelqu’un comme Bobby Morrow, lequel avait bénéficié du forfait de Dave Sime, blessé avant les J.O. de 1956, qui lui était supérieur au moins sur 200m. Surtout, le fait qu’il ait appartenu à l’école soviétique avait permis à Borzov d’acquérir une technique de course quasi parfaite, qui compensait son déficit de vitesse pure par rapport à certains de ses devanciers médaillés d’or olympiques ou rivaux de son époque. En tout cas, il restera pour l’histoire un des deux ou trois plus grands sprinters européens, le seul à avoir réussi le doublé 100 et 200m aux Jeux Olympiques. En outre le fait d’être un athlète d’État dans l’ex Union Soviétique lui a permis, contrairement à ses devanciers d’avoir une carrière qui aura duré 10 ans entre 1969 et 1979.

Quelques années plus tard, en 1984, un surdoué nommé Carl Lewis allait exploser de nombreux records en devenant l’athlète le plus titré de l’histoire des J.O. avec le Finlandais Nurmi et Usain Bolt, lesquels ont remporté chacun 9 médailles d’or olympique. Cela étant, parmi les neuf médailles d’or de Carl Lewis, il y en a eu quatre au saut en longueur. Il était donc moins dominateur à son époque comme sprinter que ne l’a été Usain Bolt, dont il avait un peu les mêmes caractéristiques et la même manière de courir. Sans doute aussi était-il un peu moins fort intrinsèquement, ce qui ne l’empêcha pas d’égaler Jesse Owens aux J.O. de Los Angeles en 1984. A propos de Jesse Owens, on notera au passage qu’il était loin d’être invincible sur 100m, tout comme Carl Lewis en son temps (battu notamment par Burell ou March), ayant été battu en 1935 à plusieurs reprises par Peacock qui, hélas pour lui, se blessera gravement en mai 1936, après avoir dominé Owens sur 50 yards en salle deux mois auparavant, ce qui lui interdit de participer aux sélections américaines, laissant le champ libre à Jesse Owens. Cela dit, pour terminer sur Carl Lewis, il a été un de ceux qui ont le plus contribué à magnifier son sport, par son allure de seigneur et la fluidité de son style, donnant l’impression de courir sur un coussin d’air. Il bénéficiera aussi de l’arrivée des championnats du monde d’athlétisme (1983) pour enrichir son palmarès de 8 médailles d’or, portant son chiffre personnel à 17 titres dans les grands championnats.

Evidemment on ne mettra pas dans ce panel des géants du sprint Ben Johnson, malgré ses fantastiques performances entre 1983 et 1988, année où il fut disqualifié des J.O. de Séoul en raison d’un contrôle antidopage positif. Il ne sera pas le seul à avoir subi des contrôles positifs, mais lui n’avait apparemment aucune excuse, sauf à reconnaître « avoir fait comme les autres ». C’est ce qu’il avouera plus tard. En plus de son titre olympique, il perdra aussi ses records du monde battus en 1987 (9s83) et 1988 (9s79). A noter que bien qu’ayant reconnu son dopage depuis 1981, il conserva ses médailles de bronze sur 100 et 4x100m aux J.O. de Los Angeles en 1984 et sa médaille d’or sur 60m acquise lors des championnats du monde en salle à Paris en 1985. Comprenne qui pourra !

Fermons cette nouvelle parenthèse sur le dopage pour évoquer à présent le nom de celui qui a dominé le sprint mondial à la fin des années 1990 et jusqu’en 2000, Je veux parler de Maurice Greene, qui fut le premier athlète à remporter le 100 et le 200m aux championnats du monde (1999), réalisant le triplé avec le relais 4x100m, et qui devint champion olympique du 100m en 2000 à Athènes et du 4x100m. Greene était vraiment très fort à l’époque, car il devança son copain de l’écurie HSI de John Smith, Ato Boldon, de 12 centièmes de seconde. Un an plus tard, ce sprinter râblé (1,75m et 80 kg) à la foulée extrêmement puissante, que l’on appelait « le pitbull » en raison de ses mimiques au départ des courses, s’imposera de nouveau sur 100m aux championnats du monde avec un temps qui frôlait son record du monde établi à Athènes le 16 juin 1999. Ce record avait été porté à 9s79, ce qui correspondait très exactement au temps réalisé par Ben Johnson lors de la finale des Jeux de Séoul en 1988, temps annulé pour dopage. Tout un symbole aux yeux du public qui ne voulait pas croire qu’on puisse se doper à la fin des années 1990. En tout cas, comme Bolt de nos jours, il n’a jamais été contrôlé positif.

A ce propos, ces histoires de dopage ajoutent encore à la difficulté de comparer les champions à travers les époques. Certains n’ont jamais été suspendus, mais ont été positifs sans conséquences pour leur carrière. Parmi ceux-ci Carl Lewis, qui a reconnu avoir été contrôlé positif en juillet 1988 avec notamment de l’éphédrine dans ses urines, mais, comme il l’a affirmé, il n’y avait absolument pas intention de dopage, puisque cette substance provenait d’un complément alimentaire dont il ignorait la composition. D’ailleurs, ajoutait-il, « des centaines de personnes ont bénéficié de cette indulgence » de la part de l’USOC (Comité olympique américain). On est heureux de le savoir, mais Contador a été rayé des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 (sans le moindre contrôle positif) pour quelques traces de clembutérol dues à un complément alimentaire ou à de la viande contaminée, malgré le fait que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) ait reconnu qu’on ne pouvait pas prouver que Contador avait l’intention de se doper lors de son contrôle du Tour 2010. Ah que tout cela est triste ! Au fait, j’ai parlé au début de mon propos des AUT et je termine par l’indulgence de l’USOC. Quelle tristesse le sport si on réfléchit un peu sur les performances ! Cela nous empêche en tout cas d’être formel sur les mérites de nombreux champions, et surtout sur les comparaisons que l’on peut faire à travers l’histoire. Il n’empêche, Usain Bolt est vraiment un extra-terrestre du sprint au même titre que Bob Hayes à son époque. Qu’est-ce que cela aura donné s’ils avaient couru ensemble ? Je vais me mouiller : Hayes aurait gagné sur 100m et Bolt sur 200m. Mais Bolt aurait-il battu Tommy Smith sur 200m ? Et Bob Hayes aurait-il vaincu sur 100m Paddock, le phénomène du début des années 1920 ? J’arrête là, car on va me reprocher de poser des questions auxquelles il est impossible de répondre.

Michel Escatafal


Des records stupéfiants et d’autres qui ne le sont pas…

séoul 1988Alors qu’on ne sait pas si Christophe Lemaitre sera ou non forfait pour les prochains championnats du monde d’athlétisme, ce qui ne ferait qu’un athlète français de plus incapable de participer à cette épreuve, avec Tamgho, champion du monde du triple saut en 2013, mais aussi le multiple médaillé d’or européen et médaillé d’argent olympique et mondial, Mahiedine Mekhissi, ou encore Yohann Diniz, triple champion d’Europe, tous blessés, ce sport est en train de subir un véritable cataclysme…lié à de supposées affaires de dopage. Décidément on n’en sortira pas ! Au passage on est en train de s’apercevoir qu’il n’y a pas que dans le cyclisme que sévit le dopage, ce dont nous sommes très nombreux à être persuadés. ..le sport engendrant fatalement la tentation du dopage chez certains compétiteurs. Cela dit, doit-on nécessairement remuer de la boue pour des résultats entérinés entre 2001 et 2012, soit pour certains depuis bientôt 15 ans ? Réponse non, car dans ce cas il faudrait remonter des années et des années en arrière, notamment à la « belle » époque du dopage organisé dans les années 70 ou 80, voire même avant, et cela ne servirait à rien.

