Paris- Tours : les feuilles mortes réussissent aux Français

Elle n’ a pas le prestige du Tour de Lombardie ou de Liège-Bastogne-Liège, mais Paris-Tours fait partie des grandes classiques du calendrier cycliste sur route. Rien que son ancienneté est exceptionnelle, puisque l’épreuve fut créée le 7 mai 1896, réservée aux amateurs pour l’inauguration du vélodrome de Tours. Si elle est moins courue que d’autres, c’est surtout parce qu’elle a été desservie par ses multiples changements d’itinéraires et de nom, plutôt que son parcours plat, souvent critiqué par les suiveurs. Ainsi en 1917 et 1918, Paris-Tours eut lieu dans les deux sens.  Ensuite en 1965, elle fut disputée sans dérailleur, puis devint Tours-Versailles en 1974 et 1975, avant de prendre en 1976 le nom de Grand Prix d’automne sur le même itinéraire. En 1978, nouveau changement, la course étant courue entre Blois et Montlhéry, prenant le nom de Blois-Chaville entre 1979 et 1984, avant de s’appeler Créteil-Chaville entre 1985 et 1987. Enfin à partir de 1988, organisée par ASO (société du Tour de France), c’est de nouveau l’appellation d’origine, Paris-Tours, qui prévaut. Ouf, me direz-vous !

Cela dit, il faut reconnaître que les autres grandes classiques du calendrier, ou encore les semi-classiques belges et italiennes, ont-elles aussi changé à plusieurs reprises de parcours, mais rarement de nom. Par exemple Milan-Turin et le Tour de Lombardie, disputés la semaine dernière, s’appellent ainsi depuis respectivement 1876 et 1905 ! Paris-Tours a aussi pour caractéristique au cours de sa très longue histoire de se terminer la plupart du temps au sprint, y compris ces dernières années, malgré l’adjonction de quelques côtes dans les trente derniers kilomètres. Autre particularité favorisant les sprinters, la longueur de l’avenue de Grammont où se situe l’arrivée, avec une ligne droite de plus de 2 kilomètres et demi jusqu’en 2010.

Elle a été considérablement raccourcie l’an passé (victoire du Belge Van Avermaet), mais mesure quand même 800 mètres, ce qui ne peut que condamner  souvent les échappés, ceux-ci ou celui-ci, s’il s’agit d’un homme seul, ayant du mal à résister au peloton des sprinters lancé à fond avant l’emballage final. Autant d’ingrédients ayant favorisé l’élévation de la moyenne de course, au point que  Paris-Tours a détenu à sept reprises ce que l’on a dénommé « le ruban jaune »,  à savoir la plus grande vitesse moyenne pour les courses de plus de 200 km.  La dernière fois que ce « ruban jaune » fut attribué  date de 2010 avec la victoire d’Oscar Freire, les 233 km ayant été réalisés à la moyenne extraordinaire de 47,729 km/h.

Cette classique a été remportée par nombre de grands champions, ce qui est le lot des grandes courses d’un jour, mais dans des proportions moindres toutefois. On peut quand même citer Brick Schotte en 1946 et 1947,  Fred De Bruyne en 1957,  Van Looy en 1959 et 1967, Moser en 1974, Maertens en 1975,  Zoetemelk en 1979,  Jan Raas en 1981,  Kelly en 1984,  Musseuw en 1993,  Zabel en 1994, 2003 et 2005,  Gilbert en 2008 et 2009, sans oublier Freire en 2010. En revanche, c’est la seule classique qui manque au palmarès d’Eddy Merckx, mais elle manque aussi à Coppi et Bartali qui privilégiaient le Tour de Lombardie, sans oublier Louison Bobet qui termina second en 1954 et 1957 et troisième en 1956, Van Steenbergen, ou encore Bernard Hinault qui n’en a jamais fait une priorité. Et pourtant, tant « Rik 1er » que « le Blaireau » étaient plutôt favorisés par le final compte tenu de leur finish, surtout Bernard Hinault capable de lancer son sprint de très loin et de résister à la meute de ses adversaires. Mais ils ne furent pas les seuls coureurs capables de battre un peloton complet à l’arrivée à ne pas avoir inscrit leur nom au palmarès, car on ne trouve point de Darrigade, Poblet, Vannitsen, Van Daele, Sels, Leman, Vanderaerden, Ludwig ou Cippolini parmi les vainqueurs.

