Le triomphe du « Gaulois » en Italie…

privatL’Italie est une terre où le sport et les jeux sportifs ont toujours eu une grande importance. Il suffit de consulter les historiens romains pour s’apercevoir qu’à Rome on raffolait de ce que l’on appelait à l’époque les spectacles athlétiques. Au premier siècle de notre ère, c’étaient les sujets de conversation, comme le sont aujourd’hui les matches de football ou le Giro au mois de mai. On en discutait avec passion en famille, à l’école, au Forum, au Sénat. Et les jours de spectacle, des foules considérables de 150 ou 200.000 personnes se dirigeaient vers le Circus Maximus, avec des mouchoirs aux couleurs de leur équipe favorite, comme de nos jours sur les pentes de Plan de Corones. Il est même arrivé que l’empereur prenne part à ces courses, comme ce fut le cas pour Néron. La différence avec les compétiteurs tels que nous les connaissons de nos jours se situe au niveau de la monture, puisque les héros de l’époque étaient juchés sur un char tiré par des chevaux  alors que les nôtres le sont sur une bicyclette. A ce propos, on « frottait » de la même façon qu’aujourd’hui en préparant les sprints, avec parfois des heurts entre chars qui provoquaient des chutes monumentales aux conséquences souvent dramatiques…qui n’avaient guère d’importance aux yeux des organisateurs et moins encore des spectateurs.

Pourquoi ce préambule historique sur l’Italie antique ? Pour bien montrer que dans ce pays la passion pour le sport a toujours été exacerbée, et que cette passion touche toutes les classes de la société. Elle a même servi de ciment après la deuxième guerre mondiale, et le cyclisme y a été pour une large part. Il est d’ailleurs vraisemblable que, s’ils avaient vécu au vingtième ou au vingt-et-unième siècle, les poètes de l’Antiquité romaine nous auraient délivré quelques unes de leurs plus belles pages en suivant les grandes épreuves du calendrier de la péninsule, assimilées pour nombre d’entre elles à de véritables épopées, où l’on voit les coureurs vaincre les obstacles redoutables et souvent  inconnus que la nature leur oppose. Ils auraient décrit le vélo comme un sport paré de toutes les merveilles des arts, où les preux chevaliers que sont les coureurs auraient été mis en scène avec  toutes les grâces de leur âge, sachant nous émouvoir jusqu’aux larmes par leur volonté, parfois leurs faiblesses, qui se mêlent à leur héroïsme. On peut aussi être certains qu’ils auraient su saisir les intérêts et les passions des tifosi, qui savent si bien transformer une simple escarmouche en trait de lumière. On imagine enfin la manière dont ils auraient traité le duel au sommet entre les campionissimi Bartali et Coppi, le premier étant sans doute présenté comme l’archétype de l’homme prudent et vertueux, le second étant plutôt un personnage si parfait dans son expression sur la route ou sur la piste, qu’on ne peut lui faire d’autre reproche que sa perfection même.

Parmi les épreuves mythiques du calendrier italien, il y a une course, Milan-San Remo, appelée la Primavera, qui se dispute chaque année au milieu du mois de mars, et qui lance véritablement la saison des classiques. Cette épreuve, très longue, qui approche les 300 km (293 très exactement), fait partie de celles qui peuvent s’offrir à la fois à des grands champions, mais aussi à d’autres qui le plus souvent se contentent de travailler pour les autres. Elle est souvent l’apanage des sprinters, mais peut aussi à l’occasion faire la fortune de quelques baroudeurs audacieux sachant profiter de circonstances favorables. Ce fut le cas en 1960,  avec la victoire de René Privat, surnommé « René la Châtaigne » ou encore « le Gaulois », pour son tempérament, son agressivité et ses attaques répétées…quand il pouvait jouer sa carte, ce qui arrivait assez souvent bien qu’il fût, à partir de 1955, l’équipier du grand Louison Bobet.

Cela lui a permis de se forger un palmarès plus qu’honorable, avec des victoires dans le Critérium National et Gènes-Nice en 1955, les Boucles de la Seine en 1956, trois étapes du Tour de France en 1957, le Tour du Var en 1958, le Tour du Sud-Est et le Grand prix Stan Ockers en 1959, plus une autre étape du Tour de France en 1960.  A cela s’ajoutent de nombreuses places d’honneur, comme nous disions autrefois, notamment une deuxième place dans le Midi-Libre en 1956, ainsi que dans la Flèche Wallonne et le Dauphiné Libéré en 1957. Mais bien entendu, son plus grand succès est cette victoire dans Milan-San Remo le 19 mars 1960.