Je souhaite aussi qu’on ne se ridiculise pas comme on le fait régulièrement dans le cyclisme, où l’on manipule à loisir les palmarès, pour donner parfois des titres à des gens loin d’être insoupçonnables sur le plan du dopage. Parfois même le ridicule tue froidement puisqu’on raye un vainqueur des palmarès, sans attribuer le titre…mais en gardant le reste du podium pour des coureurs suspendus par la suite. Bref, du grand n’importe quoi, ce qu’on a osé faire aussi en athlétisme, mais à une échelle beaucoup moins grande. En fait les seuls champions privés de leur titre l’ont été suite à un contrôle positif ou anormal, ce qui peut s’expliquer même si ces contrôles ne prouvent pas nécessairement qu’il y a eu prise de produit incriminé volontaire, ou suite à des aveux faits par les champions…ce qui signifie qu’ils auraient gardé leur titre s’ils n’avaient rien dit.

Mais comme rien n’est simple dans ce domaine, notamment dans le cyclisme, on peut quand même figurer dans les palmarès si on a avoué s’être dopé…après prescription des faits par le règlement. Qui peut comprendre ça ? Résultat, on a des gens dont est certain qu’ils se sont dopés figurant dans les palmarès…et des gens dont n’a jamais pu prouver qu’ils s’étaient dopés à qui on a retiré leurs titres, y compris ceux pour lesquels ils étaient régulièrement inscrits sur la liste des participants. Là ça devient carrément loufoque ! Mais on oublie aussi les cas où un champion ayant subi un contrôle positif indiscutable garde son ou ses titres, parce qu’il y a eu vice de forme dans la procédure. Là on est carrément dans le déni de justice par rapport aux autres.

Néanmoins tout cela n’est finalement que broutille dans l’histoire du sport, surtout dans un monde où tout va tellement vite que plus personne ne se souvient des résultats vingt ans auparavant. Il n’y a qu’à lire les commentaires des supporters forumers pour s’en rendre compte, certains faisant par exemple de Froome le plus grand coureur cycliste de tous les temps, la remarque valant aussi pour Messi en football ou pour Usain Bolt en athlétisme, sans parler de Federer ou Serena Williams pour le tennis, alors qu’il est déjà très difficile de déterminer le meilleur depuis le nouveau siècle. En fait, seuls les palmarès sont crédibles pour essayer de désigner les meilleurs…à condition qu’ils n’aient pas été manipulés, ou qu’on garde en mémoire le fait qu’il y ait eu jusqu’au début des années 1990 une distinction entre amateurs et professionnels (cyclisme sur piste ou tennis).

Décidément on n’en sort pas, d’autant que personne n’a songé à revenir en arrière, à partir de 1946 ou même avant, pour vérifier si tel coureur, athlète ou tennisman n’ avait pas des qualités supérieures aux stars d’aujourd’hui, en tenant compte aussi de la morphologie moyenne des sportifs, des conditions dans lesquelles on évoluait il y a 50 ou 100 ans, des progrès de la médecine, des progrès technologiques etc. En outre, qu’est-ce qu’on entend par produits dopants, certains se trouvant dans des médicaments utiles à la santé, d’autres dans la nourriture. La créatine par exemple, est-elle un produit dopant ? Non, répondent les spécialistes, même si le docteur Gérard Dine, spécialiste du dopage, a affirmé que « la créatine a des effets bénéfiques minimes mais réels ». D’ailleurs aucune autorisation d’emploi de ce produit en France n’a été accordée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, ce qui n’empêche pas que de nombreux sportifs ont admis l’avoir utilisée, le dernier en date étant le nageur vedette en France,  Florent Manaudou.

En tout cas, si l’on en croit les révélations faites par une chaîne de télévision allemande (ARD) et un quotidien britannique (Sunday Times) sur un fichier secret de la Fédération Internationale d’Athlétisme, « au moins un médaillé sur six dans les épreuves d’athlétisme des JO ou des Mondiaux (hors sprint), entre 2001 et 2012, présentait des résultats suspects ». En outre deux pays, le Kenya et la Russie, sont fortement montrés du doigt. Comme si le dopage ne sévissait que dans ces pays ! Accusations qualifiées de « sentationnalistes et trompeuses«  par l’IAAF (Fédération internationale d’Athlétisme), ce qui signifie qu’on n’y voit guère plus clair sur toutes ces affaires, et sur la réalité du dopage en athlétisme. Et là aussi, je pourrais écrire : Comme si le vélo et l’athlétisme étaient les deux seuls sports touchés par le dopage !

Du coup l’amateur d’athlétisme que je suis depuis mon plus jeune âge, devrait cesser de rêver en voyant les exploits réalisés par les cracks d’autrefois et d’aujourd’hui, même si quelques performances me laissent de très gros doutes…parce que jamais approchées depuis leur réalisation. Je donnerai plus loin quelques exemples pour illustrer mon propos, en notant aussi que certains exploits me paraissent tout à fait humains (El Guerrouj et ses 3mn26s au 1500m en 1998 ou les 18m29 d’Edwards au triple saut en 1995, pour ne citer qu’eux). En revanche, pour avoir vu la course à la télévision, je n’ai jamais cru à la véracité de l’exploit accompli en son temps par le Canadien Ben Johnson, qui avait réussi, le 24 septembre 1988 aux J .O. de Séoul, le temps de 9s79, qui lui avait permis de devancer largement Carl Lewis lors de la finale du 100m, avant d’être disqualifié quelques heures après son succès et banni des Jeux Olympiques. Vraiment trop beau pour être vrai!

Cela montre, comme je l’ai souvent écrit, que l’on a fait des progrès dans la lutte contre le dopage, mais pas suffisamment pour que ceux qui ont recours à la pharmacopée pour réussir des performances hallucinantes soient attrapés au moment de leurs exploits. En effet, avant de l’être ils ont pu accumuler les performances stupéfiantes…sans que les contrôles permettent de savoir si ces performances étaient normales ou pas. C’est là tout le problème du dopage dans le sport, et pas que dans le cyclisme ou l’athlétisme, puisque des champions peuvent très bien faire toute leur carrière sans jamais se faire prendre, alors que d’autres sont pris pour des traces insignifiantes de produits qui, en aucun cas, ne pouvaient améliorer leurs performances.

