Dulin et Machenaud, agenais comme Razat et Lacroix

Il y a eu ces derniers jours un évènement important dans notre rugby avec d’abord la victoire contre l’Argentine chez elle (le 23 juin), et ensuite la présence de deux internationaux agenais dans l’équipe de France. Oh certes, ce n’était pas une première, car le Sporting Union Agenais fut un fournisseur important du XV de France, mais c’était à une époque qui aujourd’hui paraît bien lointaine. Une époque où le rugby n’était pas professionnel, même si les joueurs l’étaient quand même un tout petit peu, mais à des années lumière de ce que nous voyons de nos jours en terme de préparation physique et mentale. C’était un autre monde, où le rugby était extraordinairement vivant dans les clubs des petites villes (Lourdes, Mont-de-Marsan, Dax, Agen, Montauban, Mazamet, Béziers, Narbonne, La Voulte etc.), contrairement au rugby du nouveau siècle de plus en plus concentré dans les grandes agglomérations (voir mon article  « Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes »).

Curieusement, de tous ces clubs qui formaient l’élite autrefois, un des seuls à avoir survécu au plus haut niveau est le S.U. Agenais…mais pour combien de temps ? Si j’ose cette question, c’est parce que le club lot-et-garonnais vient de trouver deux pépites qui ont fait leurs débuts en équipe de France, Brice Dulin et Maxime Machenaud, mais qui la saison prochaine n’appartiendront plus à l’effectif du S.U.Agenais. Ces deux joueurs, en effet, opèreront qui au Castres Olympique et qui au Racing Métro 92, deux clubs qui viennent de disputer les barrages du Top 14, objectif hors d’atteinte actuellement du S.U. Agenais.

J’ai dit précédemment que ce club fut un de ceux qui ont le plus apporté au XV de France, mais j’aurais dû ajouter en qualité plus encore qu’en quantité. Non seulement il y eut beaucoup de joueurs sélectionnés issus du S.U. Agenais, mais le rôle d’un certain nombre d’entre eux fut tout simplement considérable. Sans remonter trop loin, le capitaine de l’équipe de France entre 1948 et 1952 fut Guy Basquet, emblématique troisième ligne centre du S.U.A., accompagné en 1948 par l’ailier Pomathios. Dix ans plus tard, dès le début des années 60, les Agenais allaient faire un retour en force en équipe de France avec le demi de mêlée Pierre Lacroix, mais aussi le seconde ligne Louis Echavé, ou encore l’arrière Razat, sans oublier un fantastique troisième ligne aile, Michel Sitjar, qui fut loin de faire la carrière que ses dons lui promettaient, ou le pilier Michel Lasserre qui fit partie de l’équipe du grand chelem en 1968 et qui joua en équipe de France jusqu’en 1971.

En 1969, il fut rejoint dans le XV de France par un excellent troisième ligne, Pierre Biémouret. A la même époque, ce sera le talonneur Bénésis (ancien du R.C. Narbonne) qui fera les beaux jours de la mêlée française jusqu’en 1974. Puis ce sera au tour de Bernard Viviès de porter le maillot tricolore lors du Tournoi des Cinq Natione 1978, juste avant l’avènement d’un pilier qui allait devenir plus tard, un brillant talonneur et un des plus célèbres capitaines du XV de France, Daniel Dubroca. Ce dernier aura appartenu à deux équipes de France qui auront marqué l’histoire de notre rugby : celle de 1979 qui battit les All Blacks chez eux en Nouvelle-Zélande (14 juillet 1979) et celle de 1987 qui alla en finale de la première Coupe du Monde, dont Dubroca était le capitaine. Un autre grand avant agenais allait accumuler les sélections dans les années 80, le troisième ligne Dominique Erbani (46 sélections entre 1981 et 1989), époque où jouait aussi un autre monstre sacré de notre rugby, le trois-quart centre Philippe Sella, un des plus grands attaquants de l’histoire du rugby (111sélections entre 1982 et 1995). Sella forma notamment avec Codorniou une des plus belles paires de centre du XV de France, toutes périodes confondues.

Un autre immense joueur agenais a marqué l’histoire dans les années 1990, Abdel Benazzi. Tout le monde se rappelle son essai refusé en demi-finale de la Coupe du Monde 1995 en Afrique du Sud, essai qui aurait propulsé l’équipe de France en finale et qui lui aurait peut-être permis de conquérir le titre mondial…après lequel elle court toujours. Benazzi était un fantastique avant, remarquable en touche, impressionnant de détente et de tonicité, capable de jouer indifféremment avant aile, troisième ligne centre ou seconde ligne. Il totalisera 78 sélections en équipe de France. A la fin des années 90, le S.U. Agenais offrira au XV de France un autre joueur de grande classe, Philippe Benetton, grand troisième ligne aile qui totalisera 59 sélections entre 1989 et 1999. Et puisque je parle des grands joueurs agenais, je n’oublierai pas Christophe Lamaison qui opéra au S.U. Agenais entre 2000 et 2002, recordman des points marqués en équipe de France avec 380 points.