Des préliminaires émouvants et un début de course mouvementé

Avant le départ de la course, les coureurs furent invités à rendre un hommage particulier à Armando Cougnet, ancien directeur de la Gazzetta dello Sport et organisateur en chef du Giro, disparu depuis peu, mais aussi à Fausto Coppi, le campionissimo, triple vainqueur de l’épreuve, décédé de la malaria le 2 janvier précédent, et à Gérard Saint, qui avait trouvé la mort dans un accident de voiture trois jours auparavant, la France ayant perdu ce jour-là un de ses plus grands espoirs (24 ans), à la fois rouleur et grimpeur, qui avait terminé le Tour de France à la neuvième place l’année précédente.

Ensuite la course s’élança pour un long périple de 288 kilomètres, avec une première échappée dès le quarante cinquième kilomètre, où l’on retrouvait les Italiens Cleto Maule, vainqueur du Tour de Lombardie et de Milan-Turin en 1955, Brenioli, le Belge Vloebergs, ces coureurs étant rejoints une trentaine de kilomètres plus loin par cinq Italiens, Minieri, Salviato, Fontana et deux excellents pistards, Pizzali, qui détint le record du monde amateur des 200 m en 1954 (12s), et le poursuiteur Armando Pellegrini.

Un peu plus tard, au kilomètre 92, douze hommes vont sortir du peloton à la poursuite des fugitifs, et pas n’importe lesquels puisque dans ce groupe il y avait les Belges Molenaers (vainqueur d’un Tour du Luxembourg) et Noel Foré (vainqueur de Paris-Roubaix 1959), Tom Simpson qui était en début de carrière, l’Espagnol Otano, et les Italiens Tomasin, Tamagni, Bruni, Liviero, Pierino Baffi, ainsi qu’Arnaldo Pambianco, qui allait remporter le Giro l’année suivante devant Jacques Anquetil, sans oublier les Français Robert Cazala…et son coéquipier chez Mercier, l’Ardéchois René Privat. Ce dernier avait d’ailleurs failli l’emporter deux ans plus tôt (vainqueur Rik Van Looy), après une longue échappée,  n’ayant été rejoint qu’à 3 kilomètres de l’arrivée.

Fermons la parenthèse pour dire que les douze hommes ont rejoint très vite les premiers fugitifs, dès le début du Turchino. Le train mené par les fuyards était rapide, mais pas suffisamment au goût du tout jeune Tom Simpson (23 ans), ce qui l’incita à  partir seul. Il allait porter son avance à 1mn 40s sur ses poursuivants, eux-mêmes pris en chasse par les Italiens Carlesi, surnommé « Coppino » en raison de sa ressemblance physique avec le Campionissimo, et Nencini, vainqueur du Giro en 1957 devant Louison Bobet, qui allait remporter quelques mois plus tard le Tour de France. Carlesi et Nencini n’allaient pas mettre très longtemps à rejoindre le groupe de chasse derrière Simpson, avant que ce dernier ne soit lui aussi rejoint à environ 80 km de l’arrivée, après un raid solitaire de 45 kilomètres. Certains diront a posteriori qu’il avait pris ses marques pour l’avenir, dans la mesure où le coureur britannique remportera, entre autres grandes victoires, la Primavera en 1964.

René Privat passe à l’action

A un peu plus de 70 km de la via Roma, il y avait encore douze hommes en tête avec deux minutes d’avance sur le peloton, mais la distance commençait à faire sentir ses effets et seuls les meilleurs des groupes initiaux purent se maintenir au commandement de la course. Finalement ils se retrouvèrent au nombre de sept  dans le Capo Mele, situé à un peu moins de 50 km de l’arrivée. Ces sept coureurs avaient pour nom Nencini, Pambianco, Otano, Molenaers, Simpson, Cazala et Privat. Ce dernier se sentant très fort, bien qu’ayant avoué avoir à peine 2000 kilomètres d’entraînement dans les jambes (quelle évolution depuis cette époque !), décide alors de passer à l’offensive, ne serait-ce que pour vérifier l’état de fraîcheur de ses accompagnateurs. Cette accélération apporta la réponse à Privat : son principal rival était Nencini, même si ce dernier avait eu beaucoup de difficultés à répondre à son démarrage.