Et puisque l’on évoque les palmarès, je voudrais ajouter que quatre coureurs ont remporté l’épreuve à trois reprises :  le Belge Danneels (en 1934, 1936 et 1937), le Français Paul Maye (en 1941, 1942 et 1945), un autre Belge Guido Reybrouck (en 1964, 1966 et 1968), et l’Allemand Eric Zabel (en 1994, 2003 et 2005), témoignage pour ce dernier de sa longue et brillante carrière. Enfin, on notera que le dernier vainqueur français est Frédéric Guesdon qui l’emporta en 2006. C’est à ce jour la dernière des 31 victoires françaises, dont 10 depuis 1946. Depuis cette date en effet, plusieurs coureurs français ont remporté dans la « classique des feuilles mortes » comme certains appellent Paris-Tours, un de leurs ou leur plus beau succès. Je veux les citer tous, car tous furent de très beaux champions, à commencer par le vainqueur de 1948, Louis Caput surnommé  » P’tit Louis », lequel grâce à cette victoire  put courir sous sa propre marque avec un maillot blanc à bande rouge dès l’année suivante.

Il y eut aussi la victoire d’André Mahé qui, après celle partagée avec Serce Coppi dans Paris-Roubaix en 1949, remporta son plus beau succès dans le Paris-Tours 1950.  Un doublé que refera en 2006 Frédéric Guesdon, vainqueur de Paris-Roubaix en 1997. Et que dire de Jacques Dupont qui, après une très belle carrière amateur sur la piste qui lui permit d’être champion olympique  du kilomètre  et vice-champion du monde de poursuite amateur en 1948, gagna Paris-Tours en 1951 et 1955, point d’orgue d’une carrière professionnelle qui le vit remporter aussi le titre de champion de France en 1954. Autres Français vainqueurs  de Paris-Tours, Raymond Guegan (1952) et  Gilbert  Scodeller qui s’imposa en 1954, à l’âge de 23 ans, avec une avance de 2 secondes sur son suivant immédiat, Louison Bobet.

Enfin il y a trois victoires françaises dont je voudrais parler un peu plus longuement, en commençant par celle remportée par Albert Bouvet en 1956, qui fut très longtemps le dernier vainqueur français de la classique automnale, au terme d’une échappée de plus de 40 kilomètres.  Se sentant exceptionnellement fort ce jour-là,  le Breton (né à Fougères) décida en effet de démarrer assez loin de l’arrivée afin de prendre un maximum d’avance sur les sprinters. D’abord accompagné de l’Italien Nascimbene, dont il se débarrassa rapidement, il poursuivit seul ce qui était considéré comme une folle aventure. Ayant encore 30 secondes d’avance à 10 kilomètres de l’arrivée, il réussit en rouleur qu’il était (vice champion du monde de poursuite à deux reprises) à préserver 20 secondes aux  5 kilomètres et encore quelques unes sous la flamme rouge. Là il eut très peur, car il voyait le peloton fondre sur lui, mais à force de courage il réussit à garder moins d’un mètre sur la ligne sur son second, le très rapide Alfred De Bruyne. A quoi peut tenir parfois une victoire !

La deuxième victoire que je veux évoquer est celle du consultant vedette d’Eurosport, Jacky Durand. Echappé depuis longtemps, il avait pour seul accompagnateur l’Italien Gualdi, un coureur qu’il craignait pour sa rapidité au sprint, ce qui l’incita à attaquer de loin, à 350 mètres de la ligne. Et là, ô surprise, son adversaire ne réagit pas, ce qui permit à Jacky Durand de s’offrir un véritable triomphe sur l’avenue de Grammont, les supporters français exultant en voyant un coureur de leur pays remporter une grande classique…ce qui arrive rarement.  C’était un des deux plus beaux succès de Jacky Durand, puisqu’il avait déjà remporté le Tour des Flandres en 1992.