Puisque je parle de l’année olympique 1988, ô combien riche en exploits renversants notamment en athlétisme, qui pourrait affirmer avec certitude que Florence Griffth-Joyner a réalisé « proprement » ses 10s49 au 100m en juillet 1998 à Indianapolis, et ses 21s34 en finale des J.O. sur 200m, des temps qui n’ont jamais été approchés depuis cette date ? Pour mémoire, sur 200m la meilleure performance d’une femme après celle Flo-Jo Griffth-Joyner est détenue par…Marion Jones avec 21s62, la suivante immédiate étant Merlène Ottey avec 21s64, elle aussi ayant eu des problèmes de dopage.   Sur 100m, la femme la plus rapide est Carmelita Jeter avec 10s 64, temps réalisé en septembre 2009, donc tout à fait en fin de saison, ce qui avait aussi suscité des interrogations. Pour revenir à Flo-Jo Griffith-Joyner, on rappellera qu’elle n’a jamais confirmé ses performances de 1988, puisqu’elle a annoncé sa retraite en février 1989. Elle est décédée d’une rupture d’anévrisme quasiment 10 ans jour pour jour (21 septembre 1998) après son fabuleux record du monde du 200m (29 septembre 1998). Au fait quand ses records seront-ils battus ? Peut-être, pour ne pas dire sans doute, jamais.

Il y a aussi des  records qui tiennent depuis 25 ans et plus, et qui pourraient tenir encore un  certain temps. Citons simplement  ceux  détenus chez les hommes par l’Allemand de l’Est Schult au disque avec 74.08m   (1986), par l’Ukrainien  Sedhyk ( père de notre grand espoir Alexia) au   marteau avec 86.66m en 1986, et chez les femmes par l’Allemande de l’Est   Marita Koch sur 400m avec 47s60 (1985),    la Tchèque  Jarmila   Kratochvilova sur 800m avec un temps de 1mn53s28 (1983),  la lanceuse de poids russe (aujourd’hui   française) Natalya Lisovkaya qui a effectué un jet de 22.63m en 1987, la   lanceuse de disque est-allemande Gabriele Reinsch qui a lancé son engin à  76.50m, la sauteuse en hauteur bulgare Stefka Kostadinova dont le saut de 2.09m à Rome aux championnats du monde 1987 n’a jamais été égalé ou battu,   même si la Croate Blanka Vlasic a flirté plus d’une fois avec cette   barre ces dernières années,  sans oublier les 12s21 au 100m  haies de la Bulgare Yordanka Donkova et les 7m52 en longueur de l’Ukrainienne Galina Chistyakova en 1988 (décidément l’année des J.O. de Séoul était propice aux exploits!). Cette même année il y eut l’énorme record du 4x400m féminin de l’ex-Union   Soviétique avec un temps de 3mn15s17c, mais aussi les 7291 points à l’heptathlon de Jackie Joyner, sœur de Al Joyner (champion olympique du triple saut   en 1984 à los Angeles), lui-même époux de Florence Griffith-Joyner. Et oui, le monde de l’athlétisme est petit, et le nom de Joyner n’est pas prêt de   disparaître des annales de l’athlétisme, pas plus que celui de la Chinoise Wang Junxia, double recordwoman du monde des 3000m (8mn06s11) et du 10.000 m (29mn31s78), records battus entre les 8 et 13 septembre 1993. D’après son entraîneur, obligé de répondre à certaines interrogations des observateurs et amateurs d’athlétisme, les exploits de Wang Junxia étaient dus à son entraînement et, plus encore sans doute, au fait qu’il lui administrait comme potion magique de la soupe au sang de tortue!

Arrêtons-là et espérons, sans réellement  y croire, que le dopage disparaîtra dans l’avenir des  pistes, des routes ou vélodromes, des bassins de natation, et plus généralement de tous les autres terrains de sport. Après tout, je suis sûr et certain que les records d’Europe de Christine Arron (100m en 10s73) en 1998 ou de Stéphane Diagana (400m haies en 47s37) en 1995, pourtant très haut perchés, ont été réalisés sans le moindre doute quant à la valeur réelle de la performance. Je pourrais évidemment citer bien d’autres exemples, plus récents, par exemple les 6m16 de Renaud Lavillenie à la perche l’an passé, qui prouvent que j’ai raison de garder mes illusions et pas seulement grâce aux seuls athlètes français.

Michel Escatafal


Cette merveilleuse Muriel Hurtis …

muriel hurtisLa France vient de vivre ces derniers jours un de ces moments de joie comme seul le sport peut en apporter. Il s’agit bien sûr des championnats d’Europe d’athlétisme, où les Français ont réussi « un carton » comme jamais cela n’était arrivé dans l’histoire de notre athlétisme. Certes, comme nous sommes en France, on va nous faire remarquer que ce n’était « que » des championnats d’Europe, mais les mêmes oublient que certaines médailles sont en réalité des médailles mondiales, pour la simple raison que dans plusieurs disciplines les Européens sont les meilleurs, ou un Européen est le meilleur ou parmi les tous meilleurs (concours hommes et femmes, Mo Farah, Renaud Lavillenie, Mahiédine Mekhissi…). Voilà pourquoi il faut se réjouir, comme les plus anciens amateurs d’athlétisme se sont longuement réjouis des 14 médailles (dont 4 en or avec Jazy, Bambuck, Madubost et le 4x100m) récoltées aux championnats d’Europe 1966. Tout cela pour dire qu’on aurait tort de bouder notre plaisir, d’autant que la France se situe juste derrière la Grande-Bretagne au tableau des médailles, cette dernière l’emportant grâce à ses 12 médailles d’or contre 9 à la France. Cela dit, sur la piste les Français ont récolté davantage de médailles que les Britanniques, puisqu’on a retiré de façon aussi injuste que ridicule la médaille d’or de Mahiédine Mekhissi au 3000m steeple. Bref, nos Bleus qui ont fait retentir aussi souvent la Marseillaise, dans le stade mythique de Zurich, ont bien mérité l’accueil très chaleureux de leurs supporters et l’hommage rendu par François Hollande à l’Elysée.

Je ne vais évidemment pas m’étendre sur les résultats de cette équipe de France, largement commentés par les journaux ou les sites spécialisés, mais je voudrais quand même souligner l’extraordinaire dernier tour de Mahiédine Mekhissi dans le 1500m, un dernier tour qui a fait l’admiration de Sebastian Coe et Michel Jazy, deux des plus grands milers de l’histoire, ou encore de Medhi Baala (double champion d’Europe du 1500m, médaillé d’argent mondial et médaillé de bronze olympique) qui, lui aussi, sait de quoi il parle quand il affirme qu’il n’y a pas « beaucoup de gars capables de courir le dernier tour en moins de 50s ». En fait on ne sait d’ailleurs pas exactement le temps qu’aurait pu réaliser Mekhissi dans son dernier tour s’il avait été à la lutte, car il a commencé à se relever à 80 m de la ligne qu’il a franchie au ralenti, ce qui explique qu’il n’ait  été chronométré « qu’en » 52s7. Pour mémoire je rappellerais que Coe avait été chronométré lors de son dernier tour du 1500m des J.O. de Los Angeles (1984) en 51s, à la lutte avec  Steve Cram, autre fameux coureur de 1500m. Cela dit, quelles sont les limites de Mekhissi sur 1500m ? Sans doute à un très haut niveau, et ce serait intéressant de le voir faire une saison pleine sur la distance…ce qui ne risque pas d’arriver, car le 3000m steeple est la distance sur laquelle il a remporté ses plus beaux succès et obtenu son meilleur résultat chronométrique (il est recordman d’Europe). En outre, je suis certain qu’il est persuadé de pouvoir enfin obtenir l’or olympique sur le steeple à Rio de Janeiro, malgré l’omniprésence des Kenyans.

Autre dernier tour d’anthologie, celui de Floria Gueï dans le relais 4x400m victorieux de ces championnats d’Europe. Décidément nos athlètes avaient une envie extraordinaire de se battre, et Floria Gueï en a apporté une preuve supplémentaire, elle qui avait  encore plus de 20m de retard dans la ligne opposée, mais qui y a cru jusqu’au bout, ce qui au passage a ridiculisé le commentateur de France Télévision, toujours prompt à tirer des conclusions trop rapides sur une épreuve. Fermons la parenthèse, pour souligner que Floria Gueï a couru son 400m lancé en 49s7 soit environ 50s4 départ arrêté, un niveau très supérieur à son meilleur temps individuel (51s42). Cela signifie que si elle renouvelle ce type de course dans l’avenir, elle peut espérer entrer en finale du 400m lors des prochains championnats du monde ou des Jeux olympiques de Rio, et devenir  un de nos grands atouts pour le futur relais 4x400m, après la retraite de Muriel Hurtis.

Muriel Hurtis justement, je veux en parler car elle est le troisième élément de cette merveilleuse trilogie de sprinteuses que nous a offert la Guadeloupe, après Marie-Jo Pérec et Christine Arron (voir mon article sur ce site Marie Jo Pérec et Christine Arron, nos merveilleuses divas des pistes). Hélas Muriel, comme ses amies avant elle, vient de disputer sa dernière compétition, et on ne reverra plus sa grande silhouette sur les pistes, où elle a brillé de mille feux depuis une quinzaine d’années. Une carrière très longue qui a réellement commencé au niveau international en 1999, avec la médaille d’argent du 4x100m des championnats du monde en compagnie de Kathia Benth, Patricia Girard et Christine Arron, juste derrière les Bahamas. Ensuite ce sera une succession de grandes performances sur les pistes du monde entier avec une médaille d’argent aux championnats d’Europe en salle sur 200m (en 2000), puis l’année suivante l’argent aux championnats du monde dans le relais 4x100m, avant d’exploser sur le plan individuel en 2002. Cette année-là en effet, Muriel Hurtis allait démontrer toute sa classe en remportant l’or aux championnats d’Europe en salle sur 200m, mais aussi deux titres européens en plein air sur 200m et au 4x100m. L’année 2003 sera celle de la confirmation avec un titre de championne du monde en salle sur 200m (suite au déclassement pour dopage de Michelle Collins), puis une médaille de bronze sur 200m aux championnats du monde à Saint-Denis (là aussi grâce au déclassement de Kelly White qui l’avait emporté), et la médaille d’or du relais 4x100m à ces mêmes championnats du monde en compagnie de Patricia Girard, Sylviane Félix et Christine Arron, qui fit sans doute ce jour-là la plus belle ligne droite de sa carrière, prenant le bâton avec un mètre de retard sur la championne du monde, Torri Edwards, dans le dernier relais et franchissant la ligne avec un mètre d’avance. Mais si Christine Arron put accomplir cet exploit, c’est aussi parce que Muriel avait accompli une extraordinaire ligne opposée en deuxième relayeuse, ce qui n’était pas une surprise pour les amateurs et connaisseurs d’athlétisme, dans la mesure où Muriel Hurtis, remarquable spécialiste du 200m, avait aussi réalisé 10s96 sur 100m en 2002. Ensuite, aux J.O. d’Athènes en 2004, elle terminera sur la troisième marche du podium du relais 4x100m avec  Sylviane Félix, Christine Arron et Véronique Mang qui avait remplacé Patricia Girard au départ.

Ce sera son dernier podium dans les grandes compétitions internationales jusqu’aux championnats d’Europe en salle (en 2011) dans le relais 4x400m. Oui je dis 4x400m, puisque Muriel Hurtis a décidé en 2010 de monter sur 400m, où sa longue et puissante foulée devait faire merveille. Hélas, elle avait beaucoup perdu de sa vitesse de base et, de fait, ne sera qu’une bonne spécialiste française sur sa nouvelle distance, son meilleur temps se situant à 51s41 (en 2010). Cela ne l’empêchera pas de rester une excellente relayeuse et d’aider ses jeunes compatriotes, notamment Marie Gayot et Floria Gueï, à progresser sur 400m et à s’approcher des podiums, comme en témoigne la quatrième place prise aux championnats du monde 2013. Mais le plus beau restait à venir sur 400m, avec cette magnifique victoire remportée dimanche dernier en compagnie de Marie Gayot, Agnès Raharolahy et Floria Gueï, qui, d’un coup, a presque acquis la notoriété d’un Marc Raquil, avec cette ligne droite stratosphérique, coiffant pour cinq centièmes la dernière relayeuse ukrainienne, laquelle s’en voudra toute sa vie d’avoir relâché son effort dans les derniers mètres, pensant avoir course gagnée. Elle a bien fait de commettre cette erreur, car, de ce fait, Muriel Hurtis quitte la scène athlétique par la grande porte, ce qui est mille fois mérité.

Michel Escatafal


Une soirée d’athlétisme à la fois gaie, triste…et honteuse

mekhissi

Pour les amateurs d’athlétisme français  ce fut hier soir une bien triste soirée, même si nous avons eu le plaisir de voir nos athlètes remplir leur panier de médailles, avec notamment l’or pour Compaoré, qui a parfaitement suppléé l’absence du champion du monde Tamgho, mais aussi pour Kowal au 3000m steeple…bien qu’il ait terminé second de la finale. Et oui, il peut arriver dans le sport au plus haut niveau que le premier ne le soit pas réellement, pour des raisons que la raison ignore. Je ne parle évidemment pas des cas de dopage où, selon les sports, on fait tout et parfois n’importe quoi. Kreuziger, par exemple dans le cyclisme, n’a pas été contrôlé positif, mais il est quand même suspendu…à cause de son passeport biologique. Fermons la parenthèse, et revenons à la soirée d’hier soir aux championnats d’Europe d’athlétisme où l’on a assisté à la disqualification…de deux athlètes français, qui ne recevront pas leur médaille. Ces deux athlètes s’appellent Bascou et Mekhissi, le premier ayant remporté la médaille de bronze sur 110m haies, et le second ayant gagné l’or en se promenant sur 3000m steeple, réussissant un exploit inédit sur la distance en l’emportant pour la troisième fois consécutive, et en étant, pendant quelques heures, le seul Français ayant été titré à trois reprises aux « Europe ». En parlant d’exploit,  certains vont trouver que j’exagère,  parce que Mekhissi est tellement au-dessus de tout le monde en Europe sur le 3000m steeple, que cela n’est pas vraiment une performance exceptionnelle pour lui, qui a déjà été deux  fois médaillé d’argent aux Jeux Olympiques (2008 et 2012),  mais aussi deux fois médaillé de bronze aux championnats du monde (2011 et 2013), chaque fois derrière un ou deux Kenyans.

Mais quel péché a donc commis Mekhissi pour qu’on prenne la très lourde décision de lui enlever son titre gagné sur la piste ? Il a enlevé son maillot à la sortie du dernier virage, pour le porter à la main jusqu’à l’arrivée…ce qui est interdit par le règlement. Dans un premier temps les juges ont pris la même décision qu’au football quand un joueur enlève son maillot pour célébrer un but, à savoir un carton jaune. C’était une décision intelligente, qui montrait à Mekhissi qu’on ne peut pas faire n’importe quoi sur une piste, y compris pour exprimer sa joie. En fait ces juges ont surtout noté que Mekhissi s’était promené dans la dernière ligne  droite avec 20 ou 25 mètres d’avance, et que notre champion n’avait en rien gêné le bon déroulement de la course. Jusque-là rien à dire. Comme d’ailleurs il n’y a rien à dire sur la disqualification de Bascou au profit de Pascal Martinot-Lagarde, par ailleurs très décevant, car Bascou avait mordu sa ligne voire même un peu plus, ce qu’il a reconnu volontiers. Cela étant, dans une compétition plus importante encore, les championnats du monde, on se rappelle qu’en 1999, à Séville, Stéphane Diagana termina deuxième du 400m haies derrière l’Italien Mori, qui ne fut pas disqualifié alors qu’en demi-finale il avait couru un instant dans le couloir de Diagana, récidivant en finale en mordant la ligne. Malgré deux réclamations françaises le titre fut quand même attribué au hurdler italien. Cette décision avait d’ailleurs choqué beaucoup de monde, y compris en Italie, puisque Dionisi, l’ancien grand champion italien, avait encouragé les responsables français à porter réclamation après la finale.

Hier soir pour Mekhissi le contexte était très différent, même si, comme tout le monde, je me suis dit que Mahiédine Mekhissi ne savait pas quoi trouver pour se faire remarquer, sachant qu’il n’y avait aucune arrogance de la part de notre athlète. Simplement il savait qu’il entrait dans l’histoire, même si les championnats d’Europe ont lieu à présent tous les deux ans contre quatre à l’époque de Chromik (années 50) Roelants (années 60) ou Malinowski (années 70), ce dernier étant avec Mekhissi le seul à avoir remporté deux titres européens sur le steeple. Il n’empêche, notre Français, par ailleurs recordman d’Europe et le seul qui puisse parler d’égal à égal avec les Kenyans, ne méritait en aucun cas la disqualification qui l’attendait. Cela dit, ce que je trouve le plus affligeant c’est à la fois la réaction de nombre de Français sur les forums (ah les forums !!!), et bien sûr la réclamation de la délégation espagnole, espérant profiter de cette bourde de Mekhissi pour récupérer une breloque…en bronze. Minable, pour ne pas dire misérable attitude des responsables espagnols sur place à Zurich ! Tout ce déshonneur pour récupérer une place de troisième. Que vaut réellement de nos jours  une médaille de bronze européenne ? Cela vaut-il la peine de se ridiculiser à ce point ? Et si j’emploie le mot « ridiculiser » c’est parce qu’en lisant le site de Marca, je constate que nombre d’amateurs d’athlétisme espagnols sont eux-mêmes choqués par cette réclamation, un forumer intelligent (il y en a !) affirmant que ce qui arrive à Mekhissi est injuste, et que l’attitude de Mullera (celui qui a récupéré le bronze) est triste et fait de la peine, parce qu’il sait que cette médaille il ne l’a pas gagnée, et, pire encore, cela pourrait le poursuivre pour toujours.

On peut aussi se demander, et cela s’adresse aux juges, dans quel état sera Kowal (le nouveau champion d’Europe)  sur le podium, sachant qu’il était le plus heureux des hommes avec sa médaille d’argent conquise sur la piste, au point d’avoir fait profiter de son bonheur à tous les téléspectateurs en demandant en mariage sa compagne ? Oui, parfois le sport est cruel, avec les chutes (Contador au Tour de France), ou les blessures. En écrivant cela, je pense à Tamgho, à Compaoré qui a remporté le titre européen hier soir après avoir subi tant de galères à cause de nombreux ennuis de santé, à Diniz qui est à présent le seul Français titré aux championnats d’Europe à trois reprises (50km marche) ou Jimmy Vicaut, qui aurait survolé le 100m à ces championnats d’Europe, sans cette blessure à la cuisse qui l’a privé d’un titre aussi certain que celui de Mekhissi sur 3000m steeple, Vicaut étant le seul sprinter européen capable de rivaliser avec les Jamaïcains et les Américains. Raison de plus pour ne pas priver ces sportifs méritants de titres gagnés sur la piste, après tant de sacrifices pour atteindre leur Graal. Cela étant, pour de nombreux juges tout cela ne compte pas, car le règlement c’est le règlement…ce qui ne fut pas et n’est pas toujours le cas partout. Néanmoins, avant de conclure, qu’on se rassure, j’aime toujours beaucoup l’Espagne, même si quelques dirigeants de ce pays se sont déshonorés hier soir avec cette stupide réclamation.

Michel Escatafal


Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 2)

jazybaalaAyant déjà parlé de Michel Jazy, je vais à présent évoquer brièvement sa carrière, en notant d’abord qu’il eut la chance d’être choyé par le directeur de l’Equipe, lui-même ancien athlète, Gaston Meyer. Celui-ci en effet le fera engager par Jacques Goddet, patron du journal, comme typographe, avec des horaires aménagés pour qu’il puisse s’entraîner autant qu’il le fallait pour devenir le crack que l’on pressentait. Et de fait, on n’allait pas être déçu, même si sa carrière aurait dû être encore plus brillante. Certes brillante elle le fut, mais on aura toujours trois regrets au sujet de Jazy, à savoir son échec à Tokyo en finale d’un 5000m olympique où il était de très loin le plus fort, son refus de courir le 1500m à ces mêmes J.O. de Tokyo en 1964, alors qu’il l’aurait emporté à coup sûr, et son absence sur les tablettes du record du monde sur les distances olympiques. Certains vont me trouver bien exigeant avec un des plus grands milers de l’histoire, mais c’est normal compte tenu des qualités de ce surdoué.

Néanmoins il aura laissé une belle trace dans le gotha de l’athlétisme en ayant été deux fois champion d’Europe (1500m en 1962 et 5000m en 1966), médaille d’argent sur 1500m aux J.O. de Rome, recordman d’Europe du 1500m à trois reprises, recordman d’Europe du 5000m à trois reprises également, mais aussi recordman du monde du mile, du 2000m (premier et dernier records qu’il a battus en 1962 et en 1966) , du 3000m, des 2 miles et du relais 4x1500m. C’est magnifique, mais cet athlète racé et élégant, aurait pu et dû faire mieux encore. D’ailleurs si Jazy avait 25 ou 28 ans aujourd’hui, il serait ou aurait déjà été à coup sûr champion olympique, car à cette époque il était un des très rares sportifs français à être le meilleur dans sa discipline. Hélas, à Tokyo, il n’a pas su résister à la pression qui l’entourait, d’où son obstination à ne pas vouloir courir le 1500m par peur de la défaite, alors que celui qui fut champion olympique, le Néo-Zélandais Peter Snell, déjà vainqueur du 800m, a toujours affirmé qu’il n’y aurait pas participé si Jazy avait choisi cette distance, d’autant que ce dernier venait de réussir à l’entraînement des temps largement supérieurs sur 1200m à ceux qu’il avait fait auparavant.

En fait à ce moment Jazy bénéficiait pleinement de son entraînement sur 5000m, tout en ayant conservé sa vitesse de base (il était aussi un des meilleurs sur 800m) et son fameux finish dans les 300 derniers mètres. A propos de Snell, c’est lui qui détenait le record du monde du mile quand Jazy le battit en juin 1965 à un niveau quasiment équivalent aux 3mn35s6 d’Elliot sur 1500m. A cette occasion Michel Jazy  réussit, en battant ce record mythique, sans doute son plus grand exploit, bien aidé il est vrai par ses lièvres, Kervéadou et deux autres de grand luxe, Jean Wadoux et Michel Bernard. Résultat le record de Snell (3mn54s1) fut battu de 5/10 de seconde.

Passons à présent à Mehdi Baala, qui fut le vrai successeur de Jazy dans le cœur des Français. Déjà il y a toujours eu une similitude dans l’allure entre les deux champions. Mais la comparaison ne s’arrête pas là, car Baala comme Jazy était aussi un remarquable coureur de 800m. La preuve, il a porté très haut le record de France du kilomètre (en 2003) avec un temps de 2mn13s93, mais aussi celui du 800m en 1mn43s15 (à Rieti en 2002). Il a d’ailleurs réussi son premier exploit en 2000, quelques semaines avant les Jeux Olympiques de Sydney, en réalisant le doublé en Coupe d’Europe 800-1500m, alors qu’il n’avait pas encore 22 ans. A cette occasion Jazy avait dit qu’il « semble paré de tous les dons » et on en aura la confirmation en août, quand il réalisa 3mn32s02 à Zurich sur 1500m, ce qui en faisait un outsider pour les J.O. Et même s’il ne termina qu’à la quatrième place, il n’aura surtout pas à rougir de cette performance dans la mesure où il aura joué sa chance jusqu’au bout, laissant les médailles au Kenyan Ngeny, qui avait battu le super favori El Guerrouj (Maroc), la médaille de bronze revenant à un autre Kenyan devenu ensuite américain, Lagat. Dans cette épreuve où le vainqueur réalisa 3mn32s07, Baala termina au pied du podium (3mn34s14) après avoir suivi le trio de tête jusqu’au milieu de la ligne droite.

Au passage, on notait qu’il était déjà le meilleur européen, ce qu’il allait confirmer aux championnats d’Europe en 2002, où il s’empara de son premier titre international. Mais la grosse confirmation, on l’aura l’année suivante, en 2003, où lors des championnats du monde au Stade de France il s’empara de la médaille d’argent, après avoir résisté jusqu’au bout au maître El Guerrouj (4 fois champion du monde du 1500m, champion olympique du 1500 et du 5000m, en plus d’avoir battu les records du monde du 1500m, du mile et du 2000m). Tout cela nous laissait espérer des lendemains qui chantent, mais, comme pour les hurdlers Caristan, Diagana et Doucouré, Baala devra composer avec les blessures tout le reste de sa carrière. Cela ne l’empêchera pas de devenir champion d’Europe pour la deuxième fois en 2006 et de récupérer la médaille de bronze du 1500m aux J.O. de Pékin (2008), suite au déclassement pour dopage de Ramzi.

Ce sera son chant du cygne, mais sa carrière s’honore aussi d’un record de France du 1500m (3mn28s98 en septembre 2003) à trois centièmes du record d’Europe de Cacho, le champion olympique du 1500m à Barcelone. Il arrêtera sa carrière en 2011, et, entre autres activités, conseillera d’autres athlètes, par exemple Tamgho, et fera profiter les amateurs d’athlétisme de ses compétences sur la chaine beIN SPORTS. Qui sait, il aura peut-être le plaisir de commenter la victoire de Mekhissi sur 1500m, si par bonheur ce dernier fait le doublé avec le 3000m steeple, épreuve que sauf accident il remportera pour la deuxième fois, ce qui serait une performance inédite sur la distance.

Michel Escatafal


Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 1)

bernardMardi prochain, 12 août, vont commencer les championnats d’Europe d’athlétisme à Zurich, autrefois considéré comme l’égal aujourd’hui des championnats du monde, en rappelant toutefois que jusqu’en 1983 les championnats du monde n’existaient pas, en rappelant aussi que jusqu’en 1991 deux énormes forteresses, l’URSS et la RDA, jouaient dans la même cour que les Etats-Unis, ce qui n’est plus le cas de nos jours. Fermons cette parenthèse historique pour évoquer une distance mythique de l’athlétisme, le 1500m, sur laquelle plusieurs Français ont brillé, depuis Henri Deloge (très bon aussi sur 5000m), médaillé d’argent aux J.O. de 1900, ou encore Roger Normand, médaillé de bronze aux championnats d’Europe 1934, Patrick El Mabrouk, médaillé d’argent aux championnats d’Europe 1950, Jean Wadoux recordman d’Europe en 1970 (3mn34s) à qui il a simplement manqué une pointe de vitesse un peu supérieure pour être imbattable sur 1500m et 5000m, Driss Maazouzi (médaillé de bronze du 1500m aux championnats du monde 2001 et champion du monde en salle en 2003) jusqu’à Mahiedine Mekhissi (double médaillé d’argent aux J.O. en 2008 et 2012 sur 3000m steeple et champion d’Europe en salle du 1500m en 2013), qui figure parmi les grands favoris du 1500m à Zurich. Rien que cette énumération en dit plus que tous autres commentaires sur l’apport de l’athlétisme français à cette distance, que beaucoup considèrent comme la plus prestigieuse après le 100m. J’en profite à ce propos pour rappeler que j’avais écrit il y a 3 ans Les grands milers : partie 1et Les grands milers : partie 2.

Après avoir évoqué les médaillés français des grands championnats, je vais plus particulièrement parler de ceux qui ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de notre athlétisme, à savoir Jules Ladoumègue, Michel Bernard, Michel Jazy et Medhi Baala. Quatre athlètes qui ont porté très haut nos couleurs, et qui figurent parmi les plus grands milers de l’histoire. Jules Ladoumègue d’abord, que je n’ai évidemment pas connu, mais à propos duquel on parle et on écrit encore avec vénération, bien qu’il soit mort depuis plus de 40 ans (1973). Ladoumègue en effet fut un exemple à plusieurs titres, y compris pour des motifs qui paraissent de nos jours complètement surannés…parce que touchant au professionnalisme. Pour mémoire, il fut interdit de compétitions en mars 1932 alors qu’il n’avait que 26 ans, ce qui brisa de fait une carrière qui n’en était pas encore à son apogée. C’est pour cela qu’on parla à son propos « d’athlète martyr », comme ce fut le cas aussi, la même année (olympique), pour un autre immense champion, le Finlandais Paavo Nurmi.

Ladoumègue était une sorte de virtuose du 1500m, à la fois fragile et tourmenté comme le sont souvent les grands artistes, mais athlète racé, doué de longues jambes, ce qui lui permettait de disposer d’une foulée ample, idéale pour le demi-fond. Tous ces dons athlétiques allaient l’amener à devenir le premier athlète à passer sous la barre des 3mn50s au 1500m (3mn49s2 en 1930), lors d’une tentative de record du monde où il battit notamment le futur champion olympique, l’Italien Beccali. Preuve que sans cette suspension, Ladoumègue aurait bel et bien été champion olympique, après sa médaille d’argent obtenue quatre ans plus tôt à Amsterdam. Ladoumègue a aussi été recordman du monde du kilomètre (2mn23s3/5), du mile (4mn9s1/5) et du 2000m (5mn21s4/5). Bref, un des plus glorieux champions que notre athlétisme ait connu, avec, comme je l’ai dit, la dimension tragique qui s’est attaché à ce personnage qui deviendra plus tard journaliste à l’ORTF. Aujourd’hui il serait un consultant très recherché par les chaînes de télévision, au même titre que Diagana, même s’il n’avait pas fait d’études au contraire de l’ancien champion du monde du 400m haies.