Cependant  rien ne pressait pour se lancer dans un raid solitaire, dans la mesure où les hommes forts du peloton avaient décidé de rouler pour combler le retard pris sur les échappés. Et il y avait du beau monde dans ce qui restait de ce peloton, à savoir Rik Van Looy, le roi des classiques, mais aussi l’Espagnol Miguel Poblet, double vainqueur de l’épreuve, ou encore un autre grand chasseur de courses d’un jour, Fred De Bruyne, ces trois hommes ayant la particularité d’être très rapides au sprint. Enfin dans ce groupe on citera également le recordman du monde de l’heure, Roger Rivière, qui participait à une des seules classiques qu’il ait eu le temps de disputer jusqu’à sa chute fatale dans le Tour de France. Gérard Saint, Roger Rivière : le cyclisme avait payé un lourd tribut à la malchance et au malheur en cette année 1960 !

La marche triomphale vers la Via Roma

Au pied du Poggio, rajouté cette année-là pour empêcher que la course ne se termine une nouvelle fois au sprint, ils étaient encore sept en tête. C’est le moment que choisit « Le Gaulois », placé à cet instant en troisième position, pour placer un terrible démarrage qui laissa sur place ses compagnons d’échappées, à la tête desquels se trouvait un Nencini pétrifié. René Privat fit cette ascension comme si sa vie en dépendait, ne faisant qu’accroître son avance sur ses poursuivants, réduits au nombre de deux, Jean Graczyk, le célèbre « Popoff », revenu du diable vauvert sur le groupe de tête, et un des premiers échappés de la journée, le Belge Molenaers.  Quant aux autres, ils ont très vite abdiqué, devant la foudroyante attaque de René Privat, ce qui les incita à se laisser gentiment absorber par le peloton des battus.

René Privat se souviendra toute sa vie de cette arrivée sur la Via Roma, sorte d’avenue qui aurait pu lui faire penser au retour à Rome des généraux victorieux, quand ils emmenaient leur char de triomphe devant une foule en délire. Oh certes René Privat ne ramenait pas un énorme butin comme ceux qui étaient pris aux vaincus après une bataille victorieuse, mais il allait entrer dans la légende du cyclisme, laquelle n’accueille que ses plus valeureux serviteurs. Un peu plus loin, Graczyk n’avait même pas besoin de disputer le sprint pour s’emparer de la seconde place à 11secondes du vainqueur, le troisième Molenaers terminant à 20 secondes de René Privat, loin devant le peloton des battus réglé au sprint par le Belge Decabooter devant le Français Ruby et Rik Van Looy, tout ce joli monde franchissant la ligne d’arrivée avec 1mn 40 s de retard sur « l’imperator » du jour. Cette magnifique victoire allait être suivie l’année suivante de celle d’un jeune coureur qui allait beaucoup faire parler de lui pendant les quinze années qui suivirent, Raymond Poulidor, qui remportait à cette occasion sa première grande victoire internationale, pour le plus grand bonheur d’Antonin Magne, inamovible directeur de l’équipe Mercier.

Au fait, puisque j’évoque des victoires françaises, depuis combien de temps un Français n’a pas gagné Milan- San Remo ? Très simple, depuis 1995 (année du décès de René Privat), date aussi de la dernière victoire d’un Français (le même) dans un grand tour. Ce champion s’appelle Laurent Jalabert. Cela fait tout juste 20 ans ! Faudra-t-il attendre encore 20 ans pour avoir le plaisir de voir un de nos compatriotes s’imposer sur la Via Roma ? Peut-être pas, car il y a des jeunes coureurs prometteurs qui vont vite au sprint, à savoir Démare, Bouhanni et le plus doué de tous sans doute, Bryan Coquard, lequel vient de remporter (avec Morgan Kneisky) le championnat du monde de course à l’américaine, comme un certain Mark Cavendish en 2008 (avec Wiggins). Hélas Coquard, en plus d’être très jeune (23 ans bientôt), ne dispose pas d’un train du niveau de ceux de ses principaux adversaires, ce qui l’empêchera sauf énorme réussite de l’emporter dès cette année. Alors on attendra encore un peu…Nous en avons l’habitude ! Mais qui pour gagner dimanche prochain ? Je miserais sur Sagan, tellement il mérite de remporter (enfin !) une grandissime victoire.

Michel Escatafal

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