Evidemment d’autres joueurs du S.U.A. ont porté le maillot du XV de France, mais je n’ai cité que ceux qui ont réellement marqué son histoire. Cela dit, je voudrais dire quelques mots sur deux anciens joueurs d’Agen à qui je pensais en voyant évoluer Dulin et Machenaud, à savoir J.P. Razat et Pierre Lacroix. Jean-Pierre Razat, que l’on avait surnommé « Goupil », est sans doute un des joueurs les plus doués qu’il m’ait été donné de voir jouer. Capable d’opérer avec le même bonheur au centre et à l’arrière, c’est malgré tout à ce poste qu’il s’est le mieux exprimé dans les années 60. C’est aussi à cette place qu’il obtint ses quatre sélections dans le XV de France. Oui j’ai bien dit quatre sélections, ce qui est très peu pour un joueur aussi doué, qui a surtout eu la malchance de participer à des matches où le XV de France ne fut guère brillant, sauf contre l’Irlande à Dublin. Ainsi, contre la Roumanie en 1962 à Bucarest qui vit la défaite du XV de France(3-0) et en 1963 à Toulouse (match nul 6-6), Razat ne fut guère à son avantage. En 1963, il coûta un essai en ne récupérant pas un coup de pied adverse relativement facile. Certes il se rattrapa un peu plus tard, en fin de partie, puisque c’est sur une de ses relances que les Français égalisèrent après un bon travail des frères Boniface, mais les sélectionneurs n’ont retenu que son erreur. Jamais plus il ne fut appelé, malgré des prestations remarquables avec son club.

Dommage,  car dans le match contre l’Irlande à Dublin, il montra l’étendue de son talent dans une rencontre où les Français firent la preuve de leur savoir-faire en attaque, avec une ligne de trois-quarts où l’on retrouvait les frères Boniface et aux ailes Darrouy et Besson. Ce fut le seul match en sélection où Razat put tirer son épingle du jeu et montrer les qualités dont il faisait montre en championnat. Par exemple en finale du championnat en 1962, où Razat fut éblouissant au poste d’arrière, remontant tous les ballons, s’intercalant avec bonheur chaque fois qu’il en avait l’occasion, contribuant avec les autres internationaux Arino, Méricq et Hiquet à asphyxier  la lourde machine biterroise.  Un match emballant qui restera dans les mémoires, y compris celles des journalistes britanniques qui avaient fait le déplacement à Toulouse, enthousiasmés par le spectacle auquel ils venaient d’assister. Razat sera encore un des héros de la finale 1965, qu’il jouera au poste de trois-quart centre, contre le C.A. Brive, en marquant un essai après une superbe action de Sitjar. Souhaitons à Dulin d’avoir plus de chance que Razat dans sa carrière internationale, et d’être aussi remarquable dans le Top 14 que Razat le fut en championnat.

Enfin, parlons un peu de Pierre Lacroix, la référence au poste de demi de mêlée en France au début des années 60 avec celui qui l’a précédé dans le XV de France, Pierre Danos, mais dans un autre style. Lacroix et Danos étaient d’ailleurs les deux capitaines de la fameuse finale du championnat en 1962. Deux joueurs exceptionnels, mais très différents, l’un (Danos) rugby jusqu’au bout des ongles, jouant avec un ballon ovale comme un pianiste avec son piano, l’autre (Lacroix) court de pattes, aussi large que haut (1.64 et 72 kg), mais terriblement efficace derrière sa mêlée, y compris derrière un pack dominé. C’était aussi un grand capitaine tant avec son club qu’avec l’équipe de France (1962-1963). Arrivé à Agen en 1959 en provenance du Stade Montois, ce qui avait fait grand bruit à l’époque, sa carrière aura été magnifique avec 28 sélections en équipe de France à un moment où il n’y avait pas autant de matches que de nos jours, faisant partie de la fameuse équipe de la tournée en Afrique du Sud en 1958, trois fois vainqueur du Tournoi des Cinq Nations (1960, 1961 et 1962) et trois fois champion de France(1962,1965 et 1966). Souhaitons à Machenaud, lui aussi très costaud, qui a impressionné le sélectionneur Saint-André en Argentine, d’avoir la même carrière que Pierre Lacroix, et de devenir le grand demi de mêlée que la France attend depuis la retraite de J.B. Elissalde. L’équipe de France a absolument besoin d’un très grand numéro neuf, si elle veut enfin remporter la Coupe du Monde en 2015.

Michel Escatafal

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