Après Ladoumègue je voudrais évoquer le nom d’un athlète, Michel Bernard, qui n’a jamais eu de médailles mondiales ou européennes, mais qui a eu la malchance de tomber à son époque sur deux surdoués du demi-fond, Herb Elliot et Michel Jazy. Bernard se moquait sans doute des breloques offertes dans les grandes compétitions, sinon il aurait couru différemment. N’oublions pas qu’il a battu à huit reprises Michel Jazy (contre 29 défaites), ce qui doit être souligné, Jazy ayant été la référence du 1500m et du mile entre 1962 et 1965…et qui ne serait sans doute pas devenu ce qu’il fut sans cette rivalité, qui rappelait à la même époque celle du cyclisme entre Anquetil et Poulidor, chacun ayant ses partisans, aussi farouches dans un camp comme dans l’autre. Jazy c’était Anquetil et Bernard c’était Poulidor, la comparaison allant jusqu’à la longévité de Bernard, celui-ci restant encore très compétitif à 40 ans. Fermons la parenthèse et parlons de ce qui restera le plus haut fait d’armes de Michel Bernard, le 1500m des Jeux Olympiques de Rome en 1960, une course folle comme on en voit deux ou trois par siècle.

Ce jour-là, le 6 septembre 1960, en finale du 1500m, Bernard allait nous offrir un morceau d’anthologie de la course à pied, dans une course où l’on retrouvait le gratin du demi-fond mondial avec au départ, outre Jazy et Bernard, des athlètes comme le Hongrois Roszavolgyi (ancien recordman du monde), le redoutable Suédois Dan Waern ou encore le Roumain Vamos, aussi fort sur 1500m que sur 3000m steeple, et surtout Herb Elliot, invaincu sur la distance et qui le restera pour l’éternité. Elliot était évidement le grand favori, mais cela ne suffisait pas à effrayer Bernard qui, dès le coup de feu, se plaça en tête et imprima un train d’enfer. Après un passage aux 400m en 58s2, puis aux 800m en 1mn57s8, ce qui était fou à l’époque, Bernard vit arriver Elliot à sa hauteur pour prendre le commandement de la course, comme il en avait l’habitude. Problème, Bernard refusa de laisser au crack australien la première place. S’en suivit alors un spectacle surréaliste entre les deux milers, aucun des deux ne voulant céder le moindre pouce de terrain à l’autre. Pendant presque 200m, ce fut un coude à coude phénoménal, jusqu’à ce que Bernard finisse par s’incliner.  Cette passe d’armes hallucinante allait d’ailleurs permettre à Elliot de devenir champion olympique en battant le record du monde, avec un temps de 3mn35s6 (qui ne sera battu que sept ans plus tard par Ryun). Elle allait aussi donner à Michel Jazy la joie de remporter la médaille d’argent en pulvérisant son record de France (3mn38s4), alors que Michel Bernard terminait septième en 3mn41s8. Cela étant, pour Michel Bernard la course avait perdu de son intérêt dès qu’Elliot eut raison de lui, affirmant, sans doute avec raison, que sans Elliot il aurait gagné…parce que personne n’aurait osé venir le chercher. Tel était Michel Bernard, personnage légendaire du demi-fond mondial, préférant tout tenter, au-là de toute raison, pour ne pas avoir de regret.

Michel Escatafal


Le 110m haies, une spécialité qui sourit aux Français

drutPMLEn lisant une interview de Jimmy Vicaut, un des principaux favoris du 100m aux prochains championnats d’Europe, je suis très surpris de voir à quel point les sportifs de notre époque sont ignorants du passé. Si j’écris cela c’est parce que ce même Vicaut disait dans cette interview : « Nous avons la meilleure génération du sprint français ». Quelle curieuse affirmation, en pensant à la période entre 1962 et 1968, où nous avions Delecour, Piquemal et Bambuck, en rappelant que Piquemal et Delecour ont été premier et second du 100m lors des championnats d’Europe 1962, mais aussi que Bambuck et Piquemal ont été sur le podium du 100m en 1966 à ces mêmes championnats d’Europe, Bambuck remportant le 200m avec Nallet à la troisième place, que Delecour, Piquemal, Bambuck et Berger ont été champions et recordmen d’Europe du 4x100m, que Bambuck a été double finaliste olympique sur 100m et 200m et médaillé de bronze au relais 4x100m des J.O. de 1968 (avec Delecour, Piquemal et Fenouil) malgré une angine attrapée la semaine du début de la compétition. Mais je pourrais aussi parler du début des années 1990, où Sangouma et Trouabal ont été médaillés d’argent respectivement du 100 et du 200m aux championnats d’Europe à Split (1990), avec Marie-Rose à la troisième place du 100m, ces trois sprinters, plus Morinière, battant le record du monde en finale du 4x100m avec un temps de 37s79…que notre relais actuel composé avec la soi-disant « meilleure génération du sprint français » n’a toujours pas égalé plus de 20 ans après. Voilà, Monsieur Vicaut, il ne faut pas refaire l’histoire en s’imaginant, comme nombre de jeunes gens aujourd’hui, que l’histoire du sport et du monde a commencé il ya dix ans à peine.

Fermons cette longue parenthèse qui m’a servi d’introduction, pour évoquer un peu plus longuement les prochains Championnats d’Europe d’athlétisme qui vont se dérouler du 12 au 17 août prochains à Zurich. Un lieu mythique pour les fans de ce sport, où nombre de grandes performances et de records du monde (Lauer, Hary, Davenpoort, Milburn, Coe, Nehemia, Evelyn Ashford, Mary Decker, Carl Lewis, Reynolds, Kingdom, 4x100m américain, Kiptanui, Gebresselasié, El Guerrouj, Kipketer…et j’en oublie peut-être) ont été réalisés sur une piste que l’on a souvent qualifiée de « miracle », même si ladite piste a changé de nature depuis l’apparition des pistes synthétiques. Cela étant, des grandes performances, nous français en attendons quelques unes de très belles, notamment sur une discipline qui, de tous temps,  fut une des plus prolifiques en médailles dans les divers championnats continentaux ou planétaires, à savoir le 110m haies. Il suffit d’ailleurs de consulter les palmarès olympiques, mondiaux ou européens, pour s’apercevoir que le 110m haies a souvent souri aux hurdlers français, depuis André-Jacques Marie (au début des années 50) jusqu’à ce jour, en passant par Guy Drut, un des trois ou quatre plus grands athlètes de l’histoire de notre athlétisme national,  Caristan ou encore  Ladji Doucouré.

A propos de Doucouré, même s’il peine à revenir à un bon niveau, on peut quand même saluer son investissement, malgré une cascade de blessures qui n’ont cessé de contrarier sa carrière entre 2006 et 2011, en notant qu’il vient de réussir 13s38 dernièrement à Castres (avec vent), après avoir réussi 13s44 peu avant à La Roche-sur-Yon, ce qui aurait pu lui permettre de disputer les Championnats d’Europe…si la France ne disposait pas déjà de trois coureurs de très haut niveau international, dont un, Pascal Martinot-Lagarde, devrait s’attribuer le titre européen à Zurich. N’oublions pas qu’il détient la meilleure performance mondiale de l’année, en 12s95 (à Monaco), ce qui lui a permis de battre le vieux record de France de Doucouré (12s97 en 2005).

En fait seule une chute ou une grosse contre-performance pourrait priver notre champion du titre européen, tellement ses progrès sont évidents cette année. En tout cas le changement dans sa technique de course (sept foulées avant la première haie au lieu de huit), expérimenté avec son ancienne coach, Patricia Girard, qu’il a quitté depuis le mois d’avril pour rejoindre le groupe de Giscard Samba dans lequel figurent aussi son frère aîné Thomas et Cindy Billaud, la nouvelle co- recordwoman de France (12s56 comme Monique Ewange-Epée en 1990), est rien moins qu’une réussite. Certains trouveront un peu cavalier d’avoir quitté Patricia Girard au moment où celle-ci lui a permis d’acquérir une nouvelle technique, mais ce sont les aléas de la condition de coach.

Le frère de Pascal Martinot-Lagarde, Thomas, aura lui aussi une belle chance de médaille à Zurich s’il est au niveau de son record personnel (13s26), tout comme l’autre Français, Dimitri Bascou, dont le record personnel est de 13s25. Qui sait, peut-être aurons-nous un podium 100% français aux prochains Championnats d’Europe, ce qui serait évidemment inédit ? Cela dit, la discipline en France est tellement riche, qu’outre Doucouré, notre délégation sera privée de Garfield Darien, double médaillé d’argent  aux championnats d’Europe (2010 et 2012).   Oui, le 110m haies est bien la distance phare de notre athlétisme, même si nous avons avec Renaud Lavillenie le meilleur perchiste mondial de ces derniers années (champion olympique du saut à la perche en 2012 et recordman du monde depuis cet hiver).

Cela étant, comme ce site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais dire quelques mots de nos meilleurs coureurs de 110m haies, dont on a parfois oublié le nom, mais qui ont néanmoins participé à la gloire de l’athlétisme français, à une époque où la Diamont League n’existait pas, mais à une époque où les matches internationaux étaient très nombreux en plus des nombreux meetings qui avaient lieu un peu partout dans le monde. Bref, à une époque où l’athlétisme n’était pas seulement une compétition de championnats, comme c’est le cas de nos jours, depuis l’avènement du professionnalisme.

J’ai déjà parlé d’André-Jacques Marie, champion d’Europe du 110m haies en 1950, mais ensuite il y eut un athlète qui ne remporta jamais un grand championnat, mais qui, en revanche, fut un des meilleurs athlètes européens dans sa discipline pendant presque une décennie. Il s’agit d’Edmond Roudnitska, excellent technicien, qui participa à trois Jeux Olympiques. Il était surtout redoutable avec le maillot de l’équipe de France (vainqueur de tous les matches internationaux auxquels il participa en 1956), comme si ce maillot lui permettait de se surpasser encore davantage qu’en grande compétition individuelle. Dommage qu’il n’ait pas eu la même réussite aux J.O. de Melbourne en 1956, où il fut éliminé en demi-finale en 14s9, après avoir réalisé 14s3 en séries (la médaille de bronze a été obtenue avec 14s1).

 Dix ans plus tard, en 1966, Marcel Duriez sera médaillé de bronze aux championnats d’Europe 1966, derrière Eddy Ottoz, hurdler italien né en France, qui remporta aussi l’or en 1969. Duriez, athlète qui ne s’avouait jamais battu, fut également deux fois finaliste olympique en 1964 (6è) et 1968 (7è). D’une certaine manière, on pourrait dire que Duriez annonçait l’arrivée de Guy Drut au firmament de la discipline en Europe et dans le monde (voir mon article Borzov, Akii-Bua…et Drut aux J.O. de Munich). Drut qui allait devenir tout naturellement champion d’Europe en 1974, deux après avoir réussi l’exploit d’empêcher un triplé américain aux J.O. de Munich en s’intercalant entre l’extraordinaire Milburn et Hill. Quatre ans plus tard, aux J.O. de Montréal, Guy Drut réussira là où Jazy avait échoué en 1964 à Tokyo (sur 5000m), qui plus est en n’étant pas forcément le meilleur, car son second, le Cubain Cabanas, lui était sans doute très légèrement supérieur, Drut souffrant légèrement de la cuisse. Un champion, un immense champion même, car remporter une médaille d’or olympique dans ces conditions ressort presque du miracle. Une victoire qui allait en quelque sorte servir d’exemple à tous les sportifs français.

En 1986, la France allait reprendre sa suprématie européenne sur 110m haies grâce à Stéphane Caristan, hurdler extrêmement doué, mais hélas fragile comme du verre. A 20 ans, en 1984, il terminait déjà à la sixième place aux J.O. de los Angeles, puis remporta l’or aux Jeux mondiaux en salle l’année suivante, avant de s’emparer avec une dérisoire facilité du titre européen en 1986 en 13s20, ce qui constituait un nouveau record d’Europe. La France semblait tenir en lui le successeur de Drut, mais sa fragilité allait perturber sa carrière jusqu’à ce que le professeur Saillant, chirurgien des sportifs, lui conseille de faire des haies basses (400m haies). Et au prix de douloureux efforts, avec un orgueil comme seuls les grands champions peuvent en avoir, il réussira sa reconversion sur 400m haies en devenant finaliste olympique sur 400m haies aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 (7è). Belle performance certes, mais jusqu’où serait-il allé sur les haies hautes ? Nul ne le saura, mais ce dont on est sûr c’est que la fragilité de Caristan nous a privé de bien beaux duels avec le Britannique Colin Jackson, de trois ans son cadet.

L’histoire allait hélas recommencer quelques années plus tard avec Ladji Doucouré, autre athlète super doué et tout aussi fragile que Caristan. Il aura néanmoins le temps, que n’a pas eu Caristan, pour se confectionner un remarquable palmarès qui le rapproche de Drut et le place au deuxième rang de nos plus grands spécialistes du 110m haies. En plus de deux titres européens en salle, c’est surtout son titre mondial remporté en 2005 que l’histoire retiendra, parce que ce titre fut acquis en battant le champion olympique chinois, Liu Xiang, et le quadruple champion du monde américain, Allen Johnson. Doucouré était bien le meilleur des meilleurs cette année-là ! Et comme un bonheur ne vient jamais seul, c’est en excellent sprinter (10s30 au 100m) qu’il lança le relais 4x100m en finale de ces mêmes championnats du monde 2005, un relais qui, pour la première fois, sera sacré champion du monde. Deux titres mondiaux pour notre champion, comme Gatlin, Wariner, Ramzi ou Lauryn Williams ! Dommage que lui aussi n’ait pas connu une carrière davantage exempte de blessures, car il aurait pu être recordman du monde et champion olympique. Cela dit, pour nous Français, il sera un des trois seuls athlètes masculins à avoir conquis un titre de champion du monde, en plus de Teddy Thamgo au triple saut (2013), et Stéphane Diagana sur 400m haies en 1997. Stéphane Diagana qui avait justement commencé sa carrière sur 110m haies, et qui, lui aussi, n’a pas été ménagé par les blessures.

Michel Escatafal