Trois ans plus tard, en 2001, ce sera son copain Richard Virenque qui enlèvera à son tour Paris-Tours, ce qui lui permettra de chasser les démons et les doutes que sa suspension lui avait valu après l’affaire Festina.  C’est donc avec un profond désir de revanche que Richard Virenque aborda ce Paris-Tours, ayant sans doute eu le sentiment d’avoir payé seul ou presque pour des fautes commises par beaucoup d’autres à son époque.  C’est ce sentiment qui devait l’animer quand il se porta à l’avant de la course dès les premiers kilomètres de ce Paris-Tours 2001, avec dans sa roue…Jacky Durand. Les deux hommes savaient évidemment que si cette échappée au long cours parvenait à leur procurer un avantage conséquent, ils allaient beaucoup souffrir dans la pluie et le vent pour aller au bout, mais ils étaient convaincus que cela valait la peine d’essayer.

Et leur obstination allait payer, du moins pour Richard Virenque, en raison essentiellement de la mésentente qui régnait entre les équipes de sprinters, aucune ne voulant tirer la couverture pour sa rivale, ce qui retardait d’autant la vraie poursuite pour rejoindre les fuyards, ceux-ci s’entendant suffisamment bien pour maintenir l’espoir d’arriver seuls à Tours. Problème, Durand commençait à ressentir de plus en plus les effets de la fatigue, et n’était plus d’un grand secours pour Virenque, ce qui incita ce dernier à partir seul à la faveur d’une des dernières petites côtes du parcours, petites bosses au demeurant bien utiles compte tenu de l’efficacité de Virenque chaque fois que la route s’élevait, y compris sur les plus faibles pourcentages.  Cela permit à Virenque de disposer de presque une minute d’avance à dix kilomètres de l’arrivée. Mais cette avance ne cessait de diminuer pour tomber à une quinzaine de secondes au moment d’aborder l’avenue de Grammont. Une avenue interminable avec si peu d’avance, compte tenu du fait que cette fois les équipes des sprinters étaient à la manœuvre. Heureusement pour Virenque, il avait à la fois le courage et la rage pour obtenir cette victoire qu’il méritait cent fois…et il résista, l’emportant de très peu, mais l’emportant quand même. Quelle réhabilitation, ce qui démontre qu’un champion reste un champion quels que soient les problèmes qu’il rencontre dans sa carrière!

Enfin, pour terminer sur Paris-Tours, je m’en voudrais de ne pas parler de l’édition de 1965, parce qu’elle fut le symbole de la difficulté qu’avaient les organisateurs à garder une véritable identité à leur épreuve. En effet, cette année-là, on décida d’interdire…le dérailleur. Un retour en arrière de presque 30 ans, puisque c’est en 1937 que le dérailleur fut autorisé dans le Tour de France, une véritable anomalie d’ailleurs dans la mesure où celui-ci était employé par les cyclotouristes depuis les années 1924-1925. Fermons la parenthèse pour noter que les organisateurs avaient accepté trois pignons à l’arrière, les coureurs devant s’arrêter pour changer de développement. Cette idée des organisateurs, destinée à durcir la course, a failli permettre à Jacques Anquetil d’enlever l’épreuve. En fait il aurait certainement gagné s’il n’avait pas été mal orienté à l’entrée du circuit final, alors qu’il revenait comme un avion sur Karstens, ce dernier ayant mis un développement de 53×15 (7m56) alors que Jacques Anquetil disposait d’un 49×13 (8m06). Entre le Paris-Roubaix 1958 où il creva à 13 km de l’arrivée alors qu’il était le plus fort, et le Paris-Tours 1965, on comprend pourquoi Anquetil a toujours prétendu que gagner une classique relevait de la loterie ! Cependant je reste persuadé que, s’il avait voulu, Jacques Anquetil aurait un palmarès plus fourni dans les courses d’un jour.

Michel Escatafal

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One Comment on “Paris- Tours : les feuilles mortes réussissent aux Français